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Chronique cinéma
mai 2013

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Spécial Intimidation 2e partie avec La cicatrice. Entrevue avec Luc Bourdon. Marie-Monique Robin et Émile Proulx-Cloutier louvoient entre cinéma, livres et chansons. No film d'époque tourné de nos jours. Et la réplique du mois en souvenir nous vient Des hommes et des dieux.

EN ENTREVUES

Lors de la première montréalaise du film La Cicatrice de Jimmy Larouche le réalisateur m'a exprimé le parcours personnel qui l'a amené au scénario et à la réalisation de son 1er long métrage tourné dans sa région du Saguenay-Lac St-Jean.

Jimmy Larouche : « L'intimidation, je l'ai vécue. Je m'en suis bien sorti. C'est pas le cas pour tout le monde.»

Lucie Poirier : « Vous affirmez vous en être sorti. C'est une déclaration plutôt rare. Comment avez-vous fait?»

J.L.: « Grâce à 2 choses. Ma famille m'aimait beaucoup et j'étais fort. J'ai répondu avec mes poings. Mais j'espère qu'il y a d'autres façons.»

L.P.: « Quel est votre idéal pour que le problème s'estompe?»

J.L.: « Il n'y a pas de solution dans le film. Mais, il faut en parler se conscientiser. Les gens commencent à se conscientiser. Il y en a qui disent C'est juste une histoire d'enfants. Ça va l'endurcir. Si tu grandis en pensant que t'es de la merde, tu deviens de la merde. Si on en parle, dans 10 ans ce sera comme le fait de battre les enfants, ce ne sera plus acceptable. Et, il n'y aura plus de retour en arrière. Dans 10 ans, ça ne passera plus l'intimidation. Ce n'est pas acceptable.

L.P.: « Comment s'est fait le développement de votre scénario?»

J.L.: « J'ai commencé il y a 3 ½ ans. Je voulais parler des blessures de l'enfance. Ça peut commencer à la maternelle. Être différent c'est pas évident. Moi j'étais intimidé parce que j'étais gros. Je me suis battu et j'ai gagné mes batailles. J'ai été du côté de ceux qui écœurent. Parce que t'as une rage, une colère qui t'amènent à faire ça. Devenir intimidateur t'amène à être dans la gang des cools.»

L.P.: « Vous avez tracé deux portraits dans le film, celui de l'intimidateur et celui de la victime?»

J.L.: « Oui. C'est un film dur. Sans solution. Mais c'est pour faire réaliser que ça peut changer une vie l'intimidation. Il va falloir arriver à créer des relations gagnant-gagnant. Les écoles vont présenter le film sans frais et je vais aller moi-même dans les écoles .»

L.P.: « Vous avez fait un film indépendant. Vous avez cru en votre projet.»

J.L.: « Oui. J'ai tourné au Saguenay-Lac St-Jean. Les acteurs ont accepté de la faire avec un cachet différé. Ils se sont déplacés pour venir tourner. Sébastien Ricard est venu pour une seule scène. La région d'Alma m'a donné des fonds. 9 jeunes de là ont tourné dans le film. L'une a tourné dans d'autres productions et va pouvoir payer ses études. Le monde ont cru dans mon rêve. La Sodec en dernier seulement, à la post -production. Des gens ont mis de l'argent dans le film. On a fait 12 festivals dont celui de Busan. Donc j'ai parlé d'Alma aux Coréens du sud.»

L.P.: « Vous envisagez de tourner un autre film?»

J..L.: « Oui. Le prochain Les vieux je vais le tourner sans subvention. Il va y avoir Dino Tavarone. Je lui dois beaucoup. Ce sera une comédie dramatique et il y aura aussi Jean Lapointe et Raymond Bouchard. Pour un autre film Le lac , là il va falloir que nous ayons une subvention.»

