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Chronique cinéma
Décembre 2012

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

La 18e Cinémania a réuni des chefs d'œuvres : Ombline, Voie rapide, Les nuits avec Théodore , J'enrage de son absence, L'ordre et la morale, Dead man talking , pendant que le cinéma québécois offrait lui aussi une œuvre de génie : Mars et Avril.

EN SPÉCIAL CINÉMANIA 2012

Annie Miller, la productrice et l'épouse de Claude Miller (1942-2012), réalisateur de 17 films, a déclaré « Ouvert » la 18e édition du Festival Cinémania à Montréal (Québec, Canada) jeudi le 1er novembre 2012 dans le magnifique Cinéma Impérial. À la musique dynamique qui précède chaque projection s'ajoutent les interventions justes de Denis Trudeau tout au long de l'événement.

Deux actrices étaient au générique de trois films présentés à Cinémania. Christa Thérêt jouait la jeune épouse et mère dans Voie rapide , le modèle dans Renoir et la sœur d'adoption aveugle dans L'homme qui rit . Corinne Masiero était la sœur dévouée dans De rouille et d'os , la détenue dangereuse dans Ombline et le personnage principal dans Louise Wimmer.

La nuit, Louise conduit son auto en pleurant. Elle se réveille dans son auto. Réprimandée pour son retard de 10 minutes et pour son apparence, à l'approche de ses 50 ans, elle consacre son énergie à faire le ménage dans les chambres d'un hôtel. C'est une décrotteuse à répétition. Elle a vécu une rupture, son mari est avec une femme plus jeune. Cyril Mennegun le réalisateur de Louise Wimmer a été inspiré par les femmes de sa famille : « Il y a également un peu de ma mère, de ma tante, qui ont été des « femmes de », qui ont eu de l'argent, et ont tout perdu du jour au lendemain, quand le mari les a quittées ».

Cyril Mennegun révèle le problème croissant des personnes itinérantes, ces sans-abris, ces SDF, ces itinérants, ayant un emploi mais aucun lieu de résidence. Il y a quelques années à peine, l'itinérance était un corollaire de la perte d'emploi. De plus en plus, cette réalité concerne des employés, des familles monoparentales et biparentales. Plus personne n'est à l'abri de se retrouver sans-abri.

À la grosse et laide assistante sociale qui la traite avec rage, mépris et menaces, Louise a fait une demande pour un logement. Dans un entrepôt, elle récupère certains de ses biens qu'elle vend. Elle a une fille, un amant, un ami. Mais, elle reste taciturne : « J'ai rien à dire sur moi ». Elle doit payer l'entrepôt, est menacée de saisie compensatoire, craint de perdre son auto.

À l'hôtel, Louise aide Séverine, une nouvelle employée, en lui indiquant des façons plus efficaces et rapides de travailler. Quelques semaines plus tard, elle entend Séverine demander au patron d'engager sa belle-sœur, Louise redoute de perdre son emploi. Inquiète, elle se saoule un soir. Elle attend un appart depuis 6 mois. « J'en peux plus c'est tout ». Nicole, qui garde son courrier pour elle dans son restaurant, lui ordonne : « Reprends-toi! ». Cyril Mennegun croit aux miracles puisqu'il achève son film avec la concrétisation du rêve de Louise; une nouvelle assistante sociale la prendra au sérieux et elle aura un logement.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS EN ANALYSE :

  • Louise Wimmer Cyril Mennegun, 2012
  • L'homme qui rit Jean-Pierre Améris, 2012
  • Renoir Gilles Bourdos, 2012
  • Au galop Louis-Do de Lencquesaing, 2012
  • Thérèse Desqueyroux Claude Miller, 2012
  • Ombline Stéphane Cazes, 2012
  • La clinique de l'amour Artus de Penguern, 2012
  • Voie rapide Christophe Sahr, 2012
  • J'enrage de son absence Sandrine Bonnaire, 2012
  • L'ordre et la morale Mathieu Kassovitz, 2012
  • Les nuits avec Théodore Sébastien Betbeder, 2012
  • Dead man talking Patrick Ridremont, 2012
  • Superstar, Xavier Giannoli, 2012
  • Berlin telegram de Leila Albayaty, 2012
  • Mars et Avril Martin Villeneuve, 2012
     

En Europe, la situation ressemble peut-être au Merveilleux Monde de Disney mais, dans les faits, au Québec (Canada), des personnes attendent en vain toute leur vie qu'un logement à prix modique leur soit attribué. Dans les coopératives d'habitation, dans les services gouvernementaux tel que la Régie du logement, à l'Office Municipal d'Habitation, à la Société d'Habitation du Québec, dans les instances du logement social payées par les contribuables, aucune enquête n'est ouverte pour endiguer l'augmentation du nombre de victimes de l'inégalité socio-économique qui passent de l'insalubrité à la rue, de la pauvreté à la misère. Est-ce que les magouilles, les préjugés, les malhonnêtetés, les incompétences, les vindictes, suffisent à expliquer que plusieurs profitent de l'économie de la pauvreté en accablant et en revictimisant les pauvres? Les défavorisés font vivre une grande proportion de la population, des employés, des fonctionnaires, des contractuels, sont payés sous le fallacieux prétexte d'aider des victimes dont la situation réelle ne cesse d'empirer. Ce ne sont pas les pauvres qui coûtent cher aux contribuables, ce sont les employés supposés les aider et qui prétendent que traquer les persécutés, qu'ils nomment Bougons, justifie leur salaire. « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches. L'épuisement des pauvres est horrible » déclare Gwynplaine dans L'homme qui rit de Jean-Pierre Améris d'après le roman de Victor Hugo.

