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Chronique cinéma
avril 2012

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

La lecture du livre Arrêt sur l'image de Martin Gignac et l'appréciation renouvelée d'un récent film sur l'auteure la plus lue, Anne Frank, s'accordent avec la journée mondiale du livre et du droit d'auteur le 23 avril 2012.

EN ENTREVUE

C'est un grand plaisir que de rencontrer un collègue et de réaliser une entrevue avec lui, donc, d'interviewer un intervieweur. Je me suis entretenue avec Martin Gignac, critique de films, lors du lancement de son livre  : Arrêt sur l'image 41 portraits de cinéastes québécois.

Pourquoi avoir choisi ce titre? lui ai-je d'abord demandé.

Cliquez ici pour entendre l'interview avec
MartinGignac

Martin Gignac  : «Je trouvais que ça sonnait bien. Que c'était original. On s'arrête sur une image, on met le film sur pause pour savoir qui a fait le film, qui se retrouve en arrière de ça, la vision du cinéaste, donc de l'auteur du film.

Lucie Poirier  : «Des entrevues constituent principalement votre ouvrage.»

M.G.  : «Ce sont des portraits donc des entrevues avec des cinéastes québécois qui oeuvrent dans le monde de la fiction. »

L.P.  : «Comment avez-vous choisi les cinéastes ?»

M.G.  : «Je voulais un bon mélange entre des vieux de la vieille et des petits nouveaux. Des personnes qui ont marqué ou vont peut-être marquer le cinéma. Il y a peut-être 3 ou 4 personnes que je n'ai pas réussi à obtenir mais dans l'ensemble j'ai vraiment obtenu toutes les personnes que je voulais. J'ai essayé d'inclure le maximum de femmes parce qu'il n'y en a pas tant que ça qui font de la fiction au Québec.

L.P. «Qu'est-ce qui vous a amené dans ce projet?»

M.G. «Pendant une bonne partie de ma carrière j'ai fait beaucoup de critiques. Donc des textes subjectifs. Un moment donné on se dit il serait intéressant de toucher à l'objectivité. Je suis également journaliste donc je fais des entrevues. Des outils comme ça au Québec il n'y en a presque pas. On peut essayer de combler un manque même si c'est un livre qui s'adresse à «Monsieur et Madame Tout le Monde» c'est comme une introduction au cinéma québécois. Ça me tente de redistribuer un peu, un soupçon de culture.»

L.P. «Quel est pour vous le film idéal? Le film dont vous auriez voulu être le créateur?»

M.G. «Il y en a toujours plusieurs. Un film que j'ai en tête, que j'ai vu il y a quelques mois, qui va sortir sur les écrans d'ici juillet  : Cheval de Turin (2011) de Bela Tarr. Un cinéma très dense, très exigeant. En noir et blanc. Répétitif. Mais c'est un film qu'on regarde, qu'on ne peut pas oublier tellement c'est parfait. Cinématographiquement. La musique. Le jeu des comédiens. Tout atteint une certaine apothéose. C'est un exemple que j'ai en tête mais j'aurais pu dire Tree of Life (Terrence Malick, 2011) que j'adore comme film. Ou La mince ligne rouge The thin red line (Terrence Malick, 1999). Dans un genre peut-être plus simple Requiem for a dream (Darren Aronofsky, 2000).

L.P. «Qu'est-ce que vous souhaiteriez au cinéma québécois?»

M.G. «Que les gens puissent voir leurs films. Que les films soient disponibles, accessibles. Pas seulement à Montréal. Dans les grands centres urbains. Qu'on arrive à se dire  : OK! On peut pas faire d'argent avec le cinéma québécois, donc, lorsqu'on investit dans le cinéma québécois, essayons de faire des bons films.»

L.P. «Est-ce que vous prévoyez faire un autre livre?»

M.G. «Oui. Je ne sais pas si ça va être une forme objective ou subjective. Ça me tente de tomber un peu dans le roman, dans l'essai à la Emmanuel Carrère mélangé à la fiction et des aspects autobiographiques. J'ai quelques bribes. Il faudrait que je me prenne un mois ou deux pour écrire intensément.»