Dans La cicatrice , Marc Béland transmet par tout son corps l'accablement de Richard, la victime, son personnage. Il circule comme s'il était lui-même devenu une bombe qui risque d'exploser sans qu'on sache ce qui la déclenchera. Il m'a dit : « Ce film c'est un sujet peu traité avec une fin choc ».

Patrick Goyette, lui, m'a parlé de Paul, le personnage qu'il interprète : « Paul c'est le bourreau. On voit qu'il a été élevé avec une pression de son père. C'est plus subtil que tracé au crayon noir.»

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

  • La cicatrice Jimmy Larouche, 2013
  • Un musée dans la ville Luc Bourdon, 2012
  • La mémoire des anges Luc Bourdon, 2008
  • No Pablo Larrain, 2012
  • Héritage Thomy Laporte, 2013
  • Le monde selon Monsanto Marie-Monique Robin, 2008
  • Les moissons du futur Marie-Monique Robin, 2012
  • Le déserteur Simon Lavoie, 2008
  • Des hommes et des dieux Xavier Beauvois, 2010

Cette importance accordée au personnage du persécuteur a été appréciée par Dany Bouchard qui interprète la victime Richard Tremblay pendant son enfance. Impressionnant de maturité et de talent, Dany a bien voulu répondre à mes questions.

Lucie Poirier : « Les acteurs adultes ont été acceptés sans audition. Comment cela s'est-il passé pour vous?»

Dany Bouchard : « J'ai passé trois auditions pendant une période d'un à deux mois » .

L.P.: « Pourquoi êtes-vous content d'avoir contribué à ce film?»

D.B.: « Jimmy a présenté les deux côtés de la médaille. Autant l'intimidateur que l'intimidé.»

L.P.: « C'était la première fois que vous jouiez au cinéma?»

D.B.: « C'est ma 2e fois dans un film. J'ai participé à des séries. J'ai fait Cinémission , c'était une chronique sur le cinéma. J'achève mon secondaire 5 et je saute d'un projet à l'autre.».

Un autre jeune, François Gagnon, a auditionné lui aussi. Jimmy Larouche a remarqué sa grande sensibilité et lui a demandé d'écrire une lettre que l'actrice et chanteuse Martine Francke a lu. En voici des extraits :

« J'ai eu un grain de beauté sur une lèvre. Des noms me faisaient pleurer. Au début j'encaissais. J'étais seul dans mon coin. En étant rejeté je n'ai pas appris à être sociable. Je suis devenue plus colérique. Les professeurs … ils m'ont pris plus au sérieux mais pas assez . En 4e année une opération mais je me fais encore écœuré ».

Le film La cicatrice commence et s'achève avec une volée d'oiseaux. Un plan panoramique nous montre le barrage de La petite Décharge. Les scènes de paysages sont magnifiques et rendent la région attrayante, non pas de façon touristique mais, à cause de sa richesse naturelle et de ses agglomérations à dimension humaine. Pourtant, c'est dans cet endroit que l'inhumanité sera perpétrée.

Paul, de son père, entend des phrases telles que : « Ça va t'endurcir un peu » assénées devant Richard qui deviendra sa victime. Le déroulement du film nous amène à suivre les personnages à 3 âges différents : enfant, adolescent, adulte. Mais, ces différentes époques se chevauchent, se précèdent, se succèdent jusqu'à culminer au moment où Richard, enfant, adolescent et adulte sont simultanément présents pour s'adresser à Paul adulte.

En convoquant les flash-back Larouche respecte la divulgation des faits certes mais, surtout, il en accentue l'impact sur l'émotion. Le temps présent reste investit du choc psychologique causé dans le passé.

De plus, la victime, Richard n'est pas présenté comme un homme parfait. Larouche a évité le manichéen duo bon/méchant pour montrer que Richard, suite à la persécution, est devenu dysfonctionnel. Il a des problèmes d'alcool, de colère, de concentration. « Les enfants ça a besoin d'amour pi ça j'en ai pas à donner. Je m'aime pas.» Et quand Paul lui reproche : « Si t'es jamais passé à autre chose, c'est pas mon problème » Richard répond : « Mon gars (Sébastien) il va devenir comme toi ou comme moi. Dans les deux cas, ça m'écœure ».

