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Chronique cinéma


Juin 2017

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Portraits de pères au cinéma en ce mois de juin avec Le commun des mortels et Bon cop Bad cop 2.


Le commun des mortels de Carl Leblanc

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Carl Leblanc développe son œuvre artistique et créative  à travers le cinéma et la littérature. Entre autres, précédemment, il nous a fait découvrir ce qu'a vécu James Richard Cross dans le documentaire L'otage (2004) et le livre Le personnage secondaire (2006). Victime du premier enlèvement politique en Amérique du Nord, prisonnier 60 jours lors des événements d'Octobre 1970; l'attaché commercial britannique, témoignait de ce qui l'avait irrémédiablement traumatisé. Dans ce film, trente ans après sa pénible expérience, J .R. Cross disait : « Je me souviens ». 

Puis, reprenant la possibilité d'une double parution, cinématographique et littéraire, il a tourné le documentaire Le cœur d'Auschwitz  (2010) voir mon analyse dans ma chronique de décembre 2010  et le livre L'artéfact (2012).

Avec
Le commun des mortels, son plus récent documentaire, Carl Leblanc rappelle la vie de son père Éverard Leblanc, né dans une région « grande comme la Belgique, peuplée comme le Sahara » D'emblée, la formulation percutante de Carl Leblanc indique la force critique et poétique du réalisateur qui a choisi d'argumenter ses propos par des mises en relations.

Ainsi, il nous dit que son père est né plus ou moins en même temps que Fidel Castro, René Lévesque et Charles Aznavour. Au cours du documentaire, Carl Leblanc mentionnera, en parallèle à la vie de son père, le parcours de ces trois hommes.

Le portrait de son père est accompagné de celui de sa mère; là encore par l'éloquence de la phrase, Carl Leblanc choisi la formulation allusive pour suggérer l'inquiétude de sa mère : elle craignait que ses enfants soient victimes d'un accident causé par une automobile; il se souvient qu'à 4 ans, avec le tracé d'une route, « donc des autos, ma mère n'est plus insouciante ».

L'intérêt de Carl Leblanc pour le langage verbal est aussi perceptible lorsqu'il nous parle de l'acronyme CHSLD, quand il nous dit la locution nominale : « le début de la fin ». Sa maitrise du langage visuel le fait alterner l'intimité d'Éverard et l'ampleur des paysages filmés en hélicoptère. Une telle symbolisation réinstaure la grandeur perdue d'Éverard car  à travers les décisions gouvernementales, il appert qu'Éverard est un déchet non-recyclable qu'on ne sait plus où enfouir. L'état a convaincu les gens de s'installer dans une grande misère, d'aller transformer une forêt en village, c'était « Nouvelle-France Prise 2 » avant que le gouvernement ferme des villages, qu'à 60 ans, Éverard soit locataire et migrant, qu'un an après son internement, son emprisonnement, son dépôt d'ordures, son admission dans un CHSLD, Carl reçoive un appel du docteur pour le convaincre du protocole de fin de vie. « Est-ce qu'on tue votre père ? » résume Patrick Lagacé, « il y aura toujours des Éverard qu'on considérera comme sans importance » ajoute Lucien Bouchard.

Car un urgentologue, un historien, un conseiller financier, différentes personnes interviennent au cours du récit et expliquent, commentent, le sort d'Éverard. Qui a-t-il été? Qu'a-t-il fait?

Il a été apprenti-bucheron, soldat, soutien de famille, cuisinier, époux, père de famille, Chevalier de Colomb, vendeur de produits Watkins, vendeur d'autos.  « Éverard, catholique, s'est plié à toutes les exigences, s'est adapté » note Marc Laurendeau. En effet, il est allé au cours du soir, à 46 ans, a obtenu son premier diplôme et son premier poste permanent. Il a ouvert un commerce, il était devenu épicier-boucher. Puis, les taux d'intérêts étaient élevés, les chaines alimentaires contaminaient la province, Éverard était étouffé par le crédit à 60 ans. Il est devenu gardien de nuit dans un bar.