La belle Christa Théret, l'interprète de Déa, l'amie de Gwynplaine, était à Montréal pendant les projections de Cinémania et elle a souligné que les scènes du film L'homme qui rit, avec Marc-André Grondin et Gérard Depardieu, ont été tournées dans des studios à Prague. Elle a aussi relaté l'arrivée par hélicoptère d'oliviers séculaires pour les extérieurs du film Renoir dans lequel elle incarne Andrée qui pose pour le peintre.

Le livre Le tableau amoureux de Jacques Renoir devait être adapté pour la télévision avec. Jean-Pierre Marielle interprétant le peintre. Finalement, Gilles Bourdos a tourné pour le grand écran avec Michel Bouquet.

Renoir, ce nom de famille cristallise la vocation artistique de plusieurs générations. Pierre-Auguste Renoir, le peintre a eu de sa femme Aline Charigot trois fils : Pierre, Jean et Claude. Il a eu aussi un fils et une fille d'une autre femme, Lise Tréhot. Dans le film de Bourdos, on retrouve Renoir en 1915 sur la Côte d'Azur. Madame Renoir est décédée et Andrée, chanteuse, danseuse et actrice, arrive aux Colettes, le domaine où le maître est servi par 5 femmes qui le transportent pour ses séances de travail, sous les arbres, près de l'eau.

Les convictions de Renoir sur son métier et sur ce qui concerne ses fils filtrent dans des répliques telles que « Moi, il me faut du vivant. Ce que j'aime, c'est la peau, le velouté d'une peau de jeune fille ». À Coco, Claude, le plus jeune des fils, qui gravite autour de ces femmes monopolisées par les besoins du peintre perclus de rhumatismes, il recommande : « Je te dispense d'aller à l'école mais surement pas d'étudier ». Pour Pierre, son aîné, acteur au théâtre, il voudrait : « un vrai métier qu'on exerce avec ses mains pour qu'il en reste quelque chose ». À Jean, blessé dans la cavalerie et dont la gangrène a commencé dans la cuisse, il déclare : « C'est nous les vieux, les infirmes, qu'on devrait envoyer là-bas, dans la boue et les trous ».

Andrée et Jean discutent des œuvres de l'artiste : « Moi il me fait toujours en grosse » remarque-t-elle, « Moi il me fait toujours en fille » ajoute-t-il. Le peintre, lui, considère : « Ce qui doit commander la structure, ce n'est pas le dessin mais la couleur. Un tableau doit être une chose aimable et heureuse. » Et quand il croit : « me tirer une balle à mon âge se serait de la coquetterie » il admet : « La douleur passe, la beauté reste ».

Souvent mères célibataires, toujours pauvres, la misère des femmes qui posaient est représentée par la belle Madeleine, servante et modèle, qui travaille quand son petit bébé est tout près d'elle.

Jean achète de la pellicule filmée au mètre et organise des séances de visionnement. Le film s'achève avec la mention qu'Andrée a été actrice sous le nom de Catherine Hessling, qu'elle est morte dans l'oubli alors que Jean, devenu cinéaste, est mort connu. Le film articule une charge contre la jeune modèle et actrice. On peut constater son talent de comique et de danseuse dans les films muets auxquels elle a participés. Elle a épousé Jean Renoir dont elle a eu un fils, Alain. En 1955, elle a épousé Robert Beckers, qui gravitait dans le milieu littéraire.

Paul aussi fréquente le monde de la littérature. Dans le film Au galop, c'est un écrivain qui flirte avec le suicide, entre ou sort par la fenêtre, vient d'écrire le livre Dernier amour ce qui lui permet de rencontrer Ada, affectée à son service de presse. Elle devient sa maîtresse alors qu'elle est mariée et mère d'une fillette. « On sait jamais ce qui est passionnant avant de l'avoir vécu ». Interprétant Paul, Louis-Do de Lencquesaing a scénarisé et réalisé Au galop, un premier film serein sur un sentiment fulgurant. Il admet les ressemblances avec lui-même : « On n'existe pas sans les autres. Pour faire un autoportrait, il faut qu'il y ait des miroirs. Parler du plus intime pour parler de tout le monde, en espérant que cela parle à tous ».

Sa galerie de personnages est extrêmement intéressante en incluant les jeunes comme les aînés, dans les premières amours, les amours interrompues par la mort, et celles interrompues par une naissance. « C'est jamais acceptable la mort ». Un homme en plein drame s'effondre, pleure, écrit « Je rêve de rêver de vous » et déclare dans un lit « Sur ton corps, on voit tout ce que tu penses »

Le cœur du cheval au galop, « c'est celui de notre enfance à jamais inachevée ». Marthe Keller est belle et bouleversante dans le rôle de Mina, la grand-mère; elle « perd la tête » depuis la mort de son mari qui a épuisé 80% des avoirs avant son décès. Louis, le copain de la fille de Paul, fait une dépression. Ada, enceinte à nouveau, retourne vers son mari et sa fille. Paul constate : « Il n'y a pas d'âge pour grandir ».