Une scène est particulièrement remarquable : Richard secourt un chien maltraité qui le mord ensuite. Dans ma précédente chronique, la première partie de ce spécial intimidation voir http://norja.net/videocapsules/html/c_avril_2013.html je transcrivais les paroles de Jasmin Roy : « Une personne qui vit de l'intimidation c'est comme un chien qu'on bat, on a beau vouloir le caresser par après, il a peur de n'importe quelle main. Même les mains aimantes ».

D'ailleurs, Jasmin Roy était présent à la première du film pour remarquer : « Les gens victimes d'intimidation, 1 sur 2 aura des idées suicidaires, des problèmes de santé mentale. Si un enfant vit trop longtemps dans un milieu hostile le gène de l'humeur est modifié.»

La Cicatrice mérite à tous ses artisans de nombreux éloges. Tout y est pertinent et percutant.

Luc Bourdon ouvre et termine Un musée dans la ville avec les captations de caméras de sécurité du Musée des Beaux-Arts de Montréal. Le documentariste a filmé les rénovations, les coulisses, les explications, les enthousiasmes et les décisions des gens impliqués dans les transformations qui ont fait du musée un lieu en 4 édifices.

Au pied du Mont-Royal, se concentrent la richesse, l'influence, l'église, les résidences, l'Université McGill; une notion de mode de vie alors que le musée était d'abord une galerie d'art. Le poids d'une tradition très dynamique devait peser près du caractère moderne qui rompait avec l'élégance déjà construite rue Sherbrooke. L'intégration contemporaine qui marque son temps côtoie donc les magnifiques édifices qui étaient présents. Les comportements physico-chimiques des matériaux ont été étudiés.

Luc a aussi filmé les comités d'acquisition, les rénovateurs et leurs rénovations, les conservateurs et leurs décisions. Il a inclut l'information des médecins qui nous apprennent que c'est un vrai phénomène la fatigue dans les musées. Il a choisi de dédié son documentaire à Marcel Simard. Sur cet accompagnement filmique de la restauration et de la construction, Luc a accepté de s'entretenir avec moi.

Lucie Poirier : « Combien de temps avez-vous consacré à ce projet?

Luc Bourdon : « Un documentaire d'une heure c'est un an. Mais celui-là m'a pris trois ans. Avec des pauses. Et des délais. On n'annonce demain on va faire telle construction et le lendemain non ce n'est pas ça. Et puis, tu prépares selon ce que tu vois dans le musée. Tu reviens, et c'est changé. Quand tu vas là tu es accompagné, on ouvre la porte, tu passes, on barre la porte derrière toi. Tu continues comme ça tout le long du trajet. C'est une banque. Il y a 17 voutes. C'est la plus vieille institution en arts. Tout le monde a voulu collaborer .»

L.P.: « Qu'est-ce qui a favorisé l'initiative de ce projet?»

L.B. « J'ai vu les coulisses. C'est une fourmilière. Il y aurait le 150e anniversaire en 2010. Alors, j'ai eu l'idée, j'ai fait des recherches, un scénario, cherché du financement, refait le scénario.»

L.P.: « Après le tournage et le montage, dans le contexte où des œuvres d'art sont filmées, il faut contacter beaucoup de monde ?»

L.B. « Oui, mais ça ne me surprenait pas. C'est la problématique légale. Il faut appeler pour l'autorisation des artistes ou des ayants droit. Ils acceptent ou nous payons. Dans le cas de Miles Davis la fondation a beaucoup collaboré, ils en étaient même très heureux.»

L.P. « Comment résumez-vous le résultat?»

L.B. « C'est un patchwork de Montréal, des différentes influences architecturales.»

