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Chronique cinéma
Janvier 2017

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Analyse du film Roger D'Astous et entrevue avec Étienne Desrosiers. Deux formes d'art sont imbriquées : le 1er art, l'Architecture et le 7e art, le Cinéma.

Roger D'Astous: Art et Architecture

01_affiche_roger-d-astousRoger D'Astous a été formé au Collège Mont St -Louis, au Québec, puis est allé étudier avec Frank Lloyd Wright, aux États-Unis. Le célèbre architecte , alors âgé de 83 ans, favorisait la lucidité chez ses disciples avant même qu'ils touchent un crayon, l'homme avant la fonction. D'Astous apprend que rien n'est impossible et que tout peut être beau. Bien que Wright tenait à le garder près de lui, D'Astous revient au Québec par gratitude envers sa famille qui avait contribué au financement de sa formation et par conviction; cette conviction s'actualisera avec sa créativité artistique traversée par sa ferveur spirituelle, sa préoccupation écologique et sa propension humaniste dans la construction de résidences et de projets imposants.

À travers la construction d'églises, il repense la fonction liturgique en voulant rapprocher l'officiant et les fidèles et ce, avant même Vatican II. Il veut un espace intérieur senti, imposant le silence, que l'impalpable soit aussi imposant que le béton. Il voulait le romantisme dans l'architecture et dans l'humain. Il a été vu prenant son mouchoir dans sa poche et échappant son chapelet. Quand il a conçu les croix à l'extérieur de l'église Saint -Maurice de Duvernay, il a placé une croix à l'horizontal pour symboliser le fait de porter sa croix.

Son amour de la nature, sa préoccupation écologique, l'amènent à utiliser le bois, la pierre, le liège pour un résultat organique, fluide, dans une continuité il ajoute une végétation intérieure, un atrium. Il utilise les matériaux pour ce qu'ils sont et d'après leur localisation. Il prend les matériaux de la région où se situe la résidence jusqu'à donner un effet de sous-bois; on ne sait où commence, où finit la maison, dans la nature, à travers l'immensité du cosmos alors que même les choses pénibles sont bénignes; ça rend l'homme modeste, ainsi, l'architecture s'accordait avec la conviction de Roger D'Astous.

À cette appréciation de la nature, à l'importance de ce qui est sain, participe l'influence de la lumière. Ses vitrages permettent de profiter du soleil dans une résidence. Dans l'Hotel Champlain, les fenêtres sont bombées pour rendre possible une vision à 180 degrés. Alors que la consigne est de densifier la ville, entasser les défavorisés et les travailleurs, Roger D'Astous va jusqu'à créer la station de métro Beaubien de sorte que la lumière du soleil pénètre profondément et que la voute à caisson diminue la claustrophobie. Il accordait de l'importance à l'humain. Et ce, au point de penser à la sécurité.

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Il a planifié les résidences du Village Olympique en plaçant les portes à l'extérieur et non le long d'un couloir intérieur, ainsi, en cas de feu, l'évacuation est facilitée. De plus, il a conçu les parapets pour la neige n'entre pas dans les coursives. Son inventivité à travers son humanisme était admirable et l'a amené à créer des œuvres inattendues et porteuses de valeurs rares.

L'art était parmi ses priorités. Il dessinait ses plans à l'aquarelle. Il a introduit des blocs de verre résiduel des fours dans ses créations ainsi qu'on peut le constater dans la photo de la croix devant laquelle courent des étudiantes. Il préférait la fréquentation d'artistes à celle d'hommes d'affaires parmi dans ses amitiés et dabs ses collaborateurs. Toujours pour l'église St-Maurice de Duvernay il concevait ainsi que pour une cathédrale avec la contribution d'artistes dont Mousseau pour les verrières. Son fils témoigne dans le film de sa préférence à partager avec des gens créatifs comme lui.

Son humanisme l'a amené à ressentir sa plus grande satisfaction en ayant beaucoup de contacts avec chaque client. Il lui  demandait de mettre par écrit son mode de vie pour qu'il y ait cohérence entre le lieu et la façon d'y vivre.

De plus, il intervenait sur le chantier afin d'apporter des correctifs. L'adversité ne l'a pas épargné. Quand le Canadian Pacific lui a fait construire l'Hôtel Champlain, Monsieur Crump est d'abord allé faire approuver les plans en Angleterre. Quand il a pensé aux bay windows avec du verre bombé, encore son projet a été soumis à l'approbation de deux recteurs universitaires. Ses innovations artistiques et humanistes devaient être validées comme si elles avaient été excentriques au point d'être infaisables.

À partir de 1967-68, le nombre de contrats diminuant, son bureau est fermé. Il continue à travailler et il crée le Village Olympique en se basant sur un immeuble qu'il avait conçu en Inde pour assurer une ventilation transversale. Il doit aboutir le projet en 18 mois, il n'a pas de contrôle sur les prix, les syndicats, les corruptions. En plein chantier, il y a perquisition. Pendant trois ans, il devra répondre en cour, il perdra des clients même si il en ressortira blanchi. Ayant encore moins de contrats, il doit vendre sa maison et le 1 juillet 1994, le déménagement est filmé par un de ses enfants.