Avec Au galop , Louis-Do de Lencquesaing a su trouver un ton vrai, un rythme posé et soutenu pour nous intéresser aux extases et aux ravages des sentiments profonds. Il s'est exprimé avec une élégance qui n'excluait pas l'authenticité. On attend sa deuxième réalisation.

Annie Miller était à Montréal pour présenter le dernier film de son mari Claude Miller (1942-2012) le cinéaste de l'intime. Miller a réalisé Thérèse Desqueyroux d'après le roman de François Mauriac. « Ce film c'est son interprétation, pas une adaptation, au-delà de ce que Mauriac n'arrivait pas à écrire dans le livre. Ce n'est pas un flashback comme dans le film de Franju mais, une chronologie » remarquait Annie Miller.

Quant à la thématique du film, elle a ajouté : « La demande de liberté existe toujours pour les femmes et pour les hommes, c'est universel ».

Les réalisateurs Stéphane Cazes, Artus de Penguern et Christophe Sahr ont consacré une dizaine d'années à leur film respectif et les résultats sont impressionnants. Ils expriment tous dans une déclinaison spécifique l'importance de l'Amour et la capacité de dépassement qu'il insuffle.

Fiction élaborée d'après des faits réels, Ombline de Stéphane Cazes est le résultat d'un processus commencé il y a 10 ans.

Cazes débute le film avec des gros plans de toute beauté réunissant une mère et son enfant pour privilégier leur relation en excluant une contextualisation. Puis, soudain, le cadre est élargi pour inclure des personnages dont on ne voit que les jambes, Ombline et son enfant sont entourés par des gardiennes de prison.

Ombline lit à Lucas, encore bébé, une version de l'histoire de l'arche de Noé qui s'achève par « On va tout reconstruire ».

Le géniteur de Lucas est mort lors d'une arrestation suite à la découverte de drogues dans l'appartement qu'il partageait avec Ombline. Elle a planté un couteau dans la cuisse d'un flic. Elle a été condamnée à 3 ans de prison et elle a découvert qu'elle était enceinte.

La tendresse d'Ombline pour son enfant la transforme en une mère attentionnée avec un amour qui l'aidera à endurer les humiliations des fonctionnaires, les mesquineries des gardiennes et les violences des détenues.

D'autres prisonnières, mères elles aussi, lui apprennent des façons de s'occuper de son enfant et d'entreprendre des procédures pour favoriser qu'elle sorte et garde son enfant.

Le courage d'Ombline est impressionnant. Stéphane Cazes amène le public à souhaiter avec elle qu'elle retrouve Lucas. Avec ce film, nous ne pouvons plus supposer ou prétendre, avec ce film, nous savons et nous ressentons.

Stéphane Cazes a fait un court métrage sur le lien mère-enfant; il a ainsi découvert que la loi française permet qu'une mère garde son bébé en prison pendant 18 mois avant de continuer à purger sa peine alors que l'enfant est à l'extérieur. Stéphane Cazes a fait du bénévolat pendant 2 ans, étudié la sociologie pendant deux ans, écrit pendant 7 ans et tourné pendant 1 mois.

Présent lors de la projection de son film dans le cadre de Cinémania, il a mentionné que 7 bébés ont été Lucas et en tout 21 bébés ont été sur le plateau. « Mélanie Thierry a passé du temps avec les enfants, a ajouté Stéphane Cazes, donc le sentiment entre la mère et l'enfant s'est développé ainsi. »

Tout ce travail a mené à une œuvre prenante, captivante, émouvante. Un film qui humanise le public en lui montrant une réalité cachée parfois même ignorée. Des femmes victimes de violence finissent par réitérer la violence. Leur frustration, leur colère, leur souffrance les enlisent dans des rets d'où leur sensibilité, leur douceur, leur affection sont inextricables. Les meilleurs volontés échouent à bifurquer d'un parcours qui les prive des résultats bénéfiques de leurs efforts.

Stéphane Cazes conclut : « Je suis optimiste de nature. Donc Ombline a réussi à se reconstruire, elle a un lien avec son père, avec son fils mais Yamina, autre personnage du film, ne s'en est pas sortie. Comme la plupart des femmes de ce milieu. Le prénom Ombline fait contre-emploi : à l'origine, il y avait une famille qui ne croyait pas que surviendraient des faits aussi violents. Ombline est ressortie de là non-violente. Il y a des femmes qui y parviennent malgré avoir commencé dans ce milieu à 14 ans. ».

Excellent, maîtrisé, sensible, délicat, percutant, authentique, pertinent, le film Ombline de Stéphane Cazes nous prouve pourquoi des films doivent être faits, pour faire de nous des êtres humains qui ont une conscience plus grande.

D'ailleurs, le film Ombline a remporté les deux prix du festival Cinémania : Le Prix du public Mel Hoppenheim et le Prix du Public TFO pour le meilleur premier long-métrage.

Il est possible de faire rire sans vulgarité, misogynie, salissage, niaiserie. La clinique de l'amour! réalisé et joué par Artus de Penguern, co-scénarisé par lui et Gabor Rassov, sait ébahir, éblouir, divertir, dans un rythme soutenu et fluide. Parodiant les soaps, le film fait suite à un court métrage La polyclinique de l'amour (1998) que j'avais eu la chance de voir et d'apprécier.

Penguern sait passer de la parodie à la candeur et même à l'idéalisme. Se moquant des représentations sirupeuses des téléséries d'après-midis, il nous amène à la réelle et attendrissante beauté du sentiment amoureux.

