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Chronique cinéma
Juin 2016

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Fiction et documentaire, souffrance et extase, la survie des êtres et la pérennité des œuvres. Le cinéma des plus hautes sphères : avec La loi du marché et Francofonia.  Le cinéma du témoignage patiemment capté de Callshop Istanbul.

La loi du marché de Stéphane Brizé

01_la_loi_du_marcheAprès avoir été opérateur de machine-outil, Thierry Taugourdeau, 51 ans, cherche du travail, fait des stages, participe à des ateliers de formation, depuis 20 mois, en vain. Sa femme Karine et lui sont les parents d'un adolescent, Matthieu, un étudiant handicapé ayant besoin d'une assistance de vie; ils le gardent donc avec eux. Il rencontre ses anciens collègues pour lesquels : « La meilleure façon de faire son deuil, c'est de faire condamner les bourreaux qui nous ont mis dans ce pétrin ». Mais, pour Thierry « entrer dans une procédure, c'est revivre tout. Pour ma santé mentale, je préfère tirer un trait, passer à autre chose ». Il en aura l'occasion : il va travailler à surveiller les vols dans un supermarché. Sa misère n'est pas unique, il le constatera.

La loi du marché a été scénarisé par Stéphane Brizé et Olivier Gorce et réalisé par Brizé, Vincent Lindon et Stéphane Brizé en ont été les producteurs associés. Ce film a permis à Vincent Lindon de recevoir, enfin, un Prix d'Interprétation à Cannes en 2015, ce qu'il a considéré comme « un acte politique ». À la 21e cérémonie des Prix Lumières, en 2016, il a eu, encore, le prix d'interprétation; puis, le César du Meilleur Acteur. Le film, à Cannes, a obtenu une mention du Jury Œcuménique.  7e long métrage du réalisateur, La loi du Marché est la 3e collaboration Brizé-Lindon.

Impliqué sincèrement dans les formations auxquelles il participe. Le film débute quand il relève que la formation qu'il vient de faire était inutile pour lui et au moins 13 des 15 participants. « Ce stage, y'a pas de travail à la clé. On fait pas n'importe quoi avec les gens. J'ai perdu 4 mois. Comment je fais pour vivre? » Avec la recherche d'emploi, tout le monde touche de l'argent : les formateurs, les fournisseurs de Skype, les locateurs de locaux, les vendeurs d'essence (on veut lui faire suivre une formation à 150 kilomètres) l'acheteur de son mobil-home… Thierry le déclare à Xavier, un ancien collègue de travail, chômeur comme lui et syndicaliste : « J'ai l'impression de tourner en rond. Je suis fatigué ». Être sans cesse en situation d'échec épuise; constater que les efforts sont inutiles épuise.

Thierry est sans cesse blâmé dans sa recherche d'emploi. Tout, sauf sa force de travail , sa compétence, sa constance, est décortiqué, dévalorisé, dénigré.  L'employeur qui le repousse via Skype, les formateurs qui le démolissent à Pôle Emploi, les autres chômeurs qui le jugent lors d'ateliers : son C.V. pourrait être mieux rédigé, sa posture est avachie, sa chemise est ouverte, sa froideur plutôt que son amabilité, son regard est trop fuyant, sa voix est à la fois pas assez et trop audible.

La personne qui se démène est démolie. Matthieu, infirme moteur cérébral, et ses parents rencontrent le directeur de l'école qui lui dit que son projet, d'abord validé, est remis en question. Blâmés, de père en fils.

Thierry au supermarché doit encore avoir une formation pour s'habituer aux 80 caméras qui balaient le magasin. Le premier cas de vol nous montre un jeune homme qui a pris un câble pour connecter son cellulaire. Puis, un vieux monsieur a volé de la viande, pas un produit de luxe, une réponse à un besoin de base. Puisqu'il n'a pas d'argent pour payer le produit, c'est un cas pour la police. Madame Françoise Anselmi, qui travaille depuis 20 ans sur les lieux, a gardé des coupons de réductions afin de les utiliser elle -même. Saïd, le patron, lui reproche : « Ce n'est pas le magasin que vous volez. C'est la prime de tous les collègues. Vous n'avez pas ma confiance ». On ne cible pas la pauvreté, on attaque les pauvres.

