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Chronique cinéma
Janvier 2014

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Bonne et belle année 2014 cinéphiles, artistes et artisans du cinéma, analystes et critiques du 7e art, lectorat de cette chronique, vous qui prenez le temps de recevoir les mots de l'observation, l'information, la réflexion, que je transmets, vous qui consacrez votre disponibilité à savoir, à comprendre et à m'accompagner dans ma volonté de contribuer au rayonnement des accomplissements déterminés par la passion, fusse-t-elle grandissante par la création ou la contemplation, et qui, en définitive, sont toujours dans un élan et dans un accueil caractérisés par l'Amour.

Que sommes-nous sans l'Amour pour contrebalancer la haine qui attire tant de complices, que sommes-nous sans la vérité pour faire contrepoids à la manipulation, que sommes-nous sans l'idéal qui énergise quand la persécution épuise? Que savons-nous quand l'information ne circule pas, quand la transmission est biaisée, quand les renseignements sont teintés, altérés, cachés?

EN SPÉCIAL JULIAN ASSANGE

Certaines personnes choisissent entre exhibition et information. Internet peut être utilisé pour diffuser la captation de relations sexuelles, pour enfler une narcissisation publique, pour cautionner des malveillances. Internet peut aussi servir à faire savoir la réalité occultée, à mettre en évidence des faits réels mais niés, à dénoncer des violences, à offrir des logiciels libres, à renverser l'asymétrie d'information.

Lors de la projection de son documentaire La croisée des chemins (voir ma chronique de novembre 2013) Francine Pelletier avait glissé cette phrase : « Les médias sont au service de l'establishement ». Pour ajouter, pour révéler, pour être en accord avec le réel, Julian Assange, fondateur de Wikileaks a donné à la planète l'accès à l'information. Il y a un prix à la liberté d'expression, à la volonté de transmettre des données, à attester de la réalité : Assange est diffamé, accusé, pourchassé, menacé, on veut le condamner, l'incarcérer. Pour l'accabler de reproches, on commence par considérer que son refus de la célébrité est suspect. On valorise tellement le vedettariat que la personne qui se soustrait à la possibilité que son image soit cliquée sur la toile est soudain la cible de voyeurs qui la traquent.

Deux films réfèrent à Julian Assange : le documentaire Une contre-histoire de l'Internet réalisé par Sylvain Bergère, scénarisé par Julien Goetz et Jean-Marc Manach avec des interventions de Julian Assange et David Dufresne et le film de fiction Le Cinquième Pouvoir, réalisé par Bill Condon avec l'acteur considéré le plus sexy de l'année par les Britanniques, Benedict Cumberbatch.

Dans Le Cinquième Pouvoir, les moyens techniques de divertissement ont été multipliés, la numérisation, le rythme, tout participe à faire de l'ensemble un paroxysme de qualité visuelle. Le film relate que grâce à Assange il fut possible de découvrir des crimes commis par des soldats, la corruption dans une banque suisse, l'évasion fiscale massive privant de 30 milliards d'impôts, l'imposture d'élections au Kenya, les escadrons de la mort à Guantanamo, la corruption au Kosovo, les déchets toxiques en Côte d'Ivoire, 91,000 communications rien que pour l'Afghanistan où il y a eu plus de pertes civiles que de pertes de soldats, que Poutine fournissait des armes aux Georgiens…

Le film rappelle qu'en Angleterre des journalistes ont été pendus pour avoir relaté des débats en Chambre. Aujourd'hui, on regarde des ébats en chambre plus facilement qu'on a la possibilité de réagir aux débats en Chambre.

Le film montre qu'Assange et ses bénévoles ne peuvent être mus par un objectif vénal , ils tentent d'établir une forme de justice sociale, de faire l'Histoire au lieu de la lire, d'informer la planète gratuitement. En 3 ans ils ont eu plus de scoops que le Washington Post en 30 ans.

Mais, Assange est démonisé pour mieux invalider ses actes, victime d'une campagne de discrédit, sa quête est présentée comme illégitime. Or, la propension à la calomnie n'est peut-être pas la meilleure conseillère : dans le film Sarah Show considère que Bradley Manning est « un malade mental ». Donc, l'armée américaine engage des malades mentaux? N'en n'étant pas à une contradiction près, elle ajoute que les informations révélées n'ont d'importance que diplomatiquement, que ce ne sont que des phrases écrites dans des courriels pour ridiculiser des gens, puis, on nous montre que des employés sont en danger de mort, toute une scène est consacrée au sauvetage d'un homme et de sa famille parce que supposément les employés gouvernementaux consacrent leur temps de travail à rédiger des insultes.