John Marshall, chirurgien sérieux et amoureux silencieux, partage les responsabilités de la clinique avec son frère Michael, frivole impénitent et coureur de jupons incessant. John aime Priscilla mariée à Michael, il fuit la clinique paternelle et se réfugie au Pôle Nord où il devient ami avec un ours. À remarquer : une scène dans une cabane qui rappelle Chaplin dans La ruée vers l'or.

Medibiotex veut racheter la clinique en difficulté, une intrigante s'en mêle (Bond, Samantha Bond), un Monsieur Catastrophe, ainsi qu'un mafioso. John, revenu pour sauver la clinique, rate son passage d'un coté à l'autre d'un pont ouvert alors que James Bond le réussissait dans Live and let die.

Les personnages sont nombreux et attachants. Un dernier punch rappelle Star Wars quand le président de Medibiotex déclare : « John je suis ton père ».

Dans une apothéose de l'amour à donner le frisson, La clinique de l'amour! d'Artus de Penguern sait allier humour et intelligence. À voir et à revoir.

Phénomène rare, le réalisateur Christophe Sahr a tourné sans distributeur. Voie rapide développe un parcours axé sur l'être dans son humanité de la culpabilité à la consolation. Les effets sont mesurés et justifiés.

Johan Libéreau interprète Alex, 26 ans, en couple avec Rachel (Christa Théret). Ce jeune papa d'un milieu défavorisé entretient une passion pour la vitesse automobile. Une nuit, il heurte un jeune homme; plus tard, il découvre dans le journal que la victime est décédée.

Son repentir l'amène à rencontrer la mère du garçon. Elle lui fait des révélations et lui apporte son aide car elle est consciente de la sincérité de son remords. Alex revient vers sa petite famille. Sa peine assumée l'a fait franchir l'étape qui mène à la volonté de réparer les torts causés et l'a conduit à la découverte de la souffrance intrinsèque dans laquelle certains êtres sont confinés.

Johan Libéreau, présent lors de la projection, remarquait que le personnage d'Alex était renfermé, qu'il garde tout en lui, parle peu, à la différence de lui-même. Le réalisateur n'a pas développé le côté « loi, sa direction était vers ce qui est vécu par lui, par la mère et par le couple ».

Le talent du réalisateur Christophe Sahr est d'avoir équilibré les scènes d'action et les moments de réflexion. Les cascades sont superbes et les silences chargés de douleur reflètent l'intériorité d'Alex. Il a su stimuler notre empathie et notre compassion. Il a réalisé un chef d'œuvre qui ajoute à notre compréhension du monde.

Au profit de la croissance intérieure, l'aspect légal n'a pas non plus été privilégié par Sandrine Bonnaire qui a réalisé son premier film de fiction J'enrage de son absence. Auparavant, elle avait réalisé Elle s'appelle Sabine . À Montréal, elle se remémorait la démarche politique qui a accompagné le tournage et le montage de ce film consacré à sa sœur. « On avait un frère qui a eu un malaise et est mort 3 heures après. Traumatisée, elle n'a pu exprimer son chagrin qu'avec la violence. Trop affectée, meurtrie, elle ne se calmait pas. À l'hôpital, l'engrenage des médicaments l'a droguée et elle était toujours violente. Elle a été attachée pendant 6 mois dans une unité pour malades difficiles qui ont tué. Je ne pouvais plus la voir. L'hôpital ne voulait pas la laisser sortir. Grâce à Lionel Jospin j'ai eu de l'aide. L'hôpital est une transition, pas un lieu de vie. Là où elle est c'est deux fois moins cher. Sabine méritait ce film parce que c'est une sacré héroïne ».

Pour sa deuxième réalisation elle s'est inspirée de Guy, un homme lié à sa mère. La famille s'est opposée au mariage. Sa mère a fait une dépression. Plus tard, elle s'est mariée, a eu 11 enfants. Sandrine a retrouvé Guy, il n'avait jamais fait le deuil de sa mère et il était clochard. Elle s'est basée sur cette douleur. Elle s'est demandée de quoi elle ne ferait pas le deuil : un enfant.

Dans J'enrage de son absence, William Hurt, qui dans la vie a été le compagnon de Sandrine, s'est vu confié par elle le rôle de Jacques, un américain qui revient à Paris pour régler la succession de son père. Il y a huit ans Mathieu, le fils qu'il a eu avec Mado, est mort. Jacques a vu son enfant mourir dans un accident. Depuis, il est l'homme qui souffre. Il rencontre Mado, remariée et mère de Paul, 7 ans. Il demande à voir l'enfant.

Il développe une relation secrète faite d'affection en se cachant dans la cave de l'immeuble où vit la famille. Paul va régulièrement le voir, ils dessinent ensemble, construisent une maquette, lisent le livre que Jacques lisait avec Mathieu. Jacques décide de donner tout l'héritage de son père à Paul. « Je me dépouille. Je renonce . » La donation est irrévocable.

William Hurt doit à Sandrine Bonnaire son meilleur rôle. Il exprime tout ce qu'il ressent par son regard. La réalisatrice a d'ailleurs placé la caméra sur lui, frontalement parce qu'il s'est arrêté dans cette douleur alors que la caméra qui filme Mado, dans le déni, tangue un peu. « Je suis amoureuse de son talent, il est totalement intègre, a-t-elle dit, Je suis partie d'un homme aimé par ma mère jusqu'à un homme aimé par moi. C'est une manière de continuer à aimer. Donc, pour Jeanne notre fille cela a du sens ».