Puis, il va faire les plans de la maison qu'il aurait toujours voulu faire et la plus grande de toutes les adversités triomphe : deux semaines après la remise des plans, il décède . Il retournait dans la grande paix, dans la grande quiétude.

Pour ce documentaire, qui est un film d'auteur, un film d'art, Étienne Desrosiers a utilisé les ressources du montage : ainsi dans l'énumération des couleurs de base par plusieurs personnes et avec des extraits du film L'initiation où apparait une des résidences créées par D'Astous et des séquences du film Le pavillon chrétien qu'il avait aussi conçu. Ainsi aussi dans les témoignages : des amis, des clients, les familles. Le scénariste et réalisateur a présenté les deux épouses, fait témoigner ses fils et des amis, dont Francine Grimaldi, pendant une succession de photos des mémorables méchouis en bikinis qui réunissaient les gens dans des agapes, des fêtes, des exultations, où la lumière du soleil bronzait les peaux.

Basé sur le rythme de rebondissements incessants, ce documentaire est une joie. Une dissidence dans la morosité ambiante, un miroitement dans la laideur urbaine croissante, une affirmation de la possibilité de l'éblouissement.

Entrevue avec Étienne Desrosiers

03_EtienneDesrosiersLe scénariste et réalisateur Étienne Desrosiers, d'une élocution calme et d'une érudition sage, a répondu à mes questions sur son documentaire Roger D'Astous.

L.P. Quelle a été l'idée de départ qui a maintenu votre détermination pendant des années de recherches?

É.D. L'architecture religieuse. Les églises modernes. Ces structures m'intriguaient. J'ai voulu parler de ma culture, celle de mes parents; il y avait un mutisme par rapport à ces structures-là. C'est paradoxale : Vatican II a donné carte blanche pour construire et en faisant des recherches j'ai découvert Roger D'Astous, une sorte de héros. Il était de tous les combats du Québec de l'après-guerre. Des petits projets aux grands projets, il relevait nos défis collectifs. En travaillant à la recherche du film, j'ai aussi découvert l'homme, son style de vie. Je voulais faire un film accessible sur l'architecture. Souvent c'est un sujet intellectualisé, donc, je voulais en parler de façon intéressante, ludique, instructive. Je voulais parler de lui de façon accessible. J'ai fait des entrevues avec des clients, des collaborateurs, des amis, la famille mais peu de spécialistes.

L.P. Vous avez fait un film intéressant, un panorama d'édifices certes mais vous nous avez fait aussi le portrait d'un homme intéressant, fascinant même. Vous étiez vous -même fasciné par lui?

É.D. Il avait du charisme. Il a marqué les gens. Je voulais en rendre compte Il a marqué les gens. Il convainquait les clients. Il a été le seul Québécois chez Frank Lloyd Wright. Il était du renouveau religieux, du développement des Laurentides, il a collaboré avec des artistes. Mon défi était de le rendre vivant, avec nous. Alors, j'ai fait des recherches pendant des années.

L.P. Vous transmettez une documentation pertinente mais aussi attrayante. Je pense au film avec le monsieur en auto sur la route vers les Laurentides, l'extrait du film L'initiation, toutes les photos des méchouis, même le film de son fils lors du déménagement. Votre documentaire est une œuvre d'orfèvrerie, de broderie, de peinture , à la fois art et artisanat, chaque détail appelle une considération. Un seul aspect du film est déjà riche de significations. Votre film est une œuvre colossale. Vous avez fait tout  un parcours pour réunir la documentation?

É.D.  J'ai fait des voyages. Je suis allée souvent à Ottawa. J'ai regardé des archives de Radio-Canada. Les archives de l'ONF avant 1970. Il m'a fallu un an et demi pour trouver le film sur le Pavillon Chrétien en 16mm. C'était un miracle. Il y avait du visuel. Des bijoux comme ça ont essaimé ma recherche. J'ai tricoté un récit avec différents types d'archives. C'est un film comme un casse-tête. J'avais toutes les pièces mais il fallait leur trouver leur place. Par exemple : Monsieur Brion et la main, cela réfère à Wright, tout se mélange. J'espère avoir fait un film d'auteur.

L.P. Oui. Tout à fait. Aux archives, vous avez ajouté des entrevues, on pourrait dire du matériel vivant, d'une autre forme de dynamisme.

É.D.  Je ne voulais pas tellement d'entrevues avec des spécialistes sur l'architecture. Je voulais des témoignages de gens l'ayant connu. On a besoin de films sur l'architecture, sur l'environnement bâti.

L.P. Vous le présentez en héros;   pourquoi est-il un héros pour vous?

