Vous cherchez une auto familiale, une idée de décoration, de rénovation. un voyage vacance, un bijou, une banque, un produit naturel écologique, une vitamine santé, un restaurant, un vétérinaire.

Autres textes

 

Chronique cinéma
janvier 2013

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Bonne et belle année 2013 aux cinéphiles qui lisent régulièrement cette chronique et à ceux qui la découvrent. Le cinéma de Jean Renoir a été étudié lors d'un colloque. Le tandem Damon-Van Sant mérite des éloges pour le film Promised Land . Et, dans la section En souvenir, les phrases d'une enfant exceptionnelle interpellent notre conscience et notre cœur.

EN COLLOQUE

Réjane Bougé exprime sa fascination pour les projections cinématographiques sur les grands écrans des salles d'autrefois avec le titre de son livre: Je ne me lève jamais avant la fin du générique où elle confie à la page 28 : « J'envie les artistes qui choisissent le corps comme matériau de travail pour la prise directe qu'ils ont sur lui ». Elle envierait donc Catherine Hessling talentueuse danseuse à laquelle Janet Bergstrom a consacré une communication intitulée : Jean Renoir, Catherine Hessling, and their cinema in the 1920s lors du Colloque Renoir X 2 : cinéma et peinture. Au Musée des Beaux-Arts de Montréal, les 6 et 7 décembre 2012, 10 conférenciers ont été réunis par Serge Cardinal et Todd Portefield pour interroger les rapports entre la peinture et le cinéma à travers la relation unique de Pierre-Auguste et Jean Renoir, père peintre et fils cinéaste.

Dans ma chronique de décembre, je remarquais que le film Renoir de Gilles Bourdos présente le père et le fils dans leur relation avec Dédée, qui fut modèle et inspiratrice de l'un, actrice et égérie de l'autre. La version du film de Bourdos réduit Dédée à une manipulatrice morte oubliée alors que Jean était connu.

Janet Bergstrom a relevé que les figures troubles du féminin incarnées par Catherine Hessling ne lui ressemblent ni dans les peintures ni dans les films. « She was a fantastic actress, too much fantastic that's why she desepeared ».

Dédée fut donc le modèle de Pierre-Auguste. Au décès du peintre, elle cesse d'être figée dans une pose et actualise sa formation et sa prédilection, elle devient Catherine qui bouge et danse à l'écran. Au décès du père, Jean cesse de convoiter Dédée en secret et devient un homme en faisant d'elle sa femme et un réalisateur en faisant d'elle son actrice. Il est significatif que peu après la mort d'Auguste, les passions personnelles et professionnelles s'affirment.

Jean a déclaré : « J'insiste sur le fait que je n'ai mis les pieds sans le cinéma que dans l'espoir de faire de ma femme une vedette ». Jean-Michel Durafour a rappelé que trois femmes ont mené Jean au cinéma : Gabrielle, qui l'amenait voir des films, Catherine avec laquelle il a tourné, et Marguerite, monteuse et communiste, qui a fait de lui un véritable cinéaste, un réalisateur qui fabriquait ses films. Elle a aussi influencé son intérêt pour les classes laborieuses.

En 1926, Jean et Catherine ont créé le film Nana. Chaque jour, elle réincarnait Nana avec style, des effets calculés et des accessoires dénichés chez des antiquaires. Elle était née dans un village détruit et jamais reconstruit. Elle savait ce qu'était la misère et l'envie d'être heureuse. Son rôle de Gudule dans La fille de l'eau la montrait en détresse sauvée par un homme sur son cheval blanc. Dans Nana , huit articles dans les revues de l'époque le mentionnent, elle tient un rôle écrasant. Elle est maquillée en noir et blanc, sans aucune nuance de gris. En avril 1926, la revue Minerva la considère comme une star montante avec « ses heureux dons d'originalité ». Au même moment, Cinéa-Ciné la plaçait « parmi les actrices dont nous pouvons le plus attendre » et Ciné-Miroir décrivait son « jeu sincère et étudié ».