J'ai demandé à Sandrine Bonnaire que va devenir Jacques après la fin abrupte de sa relation avec Paul quand le père de Paul l'expulse de la cave. « Je pense qu'il ne s'en sort pas, il finit comme Guy, c'est un 2e deuil, l'enfant lui est retiré. Mais, l'enfant, Paul, à 12-13 ans, il fera des recherches pour retrouver cet homme parce qu'il l'a aimé. »

Sandrine Bonnaire et William Hurt ont maîtrisé la transmission des sentiments, sans surcharge, avec intensité. Ce film est l'éloge de l'amour pur, absolu, d'un père qui a besoin d'un fils qu'il a perdu et reperdu. Cet homme en proie au souvenir persistant et à l'espoir impossible a été interprété et filmé par deux artistes dont la sensibilité a engendré une œuvre exceptionnelle : le film J'enrage de son absence.

Les images déroulent à l'envers, comme s'il était possible de revenir en arrière. C'est ce que veut entreprendre le capitaine Philippe Legorjus « Je n'ai pas pu faire mon métier, j'aimerais comprendre pourquoi ». Mathieu Kassovitz a écrit, interprété et réalisé L'ordre et la morale d'après le livre du capitaine Legorjus La morale et l'action. Il a consacré 10 ans à son projet tourné en Polynésie avec des acteurs, des militaires et des Kanaks.

Le capitaine Legorjus était négociateur lorsque le 5 mai 1988 en Nouvelle-Calédonie l'armée a perpétré un carnage contre un petit groupe d'insurgés Kanaks qui voulaient revendiquer l'indépendance. L'assaut, pour créer panique et désordre, excitait les militaires avec des bombes, du napalm, un lance-flamme.

Kassovitz a su patiemment recréer les enjeux de la situation. En pleine période électorale en France, l'attention est monopolisée par les otages au Liban. Chirac et Mitterand vont utiliser le conflit. Des otages ont été capturés et trois gendarmes ont été tués. Les responsables sont prêts à aller en prison. Legorjus veut négocier la libération des otages qui restent et la reddition des indépendantistes.

Dans ce film rare, le héros n'est pas quelqu'un qui croit aux armes mais quelqu'un qui promulgue le dialogue. Kassovitz a présenté Legorjus comme un homme d'exception : « Il faut que je fasse en sorte que tout le monde se comprenne. » Mais, le ministre sur place prône la ligne dure. Le nickel de la Nouvelle-Calédonie est un produit convoité. La loi Pons est intransigeante. Le colonel Benson veut attiser le conflit jusqu'à la guerre pour avoir une médaille. Chirac veut séduire la droite en foutant une raclée aux indépendantistes. Le Président signe l'ordre d'assaut. Pons veut que Philippe s'adapte à la concrétisation de l'assaut. Personne n'a voulu une solution pacifique. Les militaires vont agir sans témoins et la version officielle blâmera les insurgés trahis.

L'incompétence est telle que les hommes du 11e Shock de l'opération Victor lors du 1er assaut tirent sur l'équipe de Phillippe. Il existe des âmes sales et laides, Philippe les a vues et Mathieu Kassovitz a su nous les faire voir dans un déroulement accessible et compréhensible. Il a transmis la profondeur du gouffre qui empirait à chaque tentative du capitaine tiraillé par les politiques et les rebelles.

En cette ère de violence exacerbée, légitimée, valorisée, Kassovitz a réalisé un film qui propose et même prône, de façon éblouissante par sa force de conviction, l'importance des mots pour suppléer aux armes. Il a fait un film remarquable d'intelligence et de sensibilité qui se termine par la phrase « car si la vérité blesse alors le mensonge tue ».

Les nuits avec Théodore de Sébastien Betbeder est d'une originalité séduisante car il amalgame fiction et documentaire, images contemporaines et d'époque, réalisme et lyrisme, histoire et poésie, musique techno et mélodie acoustique.

Le film débute avec un commentaire didactique sur la création du Parc des Buttes-Chaumont en 1867. Puis, dans un party, Théodore et Anna se rencontrent. Qu'est-ce qu'on fait? J'ai envie de finir la nuit avec toi ». Le couple s'introduit subrepticement dans le Parc des Buttes-Chaumont fermé au public la nuit.

Le lendemain, ils échangent leur numéro de téléphone. Puis, Théo n'arrive plus à respirer. Affalé sur le trottoir, il est aidé par une petite jeune fille qui le serre dans ses bras en disant : «Ça va aller ».

La nuit suivante, Théo et Anna retournent au Parc. Des images d'archives nous apprennent qu'un parachutiste a sauté du Pont des suicidés dans le parc. Le couple découvre une maison de gardien abandonnée et y jouent au Comte et à la Comtesse.

Pour l'anniversaire de Théo, qui a 28 ans, Anna étudiante en arts lui offre un livre avec la reproduction de Madeleine pénitente aux deux flambeaux. Étrangement, elle ressemble à la peinture.

Le Dr Emmanuel Siety relate l'histoire vraie en 2002 de Pierre Nowak dépressif après avoir perdu l'occasion de faire ses promenades au parc à cause d'un transfert à Nantes. En 6 mois, il avait perdu 15 kilos, était incapable de marcher. Amené au Parc, il fond en larmes. Il y retourne et son état s'améliore.