Encore une fois, ainsi qu'il l'avait fait avec son magnifique La mémoire des anges, Luc Bourdon avec Un musée dans la ville a su témoigner en transmettant des informations et en suscitant des émotions.

EN ANALYSE

Le film No de Pablo Larrain interpelle la réflexion en terminant ainsi qu'il a débuté : René vend la prospérité d'un pays à travers la campagne publicitaire d'un produit : « Le Chili pense à son avenir ». Entre les 2 scènes, un moment historique, le référendum au Chili en 1988 sous la pression internationale alors qu'Augusto Pinochet y sévissait. Le dictateur voulait être élu mais il y a eu une opposition.

René Saavedra (Gael Garcia Bernal) doit orchestrer une campagne publicitaire pour inciter la population à voter No. Mais, cette campagne doit être attrayante, elle ne doit pas apeurer la population avec des statistiques sur les disparitions et les tortures.

Utiliser des moyens capitalistes pour mettre fin à une dictature, voilà le stratagème. Au moment du We are the world américain, la recette efficace inclut jingle, chanson, chorégraphies…Tout ce qu'il y a de plus simpliste, kitsch, est mis de l'avant, la recette efficace est reprise.

Les messages à la télévision ressemblent à des publicités de boissons gazeuses. Les gens doivent pouvoir s'identifier. Simultanément, Jane Fonda, Christopher Reeves et Richard Dreyfuss incitent les gens à voter dans d'autres messages à la télé.

Le No l'emporte. Dans la rue, René pleure; lui, fils de Manuel Saavedra qui avait contesté le régime, lui, marié et père, lui, qui s'est orienté différemment de Lucho son associé, il a participé à cette victoire.

Le film recrée l'époque par des allusions telles que l'arrivée du four à micro-ondes sur le marché. Mais, c'est surtout par la facture de l'image que l'ambiance est celle des années 80. Des flairs, des éclats de lumière, accrochent le regard pendant l'action. Le réalisateur Pablo Larrain a retrouvé et utilisé 4 caméras des années 80. L'insertion d'images d'époque se fait donc sans rupture de ton, de façon harmonieuse.

Le début et la fin du film nous montrent une scène d'un magnifique lyrisme alors que le travelling de la caméra nous permet d'accompagner René sur sa planche à roulettes. C'est ainsi véritablement que « Le Chili pense à son avenir » en le rêvant dans une envolée irrépressible de liberté. Puis, là encore, reprise de la scène du début, René est avec un client auquel il vente un nouveau type de communication : « Le Chili pense à son avenir ». La boucle est bouclée. Retour au point de départ. Entre les deux, certes, la fin du règne de Pinochet, mais, on reste dans la manipulation ce n'est plus au nom de la dictature, c'est pour le capitalisme; l'un et l'autre engendrent toujours la misère.

EN DOCUMENTAIRE ET EN LIVRE

Dans ma précédente chronique, je mentionnais la détresse des agriculteurs toujours plus acculés à la faillite et au suicide. La misère de ces travailleurs est mondiale et complexe. Dans le court métrage Héritage Thomy Laporte montrait le suicide d'un fermier au Québec alors que dans le documentaire Le monde selon Monsanto Marie-Monique Robin s'indignait des suicides des agriculteurs en Inde.

Marie-Monique Robin s'intéresse depuis des années aux problèmes de l'alimentation en lien avec l'agriculture. Elle a créé sa maison de production audiovisuelle, m2rfilms, afin de produire le documentaire qui accompagne son livre Les moissons du futur paru au Québec chez Stanké.

Elle a été impressionnée par Olivier de Schutter, juriste belge et rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l'alimentation, qui a affirmé à Genève que « les prix alimentaires mondiaux ont augmenté pendant 8 mois consécutifs, c'est une crise de la pauvreté, c'est une crise de la nutrition, c'est une crise écologique ». Il a déclaré au Mexique : « La faim n'attend pas. Il nous faut des politiques permettant aux pays de se nourrir eux-mêmes. Il faut protéger les producteurs contre les abus des grands acheteurs de denrées alimentaires en développant les pratiques agro -écologiques et en réduisant la dépendance de la production alimentaire par rapport aux énergies fossiles.»

