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Chronique cinéma
janvier 2015

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Riches et célèbres. Dans Les yeux jaunes des crocodiles et Saint-Laurent, les personnages se caractérisent par leur accession à l'opulence et au vedettariat.

EN ANALYSE

Les yeux jaunes des crocodiles

La blonde Isis, poseuse, joue la Reine, et sa sœur, Jo, rouquine, prostrée, est son esclave. Cette scène d'enfance à la plage annonce la relation qui perdure entre les deux à l'âge adulte.

Le passé revient fréquemment éclairer le présent dans l'enchaînement des scènes du film Les yeux jaunes des crocodiles, réalisation de Cécile Telerman d'après le roman de Katherine Pancol. Julie Depardieu rappelle Maryline Caron, son personnage miséreux du film Possessions d'Éric Guirado (2012), en incarnant cette fois Jo, pour Joséphine, mariée à Antoine qui la trompe, la quitte pour s'occuper de crocodiles, une affaire foireuse en Afrique du Sud. Jo a deux filles. Elle a aussi sa mère, Henriette, qui la décrit en disant : «C'est déjà un miracle qu'elle se soit trouvée un mari alors qu'elle le garde...»

Les scènes alternent principalement entre la cuisine de Jo qui calcule pour faire son budget, continue des recherches en Histoire du 12e siècle, tente de calmer sa fille  Hortense, adolescente, réconforte Zoé, sa cadette, et le salon, la salle à dîner, d'Isis, mariée à Philippe, un avocat. Emmanuelle Béart est une Isis qui déambule dans le luxe et la désinvolture. Un soir, se sentant inférieure aux invités qui l'entourent, elle prétend écrire un roman historique sur une femme marchande au 12e siècle, idée qu'elle a volée à sa sœur.

Aussitôt, tout Paris en parle et Serrurier, l'éditeur, lui fait signer un contrat. Alors, Isis propose à Jo : «Tu vas m'écrire ce livre. Je ne vais pas bien, Ça va pas bien avec Philippe. Tu as besoin d'argent. J'ai besoin de me sentir vivante.»

Le livre intitulé Une si humble reine est un succès immédiat et croissant. Isis participe à des émissions de télé, est photographiée en première page. Le rapport entre les sœurs se reproduit : isis paraît, Jo se cache.

Dans le roman de Katherine Pancol, le personnage d'Isis a des cheveux foncés. Dans le film, Isis est blonde. Sur un plateau de télé, l'animateur lui parle du personnage de son livre, cette femme du 12e siècle qui par conviction coupe sa longue chevelure, et lui demande jusqu'où elle-même pourrait aller. Dans le roman de Pancol, l'animateur coupe les cheveux noirs d'Isis; dans le film, Isis s'empare d'une paire de ciseaux et coupe ses cheveux blonds qu'elle va donner à l'animateur.

Il faut souligner la beauté splendide d'Emmanuelle Béart, parure sublime dans un écrin de sophistication. Mais, simultanément, c'est toute l'artificialité du monde des riches et célèbres qui est révélée, l'édifice fallacieux des apparences et des magouilles qui est démontré.

Philippe a compris le subterfuge. Peu à peu, Isis, grisée par l'intérêt qu'on lui manifeste, surenchérit dans l'exhibition. Autour des sœurs gravitent, la mère, dite Le cure-dent à cause de sa maigreur, le père qui est véritablement aimé de sa maîtresse enceinte de lui secrètement, la maîtresse d'Antoine, l'amie de Jo, l'amant de Jo, et l'érudition, la culture, l'instruction qui s'opposent au vide intellectuel, affectif, relationnel .

Fille de Catherine Pancol, Charlotte de Champfleury a co-écrit le scénario avec la réalisatrice. Cécile Telerman a gardé un rythme soutenu, développé des personnages étoffés, proposé un reflet de cette fascination glauque basée sur l'image au détriment du sens qui caractérise les populations à travers la planète.

Une réplique cristallise ce manque de valeurs essentielles : quand Isis se défend de sa supercherie auprès de Philippe son mari, elle prétend l'avoir fait «Pour que tu sois fier de moi». La phrase rétorquée par Philippe est éloquente; «Fier de ton indécence?»