« Maintenant on ne peut plus s'en passer » Anna et Théo cessent leurs activités diurnes car ils reprennent le jour le sommeil qu'ils n'ont plus la nuit. Explorant la grotte du parc, Théo improvise un poème rimé : « dans la grotte pas chauffée et la déco laisse à désirer ».

Avec des images en surimpressions, des méditants récupèrent les énergies du parc dont celles de la salle secrète des 6 mystiques dite la salle des initiés. Le témoin au visage caché dit que cela leur procure « une force spirituelle qui nous permet d'affronter le monde ».

Encore en surimpression, le baiser du couple et les arbres. « Cette nuit-là Théo m'a dit qu'il m'aimait, qu'il avait besoin de moi, de moi seule. J'ai commencé à avoir peur. »

Le couple s'accorde un répit de trois jours à la mer. Mais, Théo est « sombre comme s'il pressentait que l'insouciance ne pouvait pas durer ».

Même le générique final est beau. Sébastien Betbeder avec Les nuits avec Théodore a réussi un film de 67 minutes qui laisse un souvenir impérissable de beauté, un engouement neuf et suranné, un amour pour ces images d'autrefois et cette histoire vraie et imaginée, cette preuve exceptionnelle qu'il existe des êtres que la nature et la connaissance charment irrésistiblement au point d'en témoigner.

«  J'ai 45 ans et je suis un jeune réalisateur » a ironisé Patrick Ridremont réalisateur de Dead man talking. Ce belge a déjà été désigné Champion du monde de l'improvisation par la LNI du Québec. C'est donc la volubilité qui devait lui inspirer le sujet de sa première réalisation : un condamné à mort prolonge sa dernière parole avant son exécution au point de reporter celle-ci.

William frappe à mort le monstre désinvolte et sa complice qui ont tué son chien et avec leur voiture ont essayé de passer sur lui. On comprend dans cette brève séquence que l'animal était investi d'un unique amour. Le scénario confirme la solitude et les malheurs de William.

Ridremont louvoie entre l'humour et la tragédie. Certes, des situations sont cocasses mais, en succédant à des faits graves. Les humains banalisent la souffrance irrémédiable, la peine constante, le désespoir pernicieux , qui détruisent les êtres sensibles et ciblés à cause même de leur acuité, délicatesse et empathie.

La narration reprend alors qu'il est 20h45min et que William va être exécuté. Toujours dans une rupture de ton qui fait rebondir l'action, l'infirmière a de la difficulté a insérer l'aiguille dans son bras.

Déjà le décor et les costumes brouillent les pistes pour identifier le lieu et l'époque, Ridremont a volontairement cherché à universaliser la situation.

Le prêtre arrive comme dans The exorcist en craignant d'avoir raté quelque chose. William commence à raconter son enfance quand sa mère était dégoutée par lui, elle brûlait tout y compris ses cassettes d'histoires de pirates. Monsieur Raven, le directeur, ignore combien de temps le condamné peut parler. À minuit, l'exécution est reportée.

Le gouverneur est en campagne électorale, l'affaire s'ébruite. Le lendemain, William raconte son premier baiser avec Florence. Sarah, la fille de Raven, dont c'est l'anniversaire et qui attendait son père, est entrée dans la salle. Elle va parler avec William. « Il n'y avait personnes à ton exécution » dit-elle, « Il n'y avait personne à ton anniversaire » ajoute-il avant qu'elle rétorque : « J'en aurai d'autres ».

Alors, la médiatisation prend une tournure mesquine. L'attachée de presse du gouverneur propose de mettre en scène son exécution et sa prise de parole pour gaver le peuple jusqu'aux élections dans un show télé.

William raconte qu'à 7 ans, il a vu son frère mourir. Puisqu'il sera exécuté à la fin du show qui captive la population, il remarque; « Le peuple finit toujours par tuer ses idoles, comme Jésus ».

L'horreur de la manipulation augmente au point où William sera soulagé de quitter ce monde mesquin et hypocrite. Au contraire, des fins heureuses choisies par d'autres réalisateurs qui savent transmettre par des images les miasmes de l'âme humaine qui s'acharne dans ses pires laideurs, Ridremont sans jamais trahir son discours a fait un film avec des rires qui s'achève avec des larmes, « car c'est la vie » a-t-il déclaré après la projection.

« Je ne parle pas de la peine de mort de manière sérieuse, j'ai vendu le film comme une comédie. Au début, dans mes notes d'intention, je me suis proposé pour le rôle et pour la réalisation parce que je voulais être certain de rester dans le projet du film. Finalement, j'ai joué et j'ai réalisé ».

Ridremont a misé sur des couleurs glauques, des lieux sordides, une technologie qui permet à la foule de regarder l'exécution sur écran géant et des détails vestimentaires et des accessoires vétustes pour situer son histoire hors du temps et maintenant simultanément. Il a refusé de s'égarer dans la bouffonnerie stérile Il a le mérite d'avoir utilisé le rire pour faire réfléchir. Le film concerne la peine de mort mais, davantage, la peine de vie, la condamnation à traîner des souffrances croissantes.

Dans son livre La société des égaux, Pierre Rosanvallon, a écrit : « la dénonciation d'inégalités ressenties comme inacceptables voisine une forme de résignation et un sentiment d'impuissance. Il n'y a donc rien de plus urgent que de refonder l'idée d'égalité pour sortir des impasses de notre temps ».