Dans ce film, Assange est présenté comme un homme redoutable regardant avec haine un enfant dans un avion, un homme qui teint ses cheveux, un homme qui tient à sa vie privée : « Seule une personne obsédée par ses propres secrets pouvait révéler ceux des autres ».

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

  • La croisée des chemins Francine Pelletier, 2013
  • Le cinquième pouvoir Bill Condon, 2013
  • Une contre-histoire de l'Internet Sylvain Bergère, 2013
  • Promised Land Gus Van Sant, 2012
  • Renoir Gilles Bourdos, 2012
  • Nana Jean Renoir, 1926
  • La fille de l'eau Jean Renoir, 1924
  • Sur un air de Charleston Jean Renoir, 1927
  • Crime et châtiment Pierre Chenal, 1935
  • La vie est à nous Jean Renoir, 1936
  • Le déjeuner sur l'herbe Jean Renoir, 1959
  • La Chienne Jean Renoir, 1931
  • French Cancan Jean Renoir, 1954
  • La grande illusion Jean Renoir, 1937
  • Éléna et les hommes Jean Renoir, 1956
  • , a new western Cameron Esler et Tadzio Richards, 2010
  • Josh Fox, 2010
  • The talented Mr Ripley Anthony Minghella, 1999
  • Good Will Hunting Gus Van Sant, 1997
  • La sicilienne Marco Amenta, 2009

 

Une contre-histoire de l'Internet débute avec John Perry Barlow qui constate que pour les gouvernements, les états, les rois, les présidents, les puissants, l'Internet est devenu trop important pour qu'on le laisse aux gens. Quant à Richard Stallman, il ajoute qu'au début il n'y avait même pas de mots de passe sur Internet.

L'idéal de faire circuler l'information, d'échapper à la censure, a mené des créateurs à inventer. Or, la diffamation étant toujours une arme efficace pour discréditer des idéalistes, le mot « Hacker » est devenu synonyme de pirate informatique et non de créateur informatique. Les Hackers ont une éthique, ils veulent résoudre collectivement des problèmes dans un but pacifique car des personnes qui discutent ne se tirent pas dessus. Leur regroupement Chaos-Computer-Club a été créé en Allemagne pour envisager des solutions dans un contexte où l'ordinateur est un outil.

La neutralité des réseaux c'est la liberté d'expression. Donc, la nouvelle cible à contrôler ce sont les Internautes. Car Internet permet d'ajouter du savoir au Savoir commun de l'humanité.

Le documentaire insiste : l'interdit ne sera jamais porteur d'intelligence. On criminalise le fait d'être pauvre et d'apprendre gratuitement. Les gouvernements veulent accéder aux informations personnelles et empêcher la circulation de l'information générale.

Rick Falkvinge, à la fin du documentaire, nous apprend que grâce aux dépenses inscrites sur la carte de crédit, il est possible de déterminer un an d'avance le divorce d'un couple. Donc, le gouvernement accédant aux informations personnelles des gens du peuple les assaille dans leur intimité. Ainsi que le remarque Khadija Ismayilova, il y a une vindicte pour détourner les opportunités du peuple.

Julian Assange, lui-même, intervient dans le documentaire en relevant que tout le monde parle de cyberguerre mais personne ne reconnaît la possibilité de la cyberpaix

David Dufresne, que j'ai rencontré en assistant à la projection du documentaire, déplore : « On sait que ça va mal tourner » alors que les hackers pourraient changer le monde en agissant, sans demander l'autorisation, pour permettre aux citoyens de comprendre et de participer, que les citoyens deviennent créateurs du code source.

À travers le monde, 200 cyberdissidents sont incarcérés. « La transparence du code est une prérogative démocratique » réclame Bernard Benhamou, « c'est la capacité à créer, et non pas seulement à utiliser, qui sera la composante essentielle de la démocratie »avant que John Barlow conclue : « Il y a un droit humain à la connaissance. Nous devons nous battre pour ce droit ».

Je me suis entretenue avec David Dufresne qui m'a partagé ses convictions : « Pour la première fois de l'Histoire, la possibilité de s'exprimer sans passer par une permission, une censure, une imprimerie, un éditeur, existe, mais, elle est en danger de récupération, de législation, d'interdiction. Il y a une tendance à contrôler l'Internet. Les combats sont à mener pour le bien public.