Puis, en 1927, elle tourne Sur un air de Charleston, un film de 17 minutes dans lequel elle renverse tous les stéréotypes. Elle y déploie ses talents de danseuse dans une créativité inattendue, un jeu comique, une spontanéité et une dextérité qui amusent et impressionnent encore aujourd'hui. Le film a choqué avec cette femme peu vêtue mais très costumée, cette blanche bougeant comme une sauvagesse auprès d'un noir plus civilisé qu'elle.

« The tramp can't talk » disait Charlie Chaplin à propos de Charlot. Catherine Hessling n'a pas eu de carrière au cinéma parlant. Ironiquement, dans le film de Pierre Chenal, Crime et châtiment , elle est tuée au début. Incarnait-elle une libération de la femme ? Alain, le fils de Catherine et Jean refuse de parler de sa mère encore aujourd'hui.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS EN ANALYSE :

  • Promised Land Gus Van Sant, 2012

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

  • Renoir Gilles Bourdos, 2012
  • Nana Jean Renoir, 1926
  • La fille de l'eau Jean Renoir, 1924
  • Sur un air de Charleston Jean Renoir, 1927
  • Crime et châtiment Pierre Chenal, 1935
  • La vie est à nous Jean Renoir, 1936
  • Le déjeuner sur l'herbe Jean Renoir, 1959
  • La Chienne Jean Renoir, 1931
  • French Cancan Jean Renoir, 1954
  • La grande illusion Jean Renoir, 1937
  • Éléna et les hommes Jean Renoir, 1956
  • Burning Water , a new western Cameron Esler et Tadzio Richards, 2010
  • Gasland Josh Fox, 2010
  • The talented Mr Ripley Anthony Minghella, 1999
  • Good Will Hunting Gus Van Sant, 1997
  • La sicilienne Marco Amenta, 2009

Jean-Michel Durafour a aussi précisé que la femme chez le peintre Renoir n'était jamais représentée au travail mais dans une nature mythique où elle est nymphe et déesse. Pas de dénonciation sociale. Les Lavandières de 1912 sont plus idéalisées qu'astreintes au labeur exténuant. Ses femmes dodues dans la nature ne travaillent pas, elles se prélassent dans un paradis sur terre. Chez le cinéaste Jean, la femme n'est pas au travail. Même dans le film La vie est à nous (1936), il n'y a qu'une seule ouvrière. S'il arrive qu'elle soit asservie à du travail manuel, c'est sans la densité de la corvée, et, surtout, elle n'est jamais dans une tâche avec une valeur intellectuelle. Si Catherine Rouvel est une Nénette qui a lu une étude de sciences naturelles dans Le déjeuner sur l'herbe (1959), elle est avant tout, une naïade rappelant Les grandes baigneuses du père.

D'ailleurs, Jean a beaucoup écrit. De ses livres, Pierre-auguste Renoir, mon père, retient l'attention. Sylvie Patry, conservatrice en chef du Musée d'Orsay, a relevé que Jean n'a jamais filmé son père et que, lorsque Sacha Guitry a filmé le peintre, le fils s'est éclipsé de la maison familiale. De plus, en 1959, par un avocat, il a refusé qu'un film soit tourné sur son père. La biographie qu'il a écrite n'est pas affranchie de l'ambiguïté des effets de portraits et d'autoportraits. Plusieurs inexactitudes truffent l'ouvrage et Sylvie Patry souhaite une édition annotée de ce livre.

La continuité thématique et expérientielle du père au fils s'est faite malgré des ruptures. Le père et le fils ont partagé des idéaux d'égalité et là encore sous l'influence des femmes : précédemment mentionnée, l'influence de Marguerite sur les convictions égalitaires de Jean et la volonté de Pierre-Auguste de fonder une pouponnière. La campagne restera un lieu idéal, idéalisé, dans leurs œuvres respectives et l'art restera leur vocation malgré un passage par le travail de céramiste.