Patrick Ridremont avec Dead man talking a contribué à rappeler que les problèmes de société concernent chaque individu.

Alors que certains utilisent les médias pour tenter non seulement d'informer mais aussi de sensibiliser et même d'impliquer, d'autres dérapent vers les pratiques les plus sales, les plus mercantiles, les plus égoïstes. Pour Superstar , Xavier Giannoli s'est basé sur le livre L'idole de Serge. Dès la première image, le costaud Kad Merad exprime la fragilité qu'il gardera tout le film. Amené dans une auto entourée de paparazzi, il redoute : « Il va y avoir un accident » évoquant le sort de Lady Di.

Un matin, dans le métro, Martin Kazinski (Kad Merad) constate qu'il est soudainement une célébrité. Sans cesse, il est assailli pour des autographes, des photos, jamais il ne prendra plaisir à la cessation de sa vie privée. « Les gens regardent des trucs qu'ils méprisent ». Il ne ressortira pas indemne des critiques faites à son être que tout le monde traque, il est poursuivi par une bande d'imbéciles haineux.

Car, après l'adulation viennent les reproches : « Le monde entier allait mieux sans toi », « Arrêtez d'avoir peur du regard des autres », « Pourquoi avez-vous été incapable de vous révolter? » « Tu saisis pas ta chance ».

Dans le rythme précipité de Superstar culminent autant les faits que les émotions, les agressions causent des blessures exprimées avec chagrin et détresse par un Kad Merad qui sait attiser la compassion. Il en faut peu pour qu'un anonyme devienne une victime blâmée de son impuissance comme il en faut peu pour qu'un monstre devienne un bourreau valorisée pour son arrogance.

La blessure a été à la base du processus de Leila Albayaty pour son film Berlin telegram . Attrayant, artistique, le journal filmé de Leila convertit une guérison en création.

Elle convoque la grammaire visuelle pour l'altérer, convertit la bande sonore pour exprimer le déchirement intérieur de son errance, de sa dérive, de sa quête. Elle monologue dans des conversations imaginaires. Elle capte les couleurs de son naufrage et de son émergence.

« C'est à cause de la confiance en lui qu'il est beau et généreux. Moi j'ai tout le temps peur ». La réalisatrice est aussi musicienne et ses compositions, ses interprétations dont celle de la chanson Bang Bang contribuent à sa guérison.

Je me suis entretenue avec Leila. « C'était un film nécessaire pour moi. Un film de nécessité après la fin de ma relation amoureuse avec Antoine. Il y a eu un scénario respecté mais les voix off ont beaucoup changé. C'était deux caméras une subjective, l'autre objective. Ne pas se venger mais vivre sa vie. S'ouvrir sur les autres. Regarder autre chose. Faire le film m'a menée à savoir ce que je fais de moi. »

Berlin telegram de Leila Albayaty, expérimental, scénarisé, monté, déstructuré, s'avère un voyage à travers les possibilités filmiques et une introspection qui mène à soi autant qu'à l'autre.

Chaque édition de Cinémania est pur plaisir et belle découverte. L'an prochain, elle se déroulera du 7 au 17 novembre 2013.

EN PRÉFÉRENCE

Dans ma précédente chronique, voir novembre 2012, j'exprimais l'éblouissement et la fascination que me causa le film L'œil de l'astronome de Stan Neumann consacré aux observations de Johannes Kepler. Or, Martin Villeneuve ouvre son film Mars et Avril en convoquant les théories de Kepler : son modèle de cosmologie, harmonie du monde, d'après sa conviction que le créateur de l'univers était géomètre et musicien.

Principal personnage du film, Jacob Obus, est musicien. Jacques Languirand confère au personnage une pertinence et une évocation extraordinaires. Jacob joue des instruments à vent dessinés par son ami Arthur, d'après le corps des femmes qui lui servent de modèles, et construits par le père d'Arthur, Eugène Spaak, dont la tête est un hologramme gardant numériquement les données de son cerveau de cosmologue, théoricien et inventeur.

La relation entre le dessinateur et le musicien, entre Arthur et Jacob, est soudainement traversée par Avril, une photographe impressionnante qui veut ressourcer son travail en revenant aux grands thèmes : la vie, la mort.. Elle est « une femme qui nous attire impitoyablement ». Dans ce rôle Caroline Dhavernas est lumineuse et fascinante.

Bien que présenté comme le premier film de science-fiction du Québec, Mars et Avril développe surtout une belle histoire d'amour dans le Montréal du 3e millénaire à travers des images amoureuses du corps humain filmé avec lyrisme et suggérant des paysages réels et imaginaires, à travers l'amour qui se développe entre Avril et Jacob principalement mais aussi à travers l'amitié entre Jacob et Arthur qui transcendera la rivalité habituellement représentée dans un tel contexte.

La vulnérabilité de Jacob est tributaire de l'interprétation de Jacques Languirand certes mais aussi de son aveu à Avril, lui qui a suscité des passions amoureuses chez les femmes, à 75 ans, est un homme qui n'a jamais fait l'amour; de plus, un plan dans lequel il regarde directement la caméra confère authenticité et fragilité à son personnage.

Pendant les spectacles du quatuor de Jacob, un voyage sur Mars est annoncé et suivi par les 3Délespectateurs, les marsonautes commentant leur périple. Après la rencontre amoureuse entre Jacob et Avril, celle-ci disparait. Jacob et Arthur la retrouveront grâce à l'invention d'Eugène qui permet un voyage dans l'inconscient. « On a réussi ensemble ». La fin ne doit pas être révélée mais elle impose un rebondissement événementiel émouvant.