En accord avec cette perspective d'améliorer les pratiques d'agriculture, Marie-Monique Robin a entrepris de rencontrer des agriculteurs, des scientifiques et elle a enquêté dans neuf pays sur l'alternative qu'est l'agro-écologie; elle prône les possibilités de minimiser, et même remplacer, l'agriculture industrielle. Elle déplore l'exclusivité des multinationales et les aléas de la spéculation puisque « depuis un demi-siècle le modèle agro-industriel n'est pas parvenu à nourrir le monde » p.12.

Comment peut-on revenir à des processus traditionnels, dont le savoir doit parfois être retrouvé, et pourquoi faut-il cultiver autrement?

Dans son livre, Marie-Monique Robin relate qu'au Malawi le président Mutharika a été confronté au fait que la solution a été d'utiliser « les arbres comme engrais » p. 29. « L'avantage de l'agroforesterie, par rapport aux monocultures, c'est qu'elle introduit de la biodiversité dans les systèmes agraires » p.33. En France, dans la région de Montpellier, Christian Dupraz souligne : « une autre voie est possible. Le mélange des arbres et des cultures, des arbres et des pâtures, des arbres et des animaux d'élevage » p.49.

Pour son documentaire, au Mexique, la réalisatrice a filmé un couple qui sème simultanément maïs, haricot et citrouille selon un modèle traditionnel : le maïs sert de tuteur au haricot qui fixe l'azote de l'air, l'apporte au maïs alors que les feuilles de citrouille procurent de l'ombre et de l'humidité. Les autres herbes qui poussent sont données aux animaux. Ce modèle d'agriculture permet d'être autosuffisant.

Miguel Altieri, professeur à Berkely confirme que l'agro-écologie « procure des synergies qui rendent le système beaucoup plus productif que les monocultures ». Avec le maïs transgénique, il faut racheter des semences chaque année et les parasites dans les monocultures sont de pires en pires. On finit par pulvériser toutes sortes de produits chimiques. « C'est un peu comme si nous faisions la guerre à celle qui nous nourrit » dit le cultivateur mexicain. Avec la souveraineté alimentaire, les familles ont plus de sécurité.

Les façons industrielles de cultiver ont d'énormes conséquences. David Pimentel, entomologiste, s'inquiète des insecticides qui causent pour 10 milliards de dollars de dommages chaque année. Au problème du cancer s'ajoutent les conséquences de l'Aléna : la pauvreté. Les pauvres urbains souffrent de la faim silencieuse. Quant aux réfugiés climatiques, ils sont en nombre croissant.

L'entraide, l'effort collectif, la transmission orale se révèlent des voies d'amélioration immédiate et future. Pour le documentaire, la cinéaste a filmé Marc Majoni et son épouse au Malawi qui invitent les gens à venir chez eux pour apprendre comment cultiver en utilisant les arbres comme engrais. Dans son livre, elle consacre des pages à Manfred et Friedrich Wenz qui organisent des formations sur leur ferme afin de transmettre les techniques culturales simplifiées. « Nous ne labourons pas parce que nous essayons de remuer le sol le moins possible, dans la nature, il n'y a jamais de sol nu » p. 78 et ils ont semé une combinaison de plantes « puisqu'elles se complètent pour constituer un engrais vert qui permet d'enrichir le sol à court terme, mais aussi de le construire à long terme » p. 79.

Le système de production des aliments doit revenir à l'échelle de la ferme et tenir compte des effets à longs termes. « Nous devons revaloriser le statut du paysan. Nous devrions avoir la même estime pour le paysan que pour le médecin » considère Hans Herren, directeur de l'institut du millénaire de Washington.