Maurice Legrand, le personnage du peintre dans La Chienne (1931) n'est pas représentatif du peintre Pierre-Auguste Renoir; toutefois, Henri Danglard, le personnage du directeur du Moulin-Rouge dans French Cancan (1954) ressemble davantage au peintre qui remarquait une jeune fille pour l'entraîner dans un univers artistique. Dans ce film du fils et dans les peintures du père, la valorisation du cadre/cadrage et l'utilisation du flou fait des modèles/personnages des taches de couleur alors que la valeur synthétique prime sur la valeur descriptive.

Dans La Grande Illusion (1937), l'analogie s'observe dans le choix des tableaux de femmes reproduits et placés sur une couverture accrochée au mur derrière les lieutenants Maréchal et Rosenthal : transmission iconographique de Vénus et Marie, références contradictoires faisant de la femme un être de duplicité quand se joue la combat de la volupté et de la chasteté. D'ailleurs, dans le film, l'homme qui se déguise en femme, en revêtant une robe, trouble ses camarades, le vêtement devient substitut de l'être qui manque. Rappelons qu'en janvier 1952, dans le numéro 8 des Cahiers du Cinéma, André Bazin écrivait : « La connaissance chez Renoir passe par l'amour et l'amour par l'épiderme du monde. La souplesse, la mobilité, le modelé vivant de sa mise en scène, c'est son souci de draper, pour son plaisir et pour notre joie, la robe sans couture de la réalité ».

Que ce soit avec le moulin qu'on ne voit pas dans Le moulin de la Galette de Renoir père, que ce soit avec le défilé qu'on ne voit pas mais qu'on entend dans Éléna et les hommes de Renoir fils, à travers leurs spécificités, avec leurs ressemblances, par des échos, par des divergences, dans une peinture qui annonçait le cinéma, dans une filmographie qui est redevable à la peinture, les deux artistes ont rendu sensible ce qu'ils ne montraient pas.

EN ANALYSE

Matt Damon a co-scénarisé et co-produit Promised Land dans lequel il interprète Steve Butler, un représentant pour Global, compagnie de gaz naturel. Damon a voulu réaliser le film mais a finalement confié la réalisation à Gus Van Sant. John Krasinski a co-scénarisé le film d'après une histoire de Dave Eggers.

Matt Damon asperge d'eau son visage puis reçoit une serviette d'un serviteur dans les toilettes d'un restaurant. Dans The talented Mr Ripley, il interprétait le préposé donnant la serviette. Dans Promised Land , il est l'homme d'affaires prospère avec cravate. Né dans une famille d'agriculteurs, il a quitté sa communauté qui périclitait.

Il surgit dans McKingley, une agglomération rurale dont les habitants peinent avec les hypothèques et les difficultés financières. Convaincu de la facilité avec laquelle il obtiendra la signature des fermiers cédant les droits d'exploitation de gaz naturel, il affronte Dustin Noble, un environnementaliste.

Dans le magasin général, Steve a acheté une chemise à carreaux en flanelle pour se donner « un air local » tout en conservant les bottes de son grand-père agriculteur. Ce grand-père, qu'on ne verra jamais de tout le film, est pourtant un personnage important car il traverse toute l'histoire grâce aux évocations de Steve. Il a toutefois un alter égo dans le personnage de Frank, un vieux monsieur qui vit calmement avec sa femme sur sa ferme tout en enseignant la chimie. Il s'oppose à Steve lors d'une assemblée dans le gymnase municipal avec une « information vaste et détaillée ».

Steve veut faire accepter le « fracking ». Dans ma chronique de novembre 2010, en analysant les documentaires Burning Water , a new western de Cameron Esler et Tadzio Richards, et Gasland de Josh Fox je décrivais ce procédé d'extraction.