Les dialogues comportent des phrases qui incitent à la réflexion : « Le rêve est la porte d'accès à tout ce qui est possible », « Accrochez -vous à ce qui vous fait du bien, ne lâchez surtout pas », « Est-ce que j'ai perdu du temps? », « Jamais je ne saboterais le rêve des autres, c'est contre mes principes », « La conscience crée la réalité physique », « Ta tête est un vaisseau spatial », « C'est toi qui créeras les problèmes et toi qui détiendras la clé ».

En 2010, lors d'un atelier sur l'utilisation de la caméra RED One 4K (voir ma chronique de mars 2010), je m'étais entretenue avec Martin Villeneuve qui élaborait son film. Je l'ai à nouveau rencontré après la projection de Mars et Avril.

L'histoire du film fut d'abord celle d'un photo-roman en 2 tomes. Martin insiste pour dire qu'il n'a pas fait le photo-roman parce qu'il n'aurait pas pu tourner un film, il a voulu et a abouti son projet d'un photo-roman. Même lorsqu'il était au cégep, il commençait l'histoire d'un musicien avec des instruments créés d'après des corps de femmes. « Quel est le dernier rêve de cet homme n'ayant jamais fait l'amour? » Ces livres écrits au début de sa vingtaine ont aidé au financement. La plupart des acteurs étaient déjà dans les livres.

Pour ce projet ambitieux et long, Martin s'est inventé un processus sans précédent. Il a été seul producteur pendant plusieurs années, puis pendant 1 an, 4 dessinateurs ont fait le story-board, un dessin animé de préparation, plus de 1,000 plans, un animatique de 2 heures 20 minutes, réduit à 100 minutes, resserré à 92 minutes pour la version finale du film.

La majorité du tournage s'est fait sur fond vert. Chaque personnage est musical donc représente un concept abstrait. Robert Lepage avait acquis les droits pour produire le film mais quand il a fermé sa boîte de production, il a rendu ses droits à Martin et ne l'a pas laissé tomber .

Certains des gens qui ont travaillé au film l'ont fait à 25% du tarif habituel. Marie-Josée Croze, du photo-roman, n'était plus disponible, Robert Lepage ne pouvait plus tourner aux dates prévues. La tête de Lepage a été filmée par 6 caméras, pour devenir un hologramme, et un mime avec une cagoule verte a été le corps de cette tête. Ce qui habituellement nécessite 35 jours de tournage a été fait en 22 jours. Mais pourquoi le projet a-t-il nécessité une dizaine d'années »

Il y avait 600 plans d'effets. Bédéiste de Belgique, François Schuiten, s'est joint au projet afin de conférer la facture visuelle et Benoît Charest a composé la musique.

Oups! Les problèmes financiers amènent la Banque à exiger 1,5 million pour la continuation du projet sinon le matériel va être saisi. (Ça prenait des allures bizarres de reprises de maisons par les banques américaines, qu'en aurait fait la Banque de ce film inachevé?) Martin Villeneuve, qui professionnellement gérait son premier film, qui personnellement paternait son premier bébé, a contacté tous les investisseurs, pensé un autre plan de financement, et, à deux jours du délai ultime, a satisfait la Banque.

« C'est un combat d'atteindre un rêve. Il y avait tellement de moments où ça a failli couler qu'il fallait quelque chose au-dessus de nous. Anne-Marie Gélinas m'a aidé pour consolider le projet. Benoît Beaulieu a aussi été solidaire du projet. À trois, on a réussi à remonter le projet. Toutes les erreurs ont créé des crises qui au lieu de couler, ont sauvé, le film. Je savais ce que je voulais créativement. Les problèmes étaient toujours financiers. Vision Globale ont pris possession du film avec 60 personnes pendant 6 mois à temps plein; c'était un projet entre 2 gros projets américains, de mai à décembre 2011. Des gens ayant travaillé sur Harry Potter, Avatar, Star Wars, Star Trek, ont travaillé là-dessus. J'ai été chanceux dans ma malchance. Mais, quand 10 personnes disent oui, 90 disent non. J'ai vendu les instruments de musique à Guy Laliberté avant le film; je cherchais qui collectionnerait de tels instruments, je lui en ai parlé. En 1998, j'avais rencontré Languirand dans un ascenseur et il s'est montré intéressé. Les gens auxquels je proposais le projet se montraient intéressés. Il y a les gens qui se greffent, qui quittent, mais ceux qui quittent ont été remplacés par des meilleurs. »

J'ai demandé à Martin Villeneuve ce dont il est le plus fier quand il regarde son film Mars et Avril, sa réponse est rare, éloquente et exemplaire : « C'est un film avec zéro violence, pas de bataille. C'est une histoire d'amour improbable. C'est quoi l'intérêt de faire un film avec des têtes qui revolent. J'ai voulu faire un film qui va passer l'épreuve du temps. Personne n'a mis le doigt sur ce que sera le futur. On se trompe toujours donc il faut le faire avec style. Metropolis est encore beau. Blade runner aussi. Je voulais l'ancrer à Montréal donc on voit l'enseigne Five Roses, la Biosphère, Habitat. Le film a une belle vie en Festivals. »

Œuvre futuriste avec un amour intemporel, Mars et Avril de Martin Villeneuve, est un film beau et génial.