Puis, Saïd, le patron et Monsieur Draux, le DRH, le directeur des ressources humaines, s'adressent à l'ensemble des employés puisque Mme Anselmi s'est donnée la mort sur les lieux après avoir été renvoyée : « Personne ici ne doit avoir la culpabilité de son geste. La vie de Mme Anselmi ne se résumait pas à son travail. Mme Anselmi avait un fils qui se droguait. Son geste elle seule en connait les véritables raisons. Personne ici ne doit se sentir responsable de quoi que ce soit ». Thierry, attristé, est dans le fond de l'église pour les funérailles de Mme Anselmi; le patron et le DRH, impassibles, sont à l'avant.

Les employés sont jetables, les humains sont superflus. Xavier et Thierry savent que l'entreprise était viable quand ils ont perdu leurs emplois, le licenciement n'était pas nécessaire, l'entreprise faisait des profits. Quand Thierry reçoit sa formation pour repérer les voleurs, l'agent de sécurité lui ordonne de se concentrer sur les caissières parce que le patron essaie de virer du personnel, il n'y a pas eu assez de départs en préretraite. Les employeurs veulent se débarrasser de leurs salariés. La caissière, Mme Sakina, a passé sa carte de fidélité pour avoir elle-même les points lorsque le client n'avait pas de carte de fidélité, elle est amenée dans la salle où elle sera informée de son sort.

Thierry rencontre la banquière une première fois. Elle veut qu'il vende son bien, son mobil home, son appartement, pour « faire une dépense utile »; elle veut qu'il ait une assurance décès. Elle tient des propos contradictoires, elle brandit un avenir meilleur et lui parle de sa mort prochaine. Une vie heureuse pour sa femme et son fils se déroulerait sans lui. Quand il la rencontre à nouveau et qu'il a son emploi au supermarché, elle lui accorde un prêt pour une auto usagée. Il a calculé 2 000, elle veut qu'il emprunte jusqu'à 3 000.  Elle tient à empirer son endettement, il refuse.

Si l'intransigeance capitaliste a le visage silencieux du patron pendant la messe funèbre, elle est seulement une voix sans visage lors de l'entrevue via Skype.

Des précédents films de Stéphane Brizé, se manifeste à nouveau sa capacité à témoigner du quotidien, de la vie familiale, de la vie de couple. Le repas familial réunissant les 3 membres de la famille alors que Matthieu raconte une blague rappelle le début de Mlle Chambon quand les parents, en plein pique-nique familial, tentent d'aider leur enfant à faire ses devoirs et rappelle Quelques heures de printemps lorsque la mère Yvette et son fils Alain mangent à la table avec la télé qui diffuse.

Thierry lave le dessus des armoires, pousse son auto en panne, la vie continue émaillée de moments d'intimité et d'affection. Dans Mlle Chambon, plus d'une fois, Jean faisait une pédicure à son père. Dans La loi du marché, Thierry lave son fils dans son bain, lors d'une autre scène, il lui met des vêtements. Le fils prend soin du père, le père prend soin du fils.

Aussi, seul apprentissage fructueux, Thierry et Karine prennent des cours de danse. Puis, à la maison, le couple danse pendant que Mathieu tape des mains. Thierry sourit. Moment unique.

Dans la salle de contrôle des caméras du supermarché sans cesse on entend un son qui ressemble à celui d'un moniteur respiratoire dans une chambre d'hôpital; les êtres sont en survie, surveillés pour leur bien à l'hôpital, surveillés pour leur perte au supermarché.

Brizé a voulu que la caméra d'Éric Dumont soit souvent fixe, avec un cadrage serré. Cette concentration met en évidence l'expression des personnages, expression verbale et non-verbale. Dans le cas de Thierry, ce procédé lui redonne sa place de sujet dans un contexte qui le déshumanise.

Mais, l'utilisation de l'image atteint un paroxysme d'efficacité d'impact et de charge sémantique quand Thierry et l'agent de sécurité sont devant les écrans renvoyant les captations des 80 caméras. L'image nous montre les deux hommes concentrés sur les clients. Soudain, l'écran du supermarché devient l'image du film. Il y a substitution du regardeur : de spectateur du film à surveillant de voleurs. Nous sommes devenus ceux qui traquent du regard, allons-nous en débusquer un? Nous épions avec la volonté d'avoir le dessus sur l'autre; d'ailleurs la captation est toujours en plongée, le surveillant est supérieur, il va prendre l'autre en faute. Nous sommes devenus complices de la rapacité capitaliste qui s'acharne pour attraper des petits voleurs; eux, ils ont l'excuse de la misère, et non l'outrance de la cupidité, quand ils se résignent à se débrouiller pour survivre, et non pour se vautrer avec arrogance et impunité.