Zeyaur Khan a uni science et tradition en développant la technique du push-pull, répulsion-attraction. Elle consiste à planter le desmodium et l'herbe à éléphant avec le maïs ce qui permet d'éviter l'utilisation de pesticides et d'herbicides. Les rendements augmentent de 120% en 3 ans.

Production et marché locaux favorisent l'autonomie. Les politiques peuvent contribuer à cette indépendance. Ainsi, au Sénégal le gouvernement a bloqué l'importation d'oignons, la production locale a permis à la population de travailler sur place. En 6 ans, une filière s'est développée et il est envisagé de créer des magasins de stockage. La souveraineté alimentaire implique une structure de concertation. Ce modèle de régulation inclut les producteurs et les consommateurs dans une chaîne plus courte qui les relie.

Au Japon les importations de riz sont fortement taxées donc la production locale prospère. Les paysans, tels que Yoshinori Kaneko d'une famille de paysans depuis 10 générations, cultivent le riz et une variété de légumes, évitant ainsi des parasites et des maladies qui sont le lot de la monoculture. « Rien ne se perd car tout fait partie du cycle de la vie. La production agricole fonctionne en circuit fermé » constate Marie-Monique Robin. Les Kaneko fabriquent leur carburant, vendent à trente familles de consommateurs et ne contribuent pas aux gaz à effet de serre. Madame Kaneko prépare des paniers de produits selon les goûts des familles qu'elle connait personnellement. « Il n'y a pas de prix fixé pour les légumes, nous les offrons et en échange nous recevons ce que nous appelons un remerciement. Parce que nous considérons que la nourriture n'est pas un produit comme les autres, c'est une relation très sereine, la question de prix est accessoire » explique Monsieur Kaneko à la caméra.

Sur ce sujet de la détermination du prix d'un aliment, Marie-Monique Robin dans son livre ajoute une citation de Masanobu Fujuoka : « Les prix sont une invention de l'homme; ils n'existent pas dans la nature. À l'origine, la nature était libre, non discriminante et équitable. Rien n'a moins de rapport avec les produits de la nature que l'argent » p.275.

Le documentaire et le livre s'achèvent avec l'agronome Marc Dufumier qui est formel : « nourrir 9 milliards de personnes en 2050 avec une agriculture sans pesticides, c'est absolument possible, mais en revanche, c'est savant ». En effet, l'union des connaissances scientifiques et traditionnelles réorientera l'agriculture. « Il faut absolument libérer les paysans de cette prison qu'ont construite les firmes de l'agro -industriel. Et c'est, enfin, une révolution politique et sociale, dans la mesure où il faut que les consommateurs soient suffisamment rémunérés pour pouvoir acheter plus cher des produits de qualité et apprennent aussi à mieux manger »p.284.

Marie-Monique Robin, que j'ai déjà rencontrée, est une femme extraordinaire : déterminée par de nobles idéaux, elle cumule théorie et pratique, amalgame démonstrations et explications, prend le temps de rencontrer les protagonistes et fait l'effort d'observer les faits, rend compte de la réalité. Elle est une journaliste exceptionnelle parce qu'à travers toutes ses démarches elle priorise l'intégrité du vivant, soit-il végétal ou humain.

EN CHANSONS

Émile Proulx-Cloutier a réalisé plusieurs courts métrages dont La vie commence que j'ai analysé dans ma chronique cinéma de décembre 2009 (http://norja.net/videocapsules/html/decembre_2009.html)

Il a aussi tenu le 1er rôle, celui de Georges Guenette, dans le film éloquent et pacifiste de Simon Lavoie : Le déserteur. Maintenant, en tant qu'auteur, compositeur, interprète, il présente Les chansons cachées en s'accompagnant principalement au piano. Il aligne savamment le résultat de son instruction et de sa réflexion dans le déferlement lexical de ses jeux de mots percutants.