É.D.  Mon intention était de souligner l'apport de gens comme lui à notre culture. Il faut les trouver nos héros. Et les célébrer. Les Québécois on a un complexe d'infériorité. Roger D'Astous il a traversé les décennies. Un demi-siècle d'histoire du Québec. Chacun de ses projets raconte la complexité de notre société, la symbolise avec une inventivité dans le vocabulaire des formes très adaptées au climat. Des petites structures aux bâtiments publics. Il a fait beaucoup et il faut mettre cela en valeur au Québec. Aller chercher des exemples positifs. On est fiers de quoi? Des combats individuels pour retirer une assise culturelle, pour que nous on fasse le bien.

L.P. Votre admiration pour lui est perceptible à travers une élaboration imprégnée de spiritualité. Je suis impressionnée par votre phrase : Pour que nous on fasse le bien. Vous avez un idéal rare. Et Roger D'Astous était ainsi, c'est le portrait que vous en faites.

É.D.   J'ai voulu rendre compte d'un homme qui a fait des grandes choses. Si le public s'identifie à lui, tant mieux. Il a eu une vie extraordinaire. Et notre collectivité a besoin de héros. J'en reviens à cela. Il a fait des choses extraordinaires. On a besoin de gens positifs. Qui ont fait des choses marquantes. D'Astous prolonge le sujet d'une pensée où on change la vie des gens. On rend l'homme meilleur. Il allait grandir en développant ses qualités avec un environnement bâti. Aujourd'hui on est plus pragmatique. Car cette pensée a donné des catastrophes dans les années 60. Aujourd'hui les ambitions sont plus réduites. D'Astous aimait les projets plus intimes. Il est de la dernière génération du fait main. Puis il y a eu des grosses firmes, des ordinateurs. D'Astous voulait des rapports intimes avec ses clients.

L.P. Vous nous transmettez cette préoccupation de l'humain, de la nature. Comme si cela l'éclairait de l'intérieur jusqu'à rayonner. Les photos de lui en témoignent tout comme la présentation de ses créations. C'était important pour vous, l'homme, sa personnalité, en une forme d'hommage?

É.D.   Il est sympathique. Dans son rôle envers et contre tous. Son architecture est salvatrice. Wright et D'Astous avaient une ambition humble. Mais, humaniste. Il était moderne, et aussi avec le fait main, et le rapport avec le client. Je voulais faire un film qui rend les gens meilleurs. Monter quelqu'un de charismatique, répondant aux besoins de ses clients.

L.P. À travers votre film, vous insufflez le choix d'une conviction résolument positive, enthousiaste. D'ailleurs, enthousiasme vient du grec, en theos, en Dieu et les églises étaient votre point de départ. Je crois percevoir en vous un choix assumé, résolu, une conviction qui vous pousse à agir avec une sorte de droiture souple. Une conviction qui vous fait rebondir.

É.D. C'est facile être cynique, ironique, négatif. On peut voir des choses positives aussi . Par exemple le Château Champlain. Il s'est fait enlever l'intérieur. Mais, j'ai mis l'accent sur l'aspect novateur du projet. Il faut parler du positif. Il est le premier québécois francophone à avoir fait un gratte-ciel. J'ai instillé en filigrane ce clivage du francophone car Crump va en Angleterre pour la validation des plans. Puis, c'est la validation des fenêtres. C'est humiliant. Mais, D'Astous continue. C'est des combats. J'ai voulu trouver des anecdotes pour éviter le reportage. Je voulais rendre cela vivant. En mouvements. J'aimerais que les gens voient le film pour découvrir une part d'eux -mêmes. On côtoie les créations de D'Astous chaque jour. Je voulais faire passer les gens par toutes sortes de registres, des aspects de lui, une fresque de ses combats. On est avec lui.

L.P. Qu'est-ce qui symbolise votre film, représente ce que vous avez voulu faire, ce dont vous voudriez que les gens se souviennent?

É.D. Mon film amène les gens avec lui. On est dans une voiture avec lui. On part dans tous ses défis. Je voulais témoigner du pouvoir d'évocation de chaque structure ouvrant sur l'imaginaire. Une forêt. Des territoires. C'est ça le cinéma. Un fil d'Ariane de connivences.

Le bonheur est comme un parfum, on ne peut en répandre sans en avoir sur soi-même. En transmettant par son film le génie de Roger D'Astous, Étienne Desrosiers a fait une œuvre de génie. Comme une dentelle de ferronnerie, à la fois délicatesse et force, un ensemble léger fait de détails chargés, un parcours qu'on veut continuer, un film qu'on veut voir, et revoir. Un voyage en auto qu'on veut refaire. Wright a demandé à D'Astous de rester. Ainsi, qu'on le voit sur l'affiche du film, l'architecte a pris son auto et est revenu chez-lui.

D'Astous a voulu construire au Québec, ce faisant, il a contribué à construire le Québec .