L.P. «Merci pour l'entrevue et pour ce livre qui va nous donner l'occasion d'accéder à des connaissances que sans vous nous n'aurions pas et j'ai envie de vous souhaiter Bonne chance!»

M.G. «Merci beaucoup. J'espère que vous aurez autant de plaisir à le lire que j'en ai eu à l'écrire.»

Ainsi que Denys Desjardins qui nous a donné La vie privée du cinéma, voir ma chronique de l'été 2011,  Martin Gignac s'est consacré à une réflexion à laquelle il a convié les artisans concernés. Ainsi que plusieurs idéalistes, il a été entravé dans son élan  : «la perte du premier éditeur quelques semaines avant la sortie du livre» (p.148). Donc, comme Denys Desjardins, il a financé son projet jusqu'à l'aboutissement. Publié en auto-édition, le livre est disponible par l'entremise des éditions Requiem pour un livre de Karine Projean, la femme de l'auteur; quelques librairies, dont celle de Verdun, vendent le livre certes mais il est aussi possible de se le procurer en contactant Martin par courriel  : martingignac@hotmail.com.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE  :

  • Cheval de Turin Bela Tarr, 2011
  • Tree of Life Terrence Malick, 2011
  • La mince ligne rouge -The thin red line Terrence Malick, 1999
  • Requiem for a dream Darren Aronofsky, 2000
  • La vie privée du cinéma Denys Desjardins, 2011
  • Le banquet Sébastien Rose, 2008
  • Bon Cop Bad Cop Érik Canuel, 2006
  • Le siège de l'âme Olivier Asselin, 1996
  • Je me souviens André Forcier, 2009
  • Mémoires affectives  Francis Leclerc, 2004
  • Le ring Anaïs Barbeau-Lavalette, 2007
  • Full blast Rodrigue Jean, 1999
  • Le génie du crime Louis Bélanger, 2006
  • La guerre des tuques André Melançon, 1984
  • Le journal d'Anne Frank George Stevens, 1959
  • The Attic  : The hiding of Anne Frank (John Erman, 1988
  • Anne Frank the whole story Robert Dornhelm, 2001
  • Le journal d'Anne Frank le film Jon Jones, 2008

EN ANALYSE

Dans Arrêt sur l'image, Martin Gignac titre chaque portrait en résumant par un bref syntagme la démarche et l'idéal de chaque cinéaste; une photo précède le texte dans lequel l'auteur nomme les inspirateurs, inclut un aperçu du parcours, émaille avec des citations et termine par la filmographie.

Pour rendre hommage à cette entreprise patiente de Martin Gignac et aux cinéastes qui se sont confiés à lui, vous pouvez lire, dans cette édition de ma chronique, des extraits de leurs déclarations sur des thèmes tels que la production, la distribution, les personnages, le montage, les souvenirs (dont deux concernent des décès pendant l'élaboration d'un film) et les aspirations. Gignac a été sans préjugé ni parti pris en rencontrant des cinéastes de convictions très opposées, certains intéressés par le succès, d'autres fidèles à des idéaux artistiques ou sociaux.

Le moment dans l'Histoire où un film est projeté influence l'accueil qui lui sera fait (synchronie) et l'impact qu'il aura (diachronie). Le thème de la temporalité de la réception met en évidence cette différence des points de vue annoncée par Gignac dans son introduction  : «des visions s'opposent et se répondent» (p. 11). Roland Smith, le préfacier, espère une longévité des œuvres, il est déçu par la prédominance des critères mercantiles quand se succèdent des films «fabriqués dans un seul but commercial. Ils n'ont pas de prétentions artistiques» (p.8); ces codes, qui restreignent les façons de faire du cinéma, n'assurent pas une pérennité aux réalisations «moins de vingt films de fiction survivront avec le temps» (p.8).

À travers ces rencontres relatées dans la particularité de chaque cinéaste se dessine aussi une mosaïque de la situation actuelle du cinéma québécois avec quelques évocations des étapes qui l'ont constituée; de La course destination monde, «c'est un peu les enfants de l'ONF» Robin Aubert (p.68), qui a favorisé des vocations, à la Coop Vidéo avec Bernard Émond, Robert Morin et Louis Bélanger.