C'est un pamphlet et même un brûlot que ce film La loi du marché de Stéphane Brizé. Les personnages sont interprétés par des acteurs non-professionnels; tous gardent leur nom sauf Thierry-Vincent Lindon.  Ce film est arrivé au Québec après presqu'un an d'attente. J'ai demandé à Raphael J. Dostie,  Directeur des communications et relations de presse pour le Cinéma du Parc  et le  Cinéma Beaubien, la raison de ce délai.  «  Le film n'a pas été acheté par un distributeur québécois. Un distributeur canadien l'a acheté et nous l'a offert. Nous, la Corporation du Cinéma du Parc, devenons distributeurs lorsque nous présentons un film qui n'a pas été acheté par un distributeur local. »

Je suis admirative du talent de Stéphane Brizé. Il affirme un rythme et une sensibilité qui signifient son empathie pour des êtres anonymes mais nombreux, des êtres de bonne volonté dont la vie est une tragédie. Son style est pur et son âpreté devient lyrisme. Il communique son respect pour ces êtres dont on dit qu'ils sont des petites gens, des êtres en voie de disparition.

Avec le 20e siècle, l'économie industrielle est devenue économie financière. La force de travail, la volonté de travailler, ne sont plus respectées; les puissants de ce monde, et leurs complices, ne travaillent pas, l'argent travaille pour eux. Les misérables du 21e siècle souffrent et chacun peut répéter Rilke : « Je ne sais pas souffrir comme il faudrait ». En effet, il faut : être actionnaire ou ne pas être. Le combat contre les travailleurs et les pauvres est la 3e guerre mondiale.

Alors, Brizé et Lindon, dans la dureté du post-humanisme, nous donnent un dernier sursaut d'appréciation avec subtilité et intensité. Ce plan où Thierry est debout devant sa fenêtre puis, ce plan, quand, à nouveau, il attend debout dans son mobil home, nous révèlent que l'endurance se voit à l'harassement qui envahit le visage. Il faut la patience de Brizé et la sensibilité de Lindon pour faire d'un plan une œuvre d'art, cette transmission de sens jusqu'à la gravité, jusqu'au péril, dont seuls des êtres rares ont conscience.

Les précédentes chroniques dans lesquelles j'ai traité des films de Stéphane Brizé :

Mademoiselle Chambon décembre 2009  en analyse http://norja.net/cinema/html/decembre_2009.html

Quelques heures de printemps février 2014  en analyse http://norja.net/cinema/html/c_fevrier_2014.html

La loi du marché été 2015  en préparation

http://norja.net/cinema/html/c_ete_2015.html

Francofonia le Louvre sous l'occupation

02_francofonia_le_louvre_sous_l_occupationUne conversation pendant une tempête nous invite à une réflexion sur l'importance de l'art, la ferveur qu'il peut inspirer, et ce, par un retour au 14 juin 1940 quand Hitler et ses troupes entrent à Paris. Alexander Sokourov a réalisé Francofonia le Louvre sous l'occupation dans un déroulement diversifié par l'intervention d'acteurs, de protagonistes réels, sur films d'archives, sur des cartes postales, avec des faits oubliés, avec une mémoire architecturale, avec des preuves en noir et blanc, avec des plans séquences de la délicatesse d'une caresse.

Sokourov narre son récit d'un amour fou dans une convocation de l'Histoire et des êtres passionnés qui passent aux actes pour préserver des œuvres d'art. Bien que dédié au Louvre, le film mentionne aussi les préservations de Stalingrad à travers la protection de la statue de Voltaire, scène qui ressemble à la protection de la Victoire de Samothrace.

Ce film sur l'art est lui-même une œuvre d'art. Sokourov a altéré les images tournées avec des acteurs contemporains pour leur donner l'allure d'un film d'époque, pour évoquer ces courts métrages d'actualité qui précédaient les projections de films dans les cinémas pendant que sévissait la 2e guerre mondiale.  Ainsi, Louis-Do de Lencquesaing incarne Jacques Jaujard, directeur du Louvre et Benjamain Utzerah, le Comte Franz von Wolff-Mettemich, Johanna Korthals Altes  est déguisée en Marianne des révolutionnaires français et Vincent Nemeth  en Napoléon alors qu'Alexandre, interlocuteur et narrateur, est le cinéaste lui-même.

Va-et-vient entre le navire du capitaine Dirk qui transportent des œuvres d'art contre vents et marées et le « Radeau de la Méduse », entre le bruit du clavier d'ordinateur pendant le générique d'ouverture et les conversations de Marianne et de Napoléon. Dirk et Alexandre communiquent pendant que « les éléments, la force des éléments n'a ni sens, ni pitié » comme la guerre n'a ni sens, ni pitié. Mais, en 1940, deux autres hommes se parlaient, opposés par leur nationalité (personne ne choisit son lieu de naissance) mais réunis par leurs idéaux artistiques.