Qui a-t-il été à travers tous ces revirements de situations? Le meilleur vendeur au Canada, ce qui lui a valu de recevoir un voyage à Expo 67. Le deuxième de sa promotion quand il est allé au cours du soir à 46 ans. Et il a été celui qui s'inquiétait pour sa femme et qui pleurait en disant : « Je l'aimais Môman »

Éverard a été un homme constant, sans défaillance. Il a célébré ses Noces d'or, a toujours refusé de révéler les secrets des Chevaliers de Colomb, et 2 fois à chaque année pendant 70 ans il a peinturé la Croix de Chemin.

« Les derniers humains » disait Richard Desjardins, « Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de trace » déclarait Bernard Émond, « Le commun des mortels » renchérit Carl Leblanc. Bonnie Tyler, elle, chantait, « I need a hero ». Or, n'étaient-ils pas là les héros, ces hommes qui inlassablement décidaient selon des principes, des scrupules, des devoirs, des hommes qui indéfectiblement agissaient en faisant de leur mieux?

 Le Québec n'a pas été une société distincte que par rapport au Canada, il l'a été par rapport à d'autres pays. Pendant la durée de vie d'Éverard, au cours de ces mêmes années, en France, 99% des hommes mariés étaient infidèles, aux États-Unis  les lTS décimaient une grande partie de la population, on appelait cela le mal vénérien, l'Angleterre connaissait la misère de la révolution industrielle. La vie des Québécois Canadiens Français Catholiques fut vraiment spécifique. Et si elle était emblématique, le film de Carl Leblanc nous apprend que, vécue par son père, elle était aussi exemplaire.

Actuellement, en Allemagne, les hommes sont de plus en plus itinérants, au Québec les femmes âgées sont de plus en plus sans abris, en Grèce les femmes sont de plus en plus prostituées. Si Éverard est resté un homme à la dignité bafouée à la fin de sa vie, de plus en plus, les gens n'auront même plus de dignité à ravaler. C'est un hommage à son père, aux hommes qui lui ressemblent, qu'a développé Carl Leblanc avec Le commun des mortels. C'est aussi une belle nostalgie dont nous ne pourrons plus avoir le luxe.

Déjà, le documentaire de Carl Leblanc a obtenu 2 prix. Il a été projeté au Festival Vues sur mer de Gaspé où il s'est mérité le Prix Gaspésien qui récompense le meilleur documentaire réalisé par un cinéaste gaspésien et le Prix du Public.

Bon cop Bad cop de Patrick Huard et Alain DesRochers
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Bon cop Bad cop 2 mérite d'être vu. Le scénario de Patrick Huard, digne d'éloges, maîtrisé avec brio, concilie attraits originaux et détails plausibles.  Autant  la trame événementielle que l'élaboration dramatique, sont déterminées par le dynamisme et le sentiment. L'ensemble, transmis avec un rythme soutenu, bénéficie d'une caméra et d'un montage alertes. Il y a une intrigue, un mystère à élucider mais, les situations cocasses et les relations interpersonnelles prennent le dessus.

La grande valeur du film réside dans les personnages et les acteurs qui les interprètent. Au contraire des pseudos héros américains sans humanité, David Bouchard (Patrick Huard) et Martin Ward (Colm Feore), deux personnages capables d'affection, avec des préoccupations parentales, nous introduisent à l'amitié entre hommes, un thème peu développé; il ne s'agit pas d'un machisme commun mais d'une amitié réelle.

La déclaration « J't'aime » était faite par le père à sa fille à la fin du premier film quand David voulait sauver son enfant attachée à une bombe. Quand Martin a des velléités suicidaires, c'est lui qui assume la déclaration à l'égard de son collègue David à la fin du deuxième film. Développé par la dimension parentale (David a une fille et Martin a un fils), le lien amoureux (David a épousé à nouveau son ex-femme Suzie, interprétée par l'actrice Lucie Laurier, qui est aussi metteure en scène par ailleurs) la présence physique (ils courent mais aussi ils sont essoufflés et l'un d'eux est tremblant…), le vécu des hommes au long du scénario s'enrichit donc de la relation amicale.