Gignac indique des balises de cheminement dans les milieux cinématographiques; il relève que chaque cinéaste crée son monde par les impératifs auxquels, elle, il, choisit de correspondre et qui souvent oscillent entre l'art, l'humanisme, la rentabilité, la conformité. Car, la question de la rentabilité de l'Art ne cesse de se poser depuis des siècles, le cinéma n'y échappe donc pas. De 7e Art, il est devenu divertissement possiblement rentable ce qui le transforme en esclave servile du capitalisme, en dangereux outil de propagande et d'abrutissement, «Le malheur, c'est qu'il y a des films québécois qui ont commencé à faire un peu d'argent» Jean-François Pouliot (p.80). Le cinéma s'est donc retrouvé «pris entre le commerce et la poésie» Michel Brault (p.83).

Denis Villeneuve, que Gignac qualifie de «cinéaste esthète» (p. 14), en alléguant cette obligation du succès immédiat, admet devoir s'y soumettre «Tu ne peux pas faire un film en disant que ça va être apprécié dans 20 ans» (p.14). Sébastien Rose affirme à propos de son film Le banquet  (2008): «On regardera ce film dans 20 ans et je pense qu'il aura une certaine résonance avec l'actualité» (p.117). Louis Bélanger abonde dans le même sens  : «On a tendance à mélanger un bon film avec ce qu'il a engrangé en recettes. Je pense qu'un bon film est un film qui va être dans les voûtes de la Cinémathèque québécoise et dans vingt ans, il va encore parler, il va informer sur la société dans laquelle on vivait.» (p.143). Or, «il n'y en a pas à chaque année des films qui sont transcendentaux» Kim Nguyen, (p.100).

Victimes d'une veulerie intellectuelle qui empire, le cinéma et le Québec ont pourtant déjà connu l'éclosion d'œuvres artistiques liées à la spécificité et à la grandeur d'un peuple. Avec de nobles buts et des exigences honorables, un réalisateur peut incarner le génie. Michel Brault relate d'une façon unique son expérience et ses rencontres à l'Île-aux-Coudres «Je découvrais les bases de mon pays, l'énergie, la dimension héroïque, la culture fondamentale du français» (p.82). Ses films d'un lyrisme minutieux ne cessent d'ébahir et de pourfendre l'ignominie du monde pour mieux ramener à l'essentielle beauté reniée de ce même monde. J'ai eu le privilège de l'écouter enseigner et Martin Gignac celui de le rencontrer dans sa belle maison sur le bord du Richelieu quand il déclarait  : «Si on avait fait des films commerciaux, je ne pense pas qu'on aurait assuré l'existence d'un cinéma québécois comme on a fait» (p.84).

Bifurquant des impératifs croissants de succès d'audiences et de finances, voulant réaliser des films «pour grandir en tant qu'être humain» Maxime Giroux (p.18) en posant un «regard sur la condition humaine» Stéphane Lafleur (p.87) de façon à «restituer quelque chose de la vie, de ce qu'on ressent» Catherine Martin (p.89), des cinéastes proposent des films qui diffèrent «des schémas hollywoodiens qu'on essaye de reproduire au Québec d'une manière absurde» Simon Lavoie (p.93).

La preuve que le succès n'est pas déterminant dans un parcours artistique, Érik Canuel, réalisateur du «triomphe commercial Bon Cop Bad Cop (2006)» cherche encore sa «pierre de fondation» (p.25) pendant que Denis Chouinard est préoccupé parce que  : «faire du box office avec des comédies bien ficelées qui sont faites avec la recette américaine, ce qui donne l'impression que le cinéma québécois est en santé (…) c'est un leurre» (p.49).

Roger Cantin constate  : «Comme c'est le box office qui compte, n'importe qui réalise, cela n'a plus d'importance. Donc tu ne développes plus des auteurs de cinéma» (p.35) ce que confirment Sébastien Rose  : «Aujourd'hui n'importe qui fait du cinéma» (p.118), Jean-Philippe Duval  : «le vedettariat est mis à l'avant-plan (…) on est beaucoup dans le mercantilisme» (p.38) et Stéphane Lapointe  : «on doit être rentable. Il y a un danger pour la création» (p.62).