Photos d'alors, travelings vers les détails des peintures et des sculptures, films tournés pendant les tentatives de substituer aux bombardements et au pillage les précieuses œuvres. « Tous les français font des films » en témoignent des séquences de caméra cachée dans un journal, de tournages sur une moto.

Le sublime de ces unions réelles et le paroxysme de ces mixités inattendues, sont atteints lors de ces séquences qui rassemblent le frôlement de la caméra de Bruno Delbonnel dans un éclairage érotique pour capter la main d'une statue et qu'intervient une main humaine. À la main marmoréenne de la statue devenue translucide succède le détail d'une momie, des bandages de la main de la momie quand frappe une main gantée à la vitre de son sarcophage transparent pour visiteurs.

En s'adressant à la caméra, Napoléon rappelle qu'il a fait la guerre, qu'il a rapporté des œuvres d'art. Le Louvre les a recelées « L'endroit pour les œuvres d'art est fixé par les fortunes de la guerre ».

Ce haut lieu de l'art a lui-même une histoire que Sokourov nous rappelle avec la construction du Louvre au 12e siècle, Pierre Lescot, architecte du 16e siècle pour la façade, Henri II, la Grande Galerie, Robert au 18e siècle, peintre et directeur de l'endroit , la Galerie Apollo au 19e siècle; en 1894 une peinture représente deux femmes copiant Botticelli, Napoléon regarde la peinture de son couronnement et se couche sur le sol devant elle; le Louvre, musée et palace à la fois.

Parallèle avec Leningrad, sa résistance à l'envahisseur, sur la rue, dans les marches, chaque jour, la neige, chaque jour, des morts de faim, chaque jour, les gens mangent les morts.

On a oublié les morts, l'art, l'humain, les soldats noirs, les prisonniers, les artistes visionnaires.

Alors le film rejoint les éloquences de la nouvelle de Vercors, Le Silence de la Mer, adaptée au cinéma par Jean-Pierre Melville en 1947; le film est sorti, après bien des péripéties en 1949. Nouvelle adaptation en 2004 par Pierre Boutron.  Les deux adaptations sont des films, d'une grande qualité, consacrés à un sujet subtil. L'officier Werner von Ebrennac, compositeur contraint à la vie militaire, admire l'art français et l'exprime quotidiennement au vieux monsieur et à sa nièce obligés de le loger pendant l'occupation en 1941. Ce personnage a été inspiré à Vercors par un officier handicapé qui gardait avec lui un buste de Pascal et des livres français. Dans le film de Melville, le personnage de la nièce porte un foulard sur lequel des mains ont été dessinées. Le tournage s'est sporadiquement déroulé dans la maison même de Vercors en laissant un désordre qui fit dire à l'épouse de Vercors : «  Cette maison a connu l'Allemand, mais l'Allemand l'avait respectée, lui ! »

De plus, Francofonia s'accorde avec l'argument langagier, l'expression de l'importance de l'Art qui détermine les enjeux dans le film Diplomatie de Volker Schlöndorff,( voir ma chronique de décembre 2014). Ce film était d'abord une pièce de théâtre.  À Paris, le 25 août 1944, le général Dietrich von Choltitz va entendre du consul suédois Raoul Nordling, qui lui parle avec conviction, que « l'obéissance cesse d'être un devoir ». Car, il s'agit de répondre aux ordres d'Hitler qui ne peut plus tolérer « la splendeur de Paris » et qui veut qu'elle soit détruite par des explosions sans qu'en subsiste la moindre œuvre d'art. Pour Hitler, à l'éblouissement a succédé la jalousie alors qu'il perd la guerre. Sa vaine question alors est devenu un film : Paris brûle  t-il?   Nordling et von Choltitz, eux aussi, avaient des similitudes plus grandes que leurs différences.

Ces personnages rappellent aussi Jules et Jim de François Truffaut, un allemand et un français dont l'amour de l'art est tel qu'ils voyagent pour voir une statue représentant la tête d'une femme et dont les vies seront en danger pendant la 1e guerre alors qu'ils craignent de se retrouver l'un en face de l'autre au combat.

Le film Francofonia mise sur le point commun de ces films, de cette pièce de théâtre et de cette nouvelle : les Allemands respectaient l'Art. Ils ont même commencé des restaurations. La Kunstschutz devait protéger les œuvres d'art et les biens culturels  de leurs ennemis. (Quelle différence avec Palmire!).