Le personnage David Bouchard exprime son indépendantisme. Plus d'une fois. Il faut saluer le courage de Patrick Huard qui soutient un tel idéal de dignité pour un peuple, un si bel objectif de libération après des siècles d'asservissement. La force intellectuelle devrait entraîner l'admiration pourtant ce sont la veulerie et la complicité qui caractérisent le plus grand nombre de gens. Cet indépendantiste, aux coté d'un anglophone, de l'Ontario, doit, en plus, endurer des américains qui voient des terroristes partout.

D'autres parts, les films de gars misent déplorablement sur l'asservissement des femmes. Or, dans le film de Huard et DesRochers (l'un à la scénarisation et à la production, l'autre à la réalisation) le personnage de Jen, la serveuse, renverse sémantiquement les stéréotypes en renversant physiquement le personnage de Mike. Dans le repaire des bandits où s'accentue l'infériorisation des femmes, Jen, soudain, déconcerte le méchant, et le public, en prenant le dessus sur lui. Elle exécute d'abord des mouvements d'auto-défense puis elle cogne Mike en lui reprochant d'être un maquereau. Son soulagement est perceptible par le geste et par la parole. Elle est d'ailleurs le personnage du film qui, lors d'une bagarre, frappe le plus longtemps.

Le personnage de Jen affirme un contrepoids à la banalisation de la violence faite aux femmes par la prostitution qui sévit à cause de la misère des femmes, misère économique, affective, psychologique.  Patrick Huard est lui-même un père; or,  un père bienveillant peut-il souhaiter pareil sort pour son enfant? On espère beaucoup l'implication des hommes dans leur rôle paternel. Cette inflexion de Patrick Huard dans la transmission misogyne sur laquelle tant d'humoristes et de réalisateurs misent, cette différence de traitement commande d'être remarquée et interrogée. Est-ce son parcours personnel, est-ce son implication de père, à quoi devons-nous qu'enfin un personnage féminin exprime une désapprobation de la prostitution dans un scénario signé par un homme? La réflexion est possible certes mais le plus appréciable reste le résultat. De plus, Patrick Huard a assuré la production à travers Jessie Films et, Jessie est le prénom de la fille qu'il a eu avec la chanteuse Lynda Lemay. En ce mois de la fête des pères, il revient de mentionner ces incidences.

Le premier film Bon cop Bad cop (Érik Canuel, 2006) se terminait abruptement, le suivant, Bon cop Bad cop 2, nous procure une conclusion significative, là encore, de plusieurs façons : le destin de l'adolescente est suggéré grâce aux costumes, le sort du malade est confirmé par un accessoire, et une forme de consécration relationnelle et professionnelle réunit les deux héros.

Patrick Huard a développé ce film pendant des années, réécrivant le scénario, s'informant, assurant la co-production : « Ça faisait onze ans que j'attendais. J'ai touché à tout, posé des questions, j'ai fouillé et j'ai remis en question. J'y ai mis tout mon cœur. Écrire, produire et jouer au cinéma sont des privilèges tellement grands. Surtout quand on fabrique un film que le public attend avec le sourire aux lèvres. »

Le retour de David Bouchard et Martin Ward fournit à chaque acteur des scènes de sensibilité alternant avec les moments cocasses et les scènes d'action. C'est à nouveau l'occasion d'apprécier le talent émérite de ces acteurs dans un duo dont on ne se lasse pas.  Bon cop Bad cop 2 est une belle réussite.

 

 

 

F ilms mentionnés dans cette chronique 

Le commun des mortels 2017
L'otage Carl Leblanc 2004
Le cœur d'Auschwitz Carl Leblanc 2010
Bon cop Bad cop 2 Alain DesRochers 2017
Bon cop Bad cop Erik Canuel 2006