Si la temporalité de la réception a son influence, celle de la préparation a aussi son importance; le processus institutionnel devient un obstacle  : «il faut que tu présentes ton projet trois fois» argue Micheline Lanctôt (p.21) avant d'ajouter «faire un film c'est de trois à sept ans» (p.22) ce que remarque aussi Denis Côté «six ans à faire le film parfait qui rejoindra tous les publics et qui marquera au fer rouge l'Histoire du cinéma» (p.57).

Quand la transmission d'une vison personnelle à travers le cinéma permet à Luc Picard d'exprimer «Je déteste le cynisme, je trouve ça puéril» (p.31), Roger Cantin témoigne de ses relations avec les producteurs: «des fois je laisse tomber des idées parce qu'ils vont les contester (…) La plupart du temps, je le regrette» (p.34). Olivier Asselin se réfère à son film Le siège de l'âme (1996) «les intervenants étaient plus nombreux, deux productrices (…) un distributeur (…) des institutions (…) et, par conséquent quinze versions du scénario… Le film est à l'image de ces conditions de production (…) un peu contraint» (p.126). Jean Beaudin proteste «Tu es pris dans un engrenage où tu passes tellement de temps à te battre» (p.65).

Chez Bernard Émond «Il y a un refus du divertissement (…) Divertir, divertere en latin, c'est se détourner de. Ne pas voir, ne pas regarder.» (p.111-112). Une volonté absolue implique une forme d'abnégation. André Forcier et sa conjointe ont vendu leur maison pour financer Je me souviens (2009) ««Certains réalisateurs entretiennent un réseau de copinage avec les producteurs. Je n'embarque pas là-dedans» (p.123). Pour Roger Cantin, il est difficile dans  : «un système (…) féodal (…) de se glisser jusque dans la clique qui fonctionne» (p.35). Francis Leclerc évoque relativement à son film Mémoires affectives (2004)  : «Plusieurs années de bataille. J'étais très découragé. (…) Je n'avais plus de revenu, je n'avais plus rien, je ne travaillais plus» (p.136).

Raphael Ouellet et Olivier Asselin investissent eux aussi leurs avoirs pour financer leurs projets  : «Ma grand-mère m'avait donné un bon d'épargne de 1000 dollars (…) je l'ai touché pour acheter de la pellicule» Asselin (p.126). Mais, Raphael Ouellet, qui file sur sa lancée; ce boulimique de cinéma crée comme il respire, déplore le manque de lieux de diffusion pour les films québécois  : «Les propriétaires de salles ne connaissent pas leur métier, ils ne savent pas ce qu'ils ont entre les mains (…) Les films n'ont plus la chance de trouver leur public» (p.106). François Girard renchérit  : «régi par des forces réactionnaires, les forces du marché, l'inertie des grands studios. Il y a un tel immobilisme dans la diffusion, dans la distribution. Ce sont des chasses gardées qui sont protégées par des intérêts financiers, qui sont dictés par des grandes corporations, etc.» (p.131).

Les difficultés augmentent quand on s'y aventure en étant une femme et ce, même pour Paule Baillargeon avec son bagage filmique considérable  : «Nous sommes la moitié du monde. C'est une catastrophe que nous ne sommes pas plus représentées à l'écran (…) la mauvaise foi de nos décideurs est scandaleuse. On me dit toujours que les femmes ne déposent pas. (…) J'ai déposé et j'ai toujours été refusée. (…) Le cinéma est une art, mais de plus en plus une industrie. Qu'est-ce qu'un artiste fait dans une industrie?»» (p.133).

Les cinéastes s'expriment beaucoup sur les satellites de leurs films (démarches, accueils) certains, dont Robert Morin, mentionne ce qui leur est intrinsèque  : «J'aime bien les personnages qui sont de vrais héros tragiques» (p.41). Pour Philippe Falardeau : ««Dans un film de fiction, tu mets les personnages dans un tiroir et le soir, ils ne t'appellent pas, ils te laissent tranquilles» (p.95).