Pendant la guerre, des expositions, des projections de films, continuaient. Historien de l'art, le Comte Wolff-Metternich laisse Jacques Jaujard sortir du Louvre des œuvres qu'il préserve à l'extérieur de Paris. Ainsi, à Sourches, forteresse médiévale, dans les douves sèches, est caché le Radeau de la Méduse. Ensemble, ils ont contribué à faire libérer des prisonniers. Dans leurs entretiens, reproduits avec l'apparence d'une ancienne pellicule avec la bande son à gauche, les deux idéalistes, qui s'impliquent malgré le danger, verbalisent leurs intentions, expriment leurs motivations et discutent de leurs actions.

Mais, Alexandre mentionne que « personne ne peut parler de Jaujard » et Louis-Do de Lencquesaing monte dans un corbillard. Alex dit alors le destin de chacun. Jaujard a aidé le Comte qui a reçu la Légion d'Honneur grâce à lui. À son décès, des funérailles somptueuses lui ont été consacrées au contraire de Jaujard.

À la fin de Francofonia, Jaujard et Wolff-Metternich sont assis. Jaujard se lève et conclut : « Quel délire ». Le film de Sokourov sait mettre en évidence les affres de la guerre, les efforts infinis pour contrer la destruction d'un patrimoine artistique, et précise l'histoire du Louvre en retraçant la fascination qu'il exerce.

Avec Francofonia d'Alexandre Sokourov, vies humaines et vies artistiques se relaient, s'imbriquent, dans une évocation qui devient elle-même œuvre d'art envoûtante.

Callshop Istambul

03_callshop_istambul_docuDocumentaire sur la communication et l'exil, Callshop Istambul de Hind Benchekroun et Sami Mermer doit son éloquence au décalage entre sa trame sonore et ses images comme s'impose le désaccord entre les aspirations et la réalité. Les intervenants  transmettent  l'information et l'émotion. Les visages tendus dans l'attente que la sonnerie du téléphone soit remplacée par la voix espérée cristallisent toute l'expectative des gens bloqués dans la ville portuaire.

« Depuis toujours tout le monde passe par Istambul » me disait Hind. En effet, les gens arrivent, partent, restent, la situation temporaire s'éternise, sans issue. Comment le couple a-t-il gagné la confiance des gens qui sont suivis dans le film alors qu'ils vont au centre d'appel?   « Ce fut difficile d'abord, continue Hind, le temps a été très important, cela a permis la confiance. Nous sommes allés 3 mois en 2013, 1 mois en 2014 et nous sommes allés encore 3 mois. Peu à peu, cela est devenu facile parce que les gens voulaient passer leur message. Les 4 jeunes Iraquiens voulaient passer le message qu'ils avaient la volonté de partir. »

Pour accompagner tous ces appelants, des plans fixes généralement. Et l'attente. L'attente avec le téléphone certes, l'attente parce que le réseau est faible. « Je n'ai pas entendu la voix de ma fille. Elle me manque trop » dit le père avant de repartir avec son fils.

Les callshop ont pullulé à cause de cette attente, de ce sursis, de ce suspense; « J'ai fait une demande à l'ONU. Je vais avoir la réponse dans un an. Comment ça va à Bagdad? »

En attendant, on fait la manche en jouant de l'accordéon, en vendant des montres, des étuis à lunettes, des couverts de cellulaires. Des bus désaffectés sont devenus des commerces. Il faut surveiller que des policiers ne demandent pas les papiers. Vivre, survivre, dans la clandestinité.

3 frères Béninois ont été une référence pour le couple de réalisateurs. Au début du film Ousmane est déjà sur place et il accueille ses deux frères dans le réduit où sont coincés deux matelas. « Il faut être dans le système pour comprendre. Mon frère, on trouvera une solution. Mais, il faut parler turc. Personne ne peut s'enrichir tout de suite en aventure. Depuis l'atterrissage, je sens le bonheur. C'est ici que je vais m'enrichir. C'est la vie. L'homme souffre pour gagner de l'argent, je ne veux pas être très riche. Je veux juste assez pour vivre. » C'est encore trop demandé.

L'un d'eux s'exerce à parler turc pour une entrevue d'emploi. Les trois frères vendent des montres. Dans la chambre, l'un d'eux en souriant dit : « C'est Dieu qui décide de te balancer quelque part » sa phrase terminée, il est triste.  Son frère était là depuis 3 semaines, eux, depuis 4 jours. « Je voulais laver mes habits mais mon corps me fait mal ». En fait, avant même l'arrivée de ses frères, Ousmane pleurait, aurait voulu leur dire de ne pas venir mais ils avaient déjà quitté le pays. Puis, ils l'admettent, ils doivent retourner au Bénin, se sauver, sinon ils vont rester là des années. Leur aventure, de l'espoir au désespoir, aura duré dix jours.