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

Saint-Laurent

Dans ma chronique de septembre 2014, j'analysais le film Yves Saint-Laurent de Jalil Lespert et je mentionnais que Bertrand Bonello avait réalisé un film s'intitulant Saint-Laurent. Cette nouvelle version, de la relation personnelle et professionnelle qui unissait le couturier Yves Saint-Laurent et l'homme d'affaires Pierre Bergé, s'avère d'une grande créativité.

Ce film est une leçon de style, une ode à l'art. Les scènes sont élaborées et convaincantes. Particulièrement, la scène des tractations financières d'une durée de huit minutes prouve l'importance du contrôle mercantile de Pierre Bergé dans la carrière du couturier.

Aussi, la scène de Mme Duzer nous apprend l'excellence des interventions de Saint-Laurent et de son assistante; la cliente est peu à peu métamorphosée par le retrait, l'ajout, la modification d'accessoires, le changement de coiffure, c'est l'évidence du savoir-faire.

Bonello débute sa version avec l'arrivée de Saint-Laurent dans un hôtel alors qu'il choisit de prendre Swann comme pseudonyme. Marcel Proust, l'auteur de l'œuvre À la recherche du temps perdu dont le premier tome s'intitule Du côté de chez Swann, sera souvent mentionné; d'ailleurs, la chambre de l'écrivain, peinte avec modestie, fascine le couturier parce que le peintre n'essaie pas de passer au-dessus de son sujet. Belle inspiration que cette excellence littéraire. Saint-Laurent a beaucoup créé dans l'évocation de Proust alors que des créations de Jean-Paul Gauthier vont davantage ressembler à des bandes dessinées.

La visite de l'appartement de Saint-Laurent est en fait un parcours dans un musée. Les œuvres d'art entouraient et inspiraient le couturier, préoccupaient et attiraient son conjoint et homme d'affaires.

Les références culturelles sont nombreuses. Bonello inclut Marguerite Duras parce que Saint-Laurent a dessiné les costumes de la pièce de théâtre L'amante anglaise. En 1968, à la radio, la superficialité de la beauté est discutée; une femme doit-elle miser sur ses études ou son apparence quand il est question de son bonheur?

Le travail sur le déroulement du temps est élaboré. Bonello utilise des mentions telles que la mini-jupe en 1969 et la mosaïque, le multi screen, pour rendre compte de la succession de l'actualité et de la mode.

Dès les premières images, tout comme à la fin, Bonello rend hommage aux travailleuses des ateliers : des gros plans honorent leur travail ardu et minutieux, à la machine à coudre, l'une d'elles pleure, avant la présentation de la collection russe, le défilé est préparé sans lui.

À remarquer : à un extrait du film Madame de…  de Max Ophüls (1953) Bonello ajoute un extrait du film Les damnés de Luchino Visconti (1969) avec Helmut Berger à qui il a confié l'interprétation de Saint-Laurent lorsqu'il est âgé.

A la différence du film de Lespert concentré sur la chronologie et les dérives éthyliques, le film de Bonello s'avère thématique et révélateur de la personnalité du couturier. Lorsqu'il trahit une de ses ouvrières, Madeleine, en la renvoyant parce qu'elle s'est fait avortée, le portrait est plus exact qu'exacerbé. De même, lorsqu'il fleurit la tombe de son chien Moujik.

Au contraire de Lespert, Bonello n'a bénéficié d'aucun accès aux robes authentiques ni de l'accord de Pierre Bergé. Mais, il s'est consacré à la spécificité de Saint-Laurent, sa transformation en un mythe, une marque, en un reflet loin du créateur avant qu'il soit récupéré par sa propre image, sa renommée, sa productivité, sa plus-value.

On comprend l'être et la fabrication de sa renommée. Bonello a réalisé un chef d'œuvre, un hymne par sa virtuosité et ses références.

En ce mois de janvier 2015, j'en profite pour vous remercier d'assurer mon lectorat et pour vous souhaiter une année remplie de films qui font du bien à voir et à revoir. J'espère, pour tout ce qui vit sur notre petite planète fragilisée, que sans cesse grandisse l'Amour.