Il y a un outil, Internet, qui donne une liberté. Soit nous la prenons en main ou nous la laissons à des entités. Les Hackers disent : Je fais un traitement de texte et vous l'améliorez. Ça reste pour le bien public. Après Snowden, des Hackers cherchent à savoir si les informations sur Facebook et autres sont détournés car il faut savoir quels sont les effets secondaires de la transmission d'informations personnelles. »

Peut-on encore croire que la vie privée est un droit inaliénable ainsi que le droit à l'information? Peut-on rêver que nos informations personnelles le resteront et que le Savoir sera toujours plus accessible? Le gouvernement se permet d'enquêter sur un individu jusqu'à nier son droit à la vie privée mais refuse de rendre des comptes à ses citoyens sur ses pratiques. Si des Hackers avaient pu enquêter en 2001, les attentats du 11 septembre auraient-ils eu lieu? Grâce à Edward Snowden, lanceur d'alertes, nous savons que la NSA espionnait sans scrupule des dignitaires tels qu'Angela Merkel. Imaginez le sort réservé au simple citoyen. Pour Snowden, « la surveillance massive constitue un problème mondial qui demande une réponse mondiale. Quiconque dit la vérité ne commet pas de crime ».

Francisco Rubio, maître de conférences à l'université du Mans, l'a affirmé : « Il faut que les Julian Assange se multiplient dans le monde et qu'enfin l'information circule! »

EN ESPOIR

Je sais votre appréciation de la section En souvenir avec la réplique du mois. En ce début d'année, exceptionnellement, je passe de la nostalgie à l'espoir et vous invite à une projection vers l'avenir, en prenant appui sur le présent.

Il est connu que les prisonniers politiques, les journalistes d'opinion, les cyberdissidents, les écrivains, les gens qui utilisent le langage pour conscientiser, pour en appeler à des changements politiques, sociaux, économiques, dans un idéal humaniste et pacifiste sont incarcérés dans les pires conditions, avec les peines les plus lourdes, les détentions les plus longues.

Certes, la journaliste Anna Politkovskaïa, n'est plus empoisonnée en buvant du thé, ni détenue par les forces russes, puisqu'elle a été assassinée le 7 octobre 2006 à Moscou devant sa porte d'ascenseur le jour de l'anniversaire de naissance de Vladimir Poutine.

« Donner un masque à un homme et il vous dira la vérité » considérait Oscar Wilde dans sa caractéristique sagesse. Qu'une femme en prenne un et elle aussi dira la vérité.

Les Pussy Riot réunit vingt-cinq artistes et techniciennes de scène qui réclament des droits pour les femmes et les gays en Russie. Le 21 février 2012, cinq d'entre elles ont chanté encagoulées dans une église pour réclamer la réalisation de leurs aspirations démocratiques. Deux d'entre elles sont emprisonnées depuis pour avoir selon Vsevolod Tchapline avoir commis un « crime pire qu'un meurtre ».Amnesty International les considèrent prisonnières d'opinion. Pour discréditer les revendications du groupe, des assassins ont poignardé à plusieurs reprises deux femmes et ont écrit avec leur sang Free Pussy Riot pour faire croire à la violence de leurs adeptes et défenseurs.

La détention pour les femmes est pire : les violences sexuelles, le déni de leur pudeur et leur période mensuelle les obligeant à demander de l'aide à leur geôlier même.

Je vous propose donc d'espérer ensemble que l'information circule davantage, que la vie privée soit protégée davantage et que les paroles de paix et d'égalité soient de moins en moins causes de persécution et de plus en plus forces d'influence pour que le bref passage d'un être sur notre planète empreint davantage d'Amour.

Et, dans la section En souvenir, les phrases d'une enfant exceptionnelle interpellent notre conscience et notre cœur.

EN COLLOQUE

Réjane Bougé exprime sa fascination pour les projections cinématographiques sur les grands écrans des salles d'autrefois avec le titre de son livre: Je ne me lève jamais avant la fin du générique où elle confie à la page 28 : « J'envie les artistes qui choisissent le corps comme matériau de travail pour la prise directe qu'ils ont sur lui ». Elle envierait donc Catherine Hessling talentueuse danseuse à laquelle Janet Bergstrom a consacré une communication intitulée : Jean Renoir, Catherine Hessling, and their cinema in the 1920s lors du Colloque Renoir X 2 : cinéma et peinture. Au Musée des Beaux-Arts de Montréal, les 6 et 7 décembre 2012, 10 conférenciers ont été réunis par Serge Cardinal et Todd Portefield pour interroger les rapports entre la peinture et le cinéma à travers la relation unique de Pierre-Auguste et Jean Renoir, père peintre et fils cinéaste.