D'autres aussi veulent partir. 4 Iraquiens se confient. « On n'était pas en paix. Même dans nos familles. À la maison il n'y a pas de paix. On veut retourner en Irak. Nous espérons réussir notre  retour en Irak. » 3 des Iraquiens retournent en bus. Là-bas, ils vont décider vers quel pays repartir.

Fadil, celui qui reste,  leur dit Adieu en pleurant dans le Callshop. Il est inconsolable. Il pleure de gros sanglots. Rien n'apaise sa douleur. Hind et Sami m'ont dit que, depuis le film, Fadil est retourné en Iraq et que l'un des autres garçons est maintenant en Belgique.

D'autres encore, ne peuvent pas partir. « A u Sénégal, c'est trop dur, ne rentres pas ».

Ces conversations deviennent des bouées de sauvetage affectif aussi. L'accordéoniste, les yeux mouillés, joue près du téléphone. À la fin, elle reprend le combiné et elle ajoute : « Je t'aime mon amour. C'est une chanson pour toi. »

Un homme donne et redonne des baisers au téléphone. « Je m'ennuie. I love you so much. Viens vite ma chérie. »

Ibrahim a 45 ans. Il a été des années en Grèce, il est depuis des années en Turquie. « Je suis SDF, je bois trop ».

Intermède étonnant. Un homme parle au téléphone avec ses deux épouses qui se disputent (évidement). Il leur rétorque qu'il va partager son pénis en 2 pour elles. Avec une telle histoire de Salomon, il est préférable qu'il ne retourne pas au foyer.

Un garçon appelle sa famille. C'est une succession d'interlocuteurs. Sara veut qu'il lui procure des chaussures taille 40. Le petit neveu lui parle. Puis la mère lui dit : « On va recevoir un million pour l'inondation. » « Oh! Laissez-le-moi pour l'Université » implore-t -il aussitôt.

Ils ont quitté les tirs, les bombes; dans le relais du rêve, ils les retrouvent. À Istambul, place Taksim, on ne tolère pas les manifestations. C'est la place des revendications et des répressions. En 2013, les Stambouliotes s'étaient opposés à la destruction du Gezi Parc, le lieu est celui des Indignés.  Alors,  la fumée se répand, les feux brûlent jusqu'au ciel, les tirs retentissent.

Ils ont quitté leur pays pour un ailleurs meilleur. Les conflits sont aussi circonscrits qu'internationaux. Le jeune Iraquien le déplorait : « À la maison, il n'y a pas de paix ».

Callshop Istambul de Hind Benchekroun et Sami Mermer est un documentaire de toute beauté par son rythme, par son attention, par ses révélations, par son accompagnement. Il faut aimer les humains pour rendre compte ainsi de ce qu'ils vivent . Il faut aimer les humains car la planète est à feu et à sang.

Amnistie International voudrait réunir les familles syriennes au Canada. Depuis que le Canada a prouvé sa capacité d'accueillir 25 000 réfugiés syriens, Marc-André Blanchard, le nouvel ambassadeur du Canada à l'ONU, dit que maintenant il peut participer aux discussions sur la migration dans le monde et espérer une place au Conseil de sécurité de l'ONU. Mais, à l'intérieur d'un  pays, la vie de couple, la vie de famille, la stabilité, la routine, la fixité, le foyer, sont-ils encore un refuge possible, un répit momentané, contre l'agressivité, la compétitivité, les efforts inutiles, la peur du lendemain, la crainte de la violence?

Dans ma chronique d'octobre 2010, http://norja.net/cinema/html/octobre_2010.html je mentionnais des films qui ont témoigné de la situation des employées domestiques, ces femmes qui se résignent à quitter leurs enfants, qu'elles confient à la grand-mère pour aller s'occuper d'enfants qui ne sont pas les leurs et dont les mères ne veulent pas prendre soin. Les Philippines et les Indonésiennes vont travailler en Arabie Saoudite, dans les Émirats Arabes Unis.