Mais, «il n'y a pas beaucoup de rôles pour les femmes» Ghyslaine Côté (p.71), c'est à elles que Denise Filiatrault rend hommage dans ses scénarios  : «n'importe quel auteur au monde va écrire sur des sujets qu'il connaît, qu'il a vécus, qu'il a vus» (p.54). Elle cumule les audaces exemplaires  : femme et cinéaste, première réalisation à 65ans et, innovation historique et internationale, elle forme avec Sophie Lorain la filiation  : réalisatrice de mère en fille ainsi que Manon Barbeau et Anaïs Barbeau-Lavalette qui mentionne une autre composante d'un film, le montage  : «Je ne comprenais pas le sens du mot angoisse avant de monter Le ring (2007)» (p.108).

La réalité et la fiction peuvent se confondre et Rodrigue Jean lors du montage de son film Full blast (1999) l'a expérimenté  : «Il y avait un jeune auteur, il était poète, c'était son premier roman. Ça a commencé de manière un peu intense. L'auteur s'est suicidé pendant le montage. Le récit, la vie et le tournage, tout s'est mélangé» (p.138). Cette confrontation à la mort a troublé aussi Louis Bélanger pendant qu'il réalisait Le génie du crime (2006)  : «Au cinquième jour du tournage, j'ai perdu ma mère.» (p.142-143).

Fernand Dansereau résume son parcours  : «le bonheur de la découverte, d'aller au fond de ta curiosité, de faire des choses en gang, de vivre les angoisses de la sortie d'un film, de la critique, la relation avec le public» (p.103) alors que Charles Binamé considère  : «Je me sens un peu comme ça, à disséquer la chair de la réalité et le cœur des hommes» (p.113).

Martin Gignac a transmis la parole de Chloé Sainte-Marie, la belle amoureuse, la courageuse égérie de Gilles Carle. Elle a interprété des personnages féminins exceptionnels par leur personnalité et leur force. Admirable et admirative, elle évoque le cinéaste qui a consacré son talent d'actrice et auquel elle a consacré sa vie  : «Le mot qui résumerait le mieux Gilles Carle est le désir. Il désirait tout. La vie. La beauté. (…) Ses personnages étaient libres, surtout ses femmes. Une société idéale pour Gilles, c'est une société matriarcale. La femme était le cœur de son œuvre.» (p.146)

Quand Roger Cantin écrit la mythique déclaration de La guerre des tuques (André Melançon, 1984) «La guerre, la guerre, c'est pas une raison pour se faire mal» (p.34), Xavier Dolan demande  : «Préfère-t-on rayonner à l'étranger par notre culture inspirante, créative et plurielle ou par le plan de défense d'un gouvernement belligérant?» (p.29), car le cinéma «C'est là qu'on a des possibilités de bonheur» Luc Picard (p.31), l'occasion de «faire une espèce de travail de compassion» Benoît Pilon (p.74) puisque, pour Jean-Philippe Duval, dans un long métrage  : «Il y a quelque chose de sacré» (p.37).

Martin Gignac conclut  : «Plus qu'un simple divertissement, le septième art est un microcosme du réel, l'affirmation d'une culture, dont les bastions, peut-être imperceptibles, jouent prépondérant dans la définition d'une identité collective.»(p.149).

Souhaitons que cette conclusion implique la promesse d'un autre ouvrage. Reflets d'idées et d'idéologies dans un respect des pionniers et de leurs successeurs, ce livre, d'une minutieuse solidité, informe autant qu'il passionne. Travail d'une grande intelligence, cet Arrêt sur l'image de Martin Gignac s'avère un ouvrage indispensable.

EN SOUVENIR

Le 23 avril 2012 marquera la 17e édition de la Journée mondiale du livre et du droit d'auteur. Pour la réplique du mois, convoquons une diariste, l'auteure la plus lue dans le monde, qui, enfant et adolescente, avait besoin d'écrire, avait envie de faire un livre, et même plusieurs, et prévoyait être journaliste  : Anne Frank.