Dans ma chronique de décembre, je remarquais que le film Renoir de Gilles Bourdos présente le père et le fils dans leur relation avec Dédée, qui fut modèle et inspiratrice de l'un, actrice et égérie de l'autre. La version du film de Bourdos réduit Dédée à une manipulatrice morte oubliée alors que Jean était connu.

Janet Bergstrom a relevé que les figures troubles du féminin incarnées par Catherine Hessling ne lui ressemblent ni dans les peintures ni dans les films. « She was a fantastic actress, too much fantastic that's why she desepeared ».

Dédée fut donc le modèle de Pierre-Auguste. Au décès du peintre, elle cesse d'être figée dans une pose et actualise sa formation et sa prédilection, elle devient Catherine qui bouge et danse à l'écran. Au décès du père, Jean cesse de convoiter Dédée en secret et devient un homme en faisant d'elle sa femme et un réalisateur en faisant d'elle son actrice. Il est significatif que peu après la mort d'Auguste, les passions personnelles et professionnelles s'affirment.

Jean a déclaré : « J'insiste sur le fait que je n'ai mis les pieds sans le cinéma que dans l'espoir de faire de ma femme une vedette ». Jean -Michel Durafour a rappelé que trois femmes ont mené Jean au cinéma : Gabrielle, qui l'amenait voir des films, Catherine avec laquelle il a tourné, et Marguerite, monteuse et communiste, qui a fait de lui un véritable cinéaste, un réalisateur qui fabriquait ses films. Elle a aussi influencé son intérêt pour les classes laborieuses.

En 1926, Jean et Catherine ont créé le film Nana. Chaque jour, elle réincarnait Nana avec style, des effets calculés et des accessoires dénichés chez des antiquaires. Elle était née dans un village détruit et jamais reconstruit. Elle savait ce qu'était la misère et l'envie d'être heureuse. Son rôle de Gudule dans La fille de l'eau la montrait en détresse sauvée par un homme sur son cheval blanc. Dans Nana, huit articles dans les revues de l'époque le mentionnent, elle tient un rôle écrasant. Elle est maquillée en noir et blanc, sans aucune nuance de gris. En avril 1926, la revue Minerva la considère comme une star montante avec « ses heureux dons d'originalité ». Au même moment, Cinéa-Ciné la plaçait « parmi les actrices dont nous pouvons le plus attendre » et Ciné-Miroir décrivait son « jeu sincère et étudié ».

Puis, en 1927, elle tourne Sur un air de Charleston, un film de 17 minutes dans lequel elle renverse tous les stéréotypes. Elle y déploie ses talents de danseuse dans une créativité inattendue, un jeu comique, une spontanéité et une dextérité qui amusent et impressionnent encore aujourd'hui. Le film a choqué avec cette femme peu vêtue mais très costumée, cette blanche bougeant comme une sauvagesse auprès d'un noir plus civilisé qu'elle.

« The tramp can't talk » disait Charlie Chaplin à propos de Charlot. Catherine Hessling n'a pas eu de carrière au cinéma parlant. Ironiquement, dans le film de Pierre Chenal, Crime et châtiment, elle est tuée au début. Incarnait-elle une libération de la femme? Alain, le fils de Catherine et Jean refuse de parler de sa mère encore aujourd'hui.

Jean-Michel Durafour a aussi précisé que la femme chez le peintre Renoir n'était jamais représentée au travail mais dans une nature mythique où elle est nymphe et déesse. Pas de dénonciation sociale. Les Lavandières de 1912 sont plus idéalisées qu'astreintes au labeur exténuant. Ses femmes dodues dans la nature ne travaillent pas, elles se prélassent dans un paradis sur terre. Chez le cinéaste Jean, la femme n'est pas au travail. Même dans le film La vie est à nous (1936), il n'y a qu'une seule ouvrière. S'il arrive qu'elle soit asservie à du travail manuel, c'est sans la densité de la corvée, et, surtout, elle n'est jamais dans une tâche avec une valeur intellectuelle. Si Catherine Rouvel est une Nénette qui a lu une étude de sciences naturelles dans Le déjeuner sur l'herbe (1959), elle est avant tout, une naïade rappelant Les grandes baigneuses du père.