Puis, dans  ma chronique de décembre 2011,  http://norja.net/cinema/html/c_decembre_2011.html je relatais mon entretien avec Cédric Klapisch réalisateur du film Ma part du gâteau. Dans ce film, une maman célibataire, en chômage, France, qui vivait à Dunkerque, laisse ses trois enfants à sa mère pour aller travailler en tant qu'employée domestique à Paris. Ahmed, le directeur de l'agence d'emploi, constate auprès de France : « Avec la délocalisation, vous êtres comme une émigrée dans votre propre pays. »

Enfin, dans ma chronique d'octobre 2013, http://norja.net/cinema/html/c_octobre_2013.html j'appréciais le talent de Pascale Ferland qui a voulu montrer la réalité socio -éconmoique du Québec avec son film Ressac. Édouard quitte sa famille, sa maison de Chandler en Gaspésie en espérant trouver du travail ailleurs. Sa femme et sa fille apprendront son suicide. En une génération, au Québec,  nous sommes passés d'une société aux familles tricotées serrées à des agglomérations d'individualistes où l'individu est sans pouvoir, sans importance.

Il semble qu'à travers le monde, il sera de moins en moins possible de développer une vie de couple, d'entretenir une vie de famille, d'avoir une vie sociale, d'aboutir des projets de répit économique. Le ministre québécois Sam Hamad a porté le projet de loi 70 obligeant les demandeurs de prestations de l'aide sociale à déménager pour trouver un emploi. Puis, concerné par un scandale sur une possible divulgation d'informations stratégiques et sur un financement politique illégal, Sam Hamad, toujours ministre et à la présidence du Conseil du Trésor, s'est sauvé en Floride pour prendre des vacances « Ce n'est pas facile ce que je vis » considérait-il.

Le Premier Ministre du Québec Philippe Couillard, qui lui accordait tout son soutien, et que tous sommaient d'agir, déclarait : « Je ne perdrai pas mon humanité ». Ah! L'humanité! Il semble que ça peut se perdre soudainement quand on devrait en avoir pour les victimes de l'échec à établir l'égalité socio-économique! Le gouvernement veut serrer la vis aux travailleurs saisonniers et projette de les obliger à déménager. Le gouvernement étudie la possibilité.de régler le problème du chômage en faisant déménager les chômeurs. Le gouvernement cible les prestataires de l'aide sociale qui s'absentent de la province pendant 15 journées cumulées durant un même mois ou pendant plus de sept jours consécutifs au cours du même mois.

L'individu ne choisit pas de rester ou de partir, l'individu a l'obligation de rester ou de partir. Certes, à travers leur histoire, les canadiens francophones ont connu la déportation, la prison, l'exécution. Mais, désormais, à travers la planète, y a-t-il une vie à part la guerre, à part le terrorisme, à part le capitalisme, à part l'emploi, à part l'inquiétude quand l'enfant est victime de bullying, à part le découragement quand l'enfant est un néo-restavek, à part l'anxiété causée par le harcèlement au travail,  à part le commerce des armes, à part la résignation quand l'esclavage sexuel est infligé sur les lieux de compétitions sportives, à part le contrôle des malheureux grâce à la pharmacopolitique,  à part l'élimination légalisée des personnes âgées?

Nous autres, les autres

04_Nous_autres_les_autres« Viens sur ce toit, peut-être on verra une étoile filante » avec cette réplique de Mani Soleymanlou, s'ouvre le film Nous autres, les autres, une réalisation de Jean-Claude Coulbois.

D'emblée, Olivier Choinière, homme de théâtre, exprime son but : « représenter ma société sur scène ». Il écrit des pièces, dont Félicité, devenue Bliss lors des tournées internationales et Polyglotte dont il est question dans le film de Coulbois. De plus, il traduit des créations contemporaines. On se souviendra de la percutante pièce Cette fille-là de Joan MacLeod présentée à Montréal en 2004 et qui mettait en évidence le phénomène de la violence entre adolescentes.

Puis, Mani Soleymanlou enchaîne avec son souvenir d'avoir eu à apprendre à faire un accent québécois pour jouer au théâtre au Québec. Lui aussi auteur dramatique, il ajoute à ses succès créatifs, des prestations en tant que comédien et en tant que metteur en scène. Il a élaboré une trilogie débutant en 2012 avec les soliloques de la pièce Un, qui furent suivis en 2013 des dialogues de la pièce Deux qu'il interpréta avec Emmanuel Schwartz qui lui aussi participe au film et qui jouait dans Laurentie (voir ma chronique de novembre 2011); point final de la trilogie, la pièce Trois qu'on voit Soleymanlou mettre en scène alors qu'il dirige les comédiens.

Intervient aussi Olivier Kemeid qui relate avoir découvert que le questionnement identitaire est une constante au Québec. Dans sa pièce Trois tristes tigres, il mentionne « l'autre pédé qu'ils ont cloué sur une croix ». Dans le film de Coubois, on rappelle aussi sa pièce de 2012 : Moi dans les ruines rouges du siècle.