Cette enfant, à 13 ans, le 12 juin 1942, a commencé la rédaction de son journal personnel dans lequel elle se dévoile avec authenticité et raffinement. Ses confidences étonnent par leur franchise et par l'envergure de leur auteure. Rarement, lit-on l'expression des questionnements de l'adolescence avec une telle précision. Sa renommée vient de sa réclusion dans une annexe derrière une bibliothèque, avec sa famille, pendant la persécution des juifs, de juillet 42 à août 44, lors de l'occupation en Hollande. Des 8 clandestins, son père, Otto Frank, seul survivant après la 2e guerre, a fait éditer le journal de sa fille dans une première version retouchée, c'est-à-dire sans certains passages maintenant publiés.

Anne, en effet, exprime, avec fraîcheur et simplicité, l'exploration de son corps, ses découvertes avec une amie, et, animée par «l'attrait de l'autre sexe» (6 mars 44), son amour pour Peter, le jeune homme de la famille Van Pels qui vivait cachée aussi dans la peur des nazis, ce doux garçon dont elle écrivait le 20 mars 1944 «j'ai le cœur plein de lui».

Elle se révèle d'une extrême rigueur quand elle évalue son écriture et d'une grande ambition quand elle envisage son avenir «je veux continuer à vivre même après ma mort» (5 avril 44).

Des films de fiction ont été consacrés à l'adaptation de ce journal à la couverture rigide avec des carreaux rouges et blancs que la petite Anneleies agrémentait de photos. Il existe un bout de pellicule tourné lors d'un mariage en mai 1941 dans lequel Anne apparaît au balcon de l'appartement de la place Merwede. Ce sont les seules images d'elle où on la voit bouger, où on la voit vivante.

Cette gamine, qui réfléchissait à «l'émancipation des femmes» (12 mars 43), recevait avec plaisir chaque lundi la revue Cinema & Theater (28 janvier 44) comme il lui plairait de savoir que le cinéma s'intéresse à elle.

Depuis des décennies, cette enfant victime d'une haine déchaînée et destructrice, nous éblouit de son éblouissement  : «Et qui est heureux rendra heureux les autres aussi» (7 mars 44).

Le cinéma participe à son rayonnement, au premier film de fiction Le journal d'Anne Frank (George Stevens, 1959) s'est ajoutée The Attic  : The hiding of Anne Frank (John Erman, 1988) l'adaptation du livre de Miep Gies, qui ravitaillait les familles et qui, à l'instar de ceux qui ont aidé des Juifs durant la Shoah, fait partie des «Justes»; puis, Anne Frank the whole story (Robert Dornhelm, 2001) a suscité la controverse avant que Le journal d'Anne Frank le film (Jon Jones, 2008) soit considéré comme une adaptation en véritable accord avec les écrits de cette jeune fille prodigieuse de candeur et d'idéal.

Ellie Kendrick, interprétant ce rôle merveilleux d'une enfant extraordinaire de vivacité et d'intelligence dont les sollicitudes et les inquiétudes, les valeurs et les frayeurs, les sentiments et les tourments, sont devenus des phrases de toute beauté.

Dans ce film, qui a été sélectionné pour les récompenses de la BAFTA, British Academy of Film and Television Arts, Anne entend son père Otto Frank (joué par Iain Glen) qui parle d'elle: «Écrire lui est indispensable. Je crois que c'est là le seul moyen qu'elle a pour saisir le monde qui l'entoure. Et trouver du réconfort en dépit des circonstances si terribles où nous sommes.»

Alors, Anne confirme, tout en s'interrogeant, et la formulation de son questionnement jalonne déjà ce qui constituera sa gloire posthume mais, surtout, la confirmation de son talent transcendant  : «C'est plus fort que moi, je dois écrire ce que je ressens. Je sais que je suis capable d'écrire, j'en ai la certitude. Après tout, le plus sévère de mes juges c'est bien moi. Je sais ce qui est bon et ce qui ne l'est pas. À moins d'écrire soi-même, on ignore à quel point c'est merveilleux. Quand j'écris toute ma tristesse disparaît. Mais, et la réserve a son importance, serais-je un jour en mesure d'écrire quelque chose de grand?»