D'ailleurs, Jean a beaucoup écrit. De ses livres, Pierre-auguste Renoir, mon père, retient l'attention. Sylvie Patry, conservatrice en chef du Musée d'Orsay, a relevé que Jean n'a jamais filmé son père et que, lorsque Sacha Guitry a filmé le peintre, le fils s'est éclipsé de la maison familiale. De plus, en 1959, par un avocat, il a refusé qu'un film soit tourné sur son père. La biographie qu'il a écrite n'est pas affranchie de l'ambiguïté des effets de portraits et d'autoportraits. Plusieurs inexactitudes truffent l'ouvrage et Sylvie Patry souhaite une édition annotée de ce livre.

La continuité thématique et expérientielle du père au fils s'est faite malgré des ruptures. Le père et le fils ont partagé des idéaux d'égalité et là encore sous l'influence des femmes : précédemment mentionnée, l'influence de Marguerite sur les convictions égalitaires de Jean et la volonté de Pierre-Auguste de fonder une pouponnière. La campagne restera un lieu idéal, idéalisé, dans leurs œuvres respectives et l'art restera leur vocation malgré un passage par le travail de céramiste.

Maurice Legrand, le personnage du peintre dans La Chienne (1931) n'est pas représentatif du peintre Pierre-Auguste Renoir; toutefois, Henri Danglard, le personnage du directeur du Moulin-Rouge dans French Cancan (1954) ressemble davantage au peintre qui remarquait une jeune fille pour l'entraîner dans un univers artistique. Dans ce film du fils et dans les peintures du père, la valorisation du cadre/cadrage et l'utilisation du flou fait des modèles/personnages des taches de couleur alors que la valeur synthétique prime sur la valeur descriptive.

Dans La Grande Illusion (1937), l'analogie s'observe dans le choix des tableaux de femmes reproduits et placés sur une couverture accrochée au mur derrière les lieutenants Maréchal et Rosenthal : transmission iconographique de Vénus et Marie, références contradictoires faisant de la femme un être de duplicité quand se joue la combat de la volupté et de la chasteté. D'ailleurs, dans le film, l'homme qui se déguise en femme, en revêtant une robe, trouble ses camarades, le vêtement devient substitut de l'être qui manque. Rappelons qu'en janvier 1952, dans le numéro 8 des Cahiers du Cinéma, André Bazin écrivait : « La connaissance chez Renoir passe par l'amour et l'amour par l'épiderme du monde. La souplesse, la mobilité, le modelé vivant de sa mise en scène, c'est son souci de draper, pour son plaisir et pour notre joie, la robe sans couture de la réalité ».

Que ce soit avec le moulin qu'on ne voit pas dans Le moulin de la Galette de Renoir père, que ce soit avec le défilé qu'on ne voit pas mais qu'on entend dans Éléna et les hommes de Renoir fils, à travers leurs spécificités, avec leurs ressemblances, par des échos, par des divergences, dans une peinture qui annonçait le cinéma, dans une filmographie qui est redevable à la peinture, les deux artistes ont rendu sensible ce qu'ils ne montraient pas.

EN ANALYSE

Matt Damon a co-scénarisé et co-produit Promised Land dans lequel il interprète Steve Butler, un représentant pour Global, compagnie de gaz naturel. Damon a voulu réaliser le film mais a finalement confié la réalisation à Gus Van Sant. John Krasinski a co-scénarisé le film d'après une histoire de Dave Eggers.

Matt Damon asperge d'eau son visage puis reçoit une serviette d'un serviteur dans les toilettes d'un restaurant. Dans The talented Mr Ripley, il interprétait le préposé donnant la serviette. Dans Promised Land, il est l'homme d'affaires prospère avec cravate. Né dans une famille d'agriculteurs, il a quitté sa communauté qui périclitait.

Il surgit dans McKingley, une agglomération rurale dont les habitants peinent avec les hypothèques et les difficultés financières. Convaincu de la facilité avec laquelle il obtiendra la signature des fermiers cédant les droits d'exploitation de gaz naturel, il affronte Dustin Noble, un environnementaliste.

Dans le magasin général, Steve a acheté une chemise à carreaux en flanelle pour se donner « un air local » tout en conservant les bottes de son grand-père agriculteur. Ce grand-père, qu'on ne verra jamais de tout le film, est pourtant un personnage important car il traverse toute l'histoire grâce aux évocations de Steve. Il a toutefois un alter égo dans le personnage de Frank, un vieux monsieur qui vit calmement avec sa femme sur sa ferme tout en enseignant la chimie. Il s'oppose à Steve lors d'une assemblée dans le gymnase municipal avec une « information vaste et détaillée ».