Emmanuel Schwartz évoque avec joliesse une particularité du milieu théâtral : « On passe un peu de familles en familles dans ce milieu-là ». Il remarque : « être pratiquant, on s'identifie pas à ça ». Il considère que les francophones parlent anglais sans accent et que l'inverse est aussi vrai  à Montréal.

Dans le film de Coulbois, lors de la répétition de la pièce Trois de Mani Soleymanlou, le texte rappelle l'échec du référendum de 1995. L'Honorable Jacques Parizeau, alors Premier ministre du Québec, homme d'une grande érudition et d'une rapide perspicacité, avait résumé le soir même les causes de l'échec en disant : « l'argent et le vote ethnique ».

Dans une étude dirigée par Maxime Duchesne et publiée sous le titre Finances d'un Québec indépendant, l'auteur affirme: « L'amélioration de l'état des finances publiques québécoises et canadiennes fait en sorte que le Québec est aujourd'hui en meilleure posture financièrement pour réaliser son indépendance qu'en 1980 et 1995 ». Celui qui fut surnommé Monsieur avait donc raison.

Lui aussi, Mani Soleymanlou confirme l'explication de Monsieur Parizeau en déclarant : « Je ne dis pas que je ne veux pas être québécois mais sans mon passeport canadien, je suis quoi?   Si le Québec était un pays, il délivrerait des passeports.

Mais, puisque toute vérité n'est pas bonne à dire, Soleymanlou déclare que le syntagme explicatif et confirmé de Monsieur Parizeau avait « des relents nazistes ». Il ajoute dans son « désir de pointer le con du doigt » une exhortation à ses comédiens : « Permettez-vous de le rire davantage » ;  il s'agit de rire de Monsieur Parizeau auquel on reproche deux mots dont aucun d'eux n'était un qualificatif péjoratif et qui, lui, n'a jamais insulté ou ridiculisé qui que ce soit.

Soleymanlou achève le film en  parlant des racines et en demandant : « D'où ça vient toutes ces ho….. d'analogies botaniques? » La première fois où on m'a crié « Vieille souchienne » (d'où ça vient cette analogie animale?) il y avait une manifestation avec des pancartes sur lesquelles étaient écrites des phrases telles que : « Non aux québécois de souche » (d'où ça vient cette analogie forestière?) Personne ne choisit son lieu de naissance, ni son année de naissance.

Jean-Claude Coulbois a oxygéné l'atmosphère claustrale des répétitions et présentations théâtrales, où se déroulent des scènes de mitraillages de la population et des cris de haine généralisée, avec de superbes plans panoramiques, de scènes de bateaux sur le fleuve; ainsi qu'on le peut constater sur l'affiche du film.

Dans une de mes précédentes chroniques, celle de mai 2012, je notais la déclaration de Pol Pelletier : « Le Québec est une femme ». Je complète : « Le Québec est une femme battue. Une femme battue qui ne quitte pas son conjoint qui lui fait du Quebec Bashing. Si le Québec était un pays, à part distribuer des passeports, ferait-il un meilleur sort aux Amérindiens? Jusqu'à maintenant, à l'instar du Canada, le Québec est une nation qui n'inclut pas les siens, ce qui ne mérite guère de félicitations. Car, avant les chicanes autour de « cette terre m'appartient », avant les concours de « qui a souffert le plus ici », avant les immigrants internationaux (qui tous  ne disent pas Non), avant les anglophones (qui tous ne détestent pas les French Ba….ds), avant même les francophones (qui tous ne s'humilient pas entre eux), le Québec, c'était le pays des Amérindiens.

 

 

 

Films référés en analyse :

  1. La loi du marché Stéphane Brizé 2015
  2. Mademoiselle Chambon Stéphane Brizé  2009 
  3. Quelques heures de printemps Stéphane Brizé 2012
  4. Francofonia le Louvre sous l'occupation  Alexander Sokourov 2015
  5. Le Silence de la Mer  Jean-Pierre Melville 1947
  6. Le Silence de la Mer Pierre Boutron 2004
  7. Diplomatie  Volker Schlöndorff  2014
  8. Jules et Jim François Truffaut  1962
  9. Callshop Istambul  Hind Benchekroun et Sami Mermer   2016
  10. Ma part du gâteau Cédric Klapisch 2011
  11. Ressac Pascale Ferland 2013
  12. Nous autres, les autres Jean-Claude Coulbois. 2016