Émile Proulx-Cloutier exprime une grande maturité dans les paroles de ses chansons en procédant par l'utilisation de la métaphore « ton âme analphabète », du pléonasme « une grosse-grosse-grosse capote sur le cœur », de l'antithèse « Jeunes blancs-becs, vieux matamores », de l'allitération « tu boites tant que tu tends à droite », « Iconoclastes des hautes castes », On attend une paye ou un pays », par la transformation des syntagmes « mon esprit bottine », « une bad loque humaine », « toute bonne chose a une feinte », le déroulement narratif aboutissant à un retournement de situation dans les chansons Aimer les monstres, Les mains d'Auguste, Big.

Les textes d'Émile Proulx-Cloutier dénotent sa capacité à élaborer un personnage de ses caractéristiques physiques jusqu'à la révélation, par des touches d'émotions, de subtils traits de rêves, le portrait caché de l'âme qui souffre, celle du p'tit de 12 ½ ans qui voudrait recommencer toute sa vie, celle de la louve de mille ans que son chien promène.

Dans la nuance, dans le détail, Émile Proulx-Cloutier chante la tragédie individuelle et collective et il laisse percevoir le drame intérieur qui couve sous les attitudes blindées.

Dans Le grillon et la libellule, il développe les similitudes entre le besoin d'un emploi et l'espoir d'un amour à travers l'image de la lumière intermittente pour le peuple qui travaille quand la mine ferme, pour le cœur qui veut aimer quand l'autre s'en est allé, pour qui est déterminé par une suprême aspiration l'éclat fugitif instille son pouvoir fallacieux.

Son grand-père Émilio lui a légué son prénom et l'inspiration pour la chanson Votre cochon s'couche, l'histoire d'un mal aimé dans une famille blâmante qu'il fuit : « vous viendrez faire un tour dehors Mequ'y fassent des portes larges comme vos têtes!»

En affirmant « Chu propre, poli et ponctuel », il ironise sur le stéréotype du bad boy aux « doigts sales, nul si découvert ».

Dans Big et Race de Monde, il impressionne en articulant un crescendo politique ciselé à même les allitérations, les assonances et les énumérations qui caractérisent la force de ses textes.

Après 7 Prix au Festival en Chanson de Petite Vallée en 2011, après une tournée en 2012-2013 lors de laquelle il dédicaçait son opuscule Quelques Paroles qui se termine par le syntagme « la vie commence », il nous laisse espérer la sortie du disque qu'il enregistrera cet été. Avec la qualité de ses paroles, Émile Proulx-Cloutier nous prouve que, déjà, il est un grand poète.

EN SOUVENIR

« Le fleurs des champs ne changent pas de place pour trouver les rayons du soleil.»

Dans une atmosphère sereine, déterminés par une ouverture du cœur absolue, frôlés par le doute, envahis par la peur, convaincus de leur apostolat, animés par leur sérénité, les moines trappistes de Tibhirine en 1996 ont choisi de rester dans leur monastère en pleine guerre civile algérienne. Dom Christian de Chergé, incarné par Lambert Wilson dans le magnifique Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, exprime sa décision avec une métaphore florale.

Vous pouvez relire ma chronique de décembre 2010 (http://norja.net/videocapsules/html/decembre_2010.html) dans laquelle j'analysais ce film d'amour.

Car le réalisateur a su imprégner chaque scène, même celles de violence, d'un amour offert, d'un amour mendié, d'un amour manquant, d'un amour inconditionnel. Lambert Wilson lui-même remarquait, de ce film, les « valeurs d'amour, d'altruisme, de spiritualité ». Malgré la mort qui rode, surgit, s'impose, l'impression d'une joie, en tout et au-delà de tout, persiste.

Ce film prégnant transforme par sa représentation et son évocation. C'est un beau et triste film d'amour, l'amour qui propulse, qui rassure, qui persiste car, encore, Christian le prône : « L'amour espère tout, l'amour endure tout »

BIBLIOGRAPHIE :
Les moissons du futur Comment l'agroécologie peut nourrir le monde Marie-Monique Robin Éditions Stanké 312 pages 2013
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