Steve veut faire accepter le « fracking ». Dans ma chronique de novembre 2010, en analysant les documentaires , a new western de Cameron Esler et Tadzio Richards, et de Josh Fox je décrivais ce procédé d'extraction.

Frank et Dustin convainquent la population que leur eau va être contaminée, qu'elle va s'enflammer. Le besoin d'argent peut mener à de mauvaises décisions. Steve déclare à Sue, sa partenaire : « Je ne vends pas du gaz naturel, je vends un redressement financier ». Alors, de fermes en fermes, Sue parle des études des enfants, Steve parle de devenir millionnaire; une mère signe, un jeune peu instruit signe et s'achète une voiture de sport pour se rendre au bar local.

Dustin, de son coté, joue de son charme sympathique : il fait une démonstration devant des enfants, répand des photos de bestiaux morts, chante Dancing in the dark dans le bar et la foule entonne le refrain avec lui avant que tout le monde danse.

Ces enjeux, où la grosse compagnie profite de la misère des cultivateurs, troublent Steve. Une révélation achève de le bouleverser. La fracture se produit dans son parcours personnel. Encore l'eau sur son visage, transition et symbole. Alors, il se souvient que chaque année , son grand-père et lui repeinturaient la grange : « He teached me to take care of something ».

Ainsi qu'à la fin du film Good Will Hunting, le personnage de Matt Damon choisit l'amour en allant vers celle qui contribue à l'apothéose de son changement de vie. Encore, l'acteur sait émouvoir : la scène où il quitte Sue, après avoir aidé la population, est au ralenti, nous permettant d'apprécier son intensité.

Plusieurs documentaires ont été tournés pour révéler la détresse des agriculteurs, la rapacité des multinationales, les dangers des gaz de schiste; Promised Land est le premier film de fiction présentant les dilemmes qui concernent les fermiers.

Film intelligent, Promised Land impressionne par son sujet,par ses personnages et par le talent de ceux qui l'ont créé.

EN SOUVENIR

Elle est une héroïne, une icône, un modèle, une sainte, un être d'exception. Une enfant. Avec une force extraordinaire. Celle des idéaux dont la jeunesse n'a pas encore constaté l'érosion. Rita Atria à l'âge de 11 ans a choisi l'écriture pour amorcer une lutte que seuls de rares adultes osent mener.

Rita est née en Sicile et a consigné les événements liés aux agissements de la mafia. Après la mort de son père et celle de son frère, à 17 ans elle témoigne contre la mafia grâce aux carnets qu'elle a patiemment rédigés.

Elle brise l'Omerta. Seule contre tous, elle vit cachée, désapprouvée, déterminée.

Elle a contribué à l'arrestation et à la condamnation de plusieurs mafieux. Le film La sicillienne de Marco Armenta nous la révèle capable de témoigner malgré le reniement de sa mère et le danger de chaque instant. Le réalisateur nous fait partager son évolution personnelle en montrant aussi son premier amour qui fréquentait les tueurs.

Rita a contribué aux enquêtes du magistrat Paolo Borsellino. Ce juge antimafia a été assassiné. Une semaine après le fatal attentat à la voiture piégée, Rita s'est suicidée.

Marco Armenta avait déjà réalisé un documentaire sur Rita Atria avant de tourner un film de fiction inspiré par elle. « Il faut un instinct pour renier tout ce qui fait votre identité, la famille, les valeurs, sans penser aux conséquences de votre geste » disait le cinéaste. Le générique final contient des séquences tournées lors de manifestations et lors des funérailles de Rita et, surtout, il cite une déclaration de cette courageuse enfant, morte avant d'avoir 18 ans.

Le vœu de Rita Atria (1974-1992) nous convie à actualiser ce qu'il y a de meilleur en une humanité qui choisit trop souvent d'être inhumaine . Rita ne trouvait plus d'issue à sa souffrance et pourtant elle a laissé des mots incitatifs qui terminent La sicilienne et qui commencent ici l'année 2013; son souhait intemporel brille d'une beauté simple et magnifique : « Peut-être qu'un monde honnête n'existera jamais. Qui nous empêche de rêver? Si chacun de nous essaie de changer, peut-être qu'on y arrivera. »

BIBLIOGRAPHIE :

  • Je ne me lève jamais avant la fin du générique Réjane Bougé Québec Amérique 2005
  • Pierre-Auguste Renoir, mon père Jean Renoir Hachette 1962