Frank et Dustin convainquent la population que leur eau va être contaminée, qu'elle va s'enflammer. Le besoin d'argent peut mener à de mauvaises décisions. Steve déclare à Sue, sa partenaire : « Je ne vends pas du gaz naturel, je vends un redressement financier ». Alors, de fermes en fermes, Sue parle des études des enfants, Steve parle de devenir millionnaire; une mère signe, un jeune peu instruit signe et s'achète une voiture de sport pour se rendre au bar local.

Dustin, de son coté, joue de son charme sympathique : il fait une démonstration devant des enfants, répand des photos de bestiaux morts, chante Dancing in the dark dans le bar et la foule entonne le refrain avec lui avant que tout le monde danse.

Ces enjeux, où la grosse compagnie profite de la misère des cultivateurs, troublent Steve. Une révélation achève de le bouleverser. La fracture se produit dans son parcours personnel. Encore l'eau sur son visage, transition et symbole. Alors, il se souvient que chaque année , son grand-père et lui repeinturaient la grange : « He teached me to take care of something ».

Ainsi qu'à la fin du film Good Will Hunting , le personnage de Matt Damon choisit l'amour en allant vers celle qui contribue à l'apothéose de son changement de vie. Encore, l'acteur sait émouvoir : la scène où il quitte Sue, après avoir aidé la population, est au ralenti, nous permettant d'apprécier son intensité.

Plusieurs documentaires ont été tournés pour révéler la détresse des agriculteurs, la rapacité des multinationales, les dangers des gaz de schiste; Promised Land est le premier film de fiction présentant les dilemmes qui concernent les fermiers.

Film intelligent, Promised Land impressionne par son sujet,par ses personnages et par le talent de ceux qui l'ont créé.

EN SOUVENIR

Elle est une héroïne, une icône, un modèle, une sainte, un être d'exception. Une enfant. Avec une force extraordinaire. Celle des idéaux dont la jeunesse n'a pas encore constaté l'érosion. Rita Atria à l'âge de 11 ans a choisi l'écriture pour amorcer une lutte que seuls de rares adultes osent mener.

Rita est née en Sicile et a consigné les événements liés aux agissements de la mafia. Après la mort de son père et celle de son frère, à 17 ans elle témoigne contre la mafia grâce aux carnets qu'elle a patiemment rédigés.

Elle brise l'Omerta. Seule contre tous, elle vit cachée, désapprouvée, déterminée.

Elle a contribué à l'arrestation et à la condamnation de plusieurs mafieux. Le film La sicillienne de Marco Armenta nous la révèle capable de témoigner malgré le reniement de sa mère et le danger de chaque instant. Le réalisateur nous fait partager son évolution personnelle en montrant aussi son premier amour qui fréquentait les tueurs.

Rita a contribué aux enquêtes du magistrat Paolo Borsellino. Ce juge antimafia a été assassiné. Une semaine après le fatal attentat à la voiture piégée, Rita s'est suicidée.

Marco Armenta avait déjà réalisé un documentaire sur Rita Atria avant de tourner un film de fiction inspiré par elle. « Il faut un instinct pour renier tout ce qui fait votre identité, la famille, les valeurs, sans penser aux conséquences de votre geste » disait le cinéaste. Le générique final contient des séquences tournées lors de manifestations et lors des funérailles de Rita et, surtout, il cite une déclaration de cette courageuse enfant, morte avant d'avoir 18 ans.

Le vœu de Rita Atria (1974-1992) nous convie à actualiser ce qu'il y a de meilleur en une humanité qui choisit trop souvent d'être inhumaine. Rita ne trouvait plus d'issue à sa souffrance et pourtant elle a laissé des mots incitatifs qui terminent La sicilienne et qui commencent ici l'année 2013; son souhait intemporel brille d'une beauté simple et magnifique : « Peut-être qu'un monde honnête n'existera jamais. Qui nous empêche de rêver? Si chacun de nous essaie de changer, peut-être qu'on y arrivera. »

BIBLIOGRAPHIE :

Je ne me lève jamais avant la fin du générique Réjane Bougé Québec Amérique 2005
Pierre-Auguste Renoir, mon père Jean Renoir Hachette 1962