Vous cherchez une auto familiale, une idée de décoration, de rénovation. un voyage vacance, un bijou, une banque, un produit naturel écologique, une vitamine santé, un restaurant, un vétérinaire.

Autres textes

 

Chronique cinéma
novembre 2011

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Cinémania et les RIDM se succèdent en novembre. Spécial FNC. Cette année, Cinémania pour sa 17e édition se déroule du 3 au 13 novembre et chevauche les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal qui invitent les adeptes du genre du 9 au 20 novembre à Montréal.

EN FESTIVAL

La 40e édition du Festival du Nouveau Cinéma du 12 au 23 octobre 2011 s'est caractérisée par des films qui innovent tant sur le plan technique que thématique. Le FNC a excellé en présentant des films qui rendent hommage à des artistes (Paule Baillargeon, Pierre Lacotte, Ghislaine Thesmar …) qui témoignent de la souffrance des jeunes hommes ne pouvant exprimer leur sensibilité (Laurentie, Roméo11) et en occasionnant des entretiens avec un jeune acteur beau et talentueux, Ali Ammar. Pour son anniversaire de rubis (40e) le FNC dont le symbole reste le loup avec sa Louve d'Or et ses P'tits Loups a offert des films qui nous révèlent le phénomène humain dans sa douleur, dans son talent, dans son cheminement qui n'est jamais aussi universel que lorsqu'il est personnel.

Pendant le FNC à Montréal se préparait le Festival international en Abitibi -Témiscamingue avec, en première mondiale, Trou Story de Richard Desjardins et Robert Monderie. Nickel de Sudbury, argent de Cobalt, or de Timmins, cuivre de Rouyn attisent la convoitise. Les deux cinéastes, originaires de la région, se sont concentrés sur le contraste entre les profits extraordinaires des entreprises minières et leur peu d'impôts, entre l'énormité de leur insouciance et la misère de leurs travailleurs, entre l'ampleur de leur négligence et la dégradation de l'environnement, entre la profusion des richesses d'ici et le peu de retombées pour les localités puisque les extractions sont emportées à l'étranger.

De l'Office National du Film, aussi, était projeté Trente Tableaux de la lauréate du Prix Albert-Tessier 2009, Paule Baillargeon. Commencé pendant sa résidence à l'ONF il y a deux ans, le film était aussi présenté dans le cadre du FNC. Trente Tableaux réunis 30 instantanés annoncés par l'âge de la cinéaste au moment du fait relaté. 30 sélections, dans une vie remplie par la carrière, l'amour, l'enfance, la maternité, l'écriture,le dessin, la révolte, sont exprimées par le traitement d'archives, les extraits de films, les tournages récents entre le quartier Hochelaga et la campagne de Val-d'Or ainsi que par l'animation des dessins de la réalisatrice.

Paule Baillargeon commence par un extrait de film où elle retire un costume de religieuse en relatant «30 ans, j'attends comme une femme attend». À 10 ans au chalet de ses parents, dépressive, elle pensait : «Je ne suis plus rien». À 60 ans elle marche avec Wattam le chien au pelage laineux qu'elle a recueilli. Retour à 10 ans, à cette famille de 5 enfants où la mère la considère sans talent pour le dessin : «Les mots tombent doucement de la jolie bouche de ma mère et je meurs».

Elle évoque cette mère sans orgasme, Pierre Eliot Trudeau «avec le sourire du mépris pour le peuple dont il est issu» elle rappelle sa découverte du désir à la lecture du livre Mayerling avec le Prince Rodolphe; une phrase résume ses trois faits : «Nous les femmes sommes perpétuellement dans des Événements d'Octobre.»

À 13 ans, elle écoute les confidences des amies et voisines de sa mère : «Ces femmes travaillent comme des bêtes et pourtant on dit qu'elles ne travaillent pas».

Les extraits de son film La cuisine rouge (1979) ravivent ses souvenirs de la révolution des femmes «Je sais qu'elle ne durera pas c'est trop gros pour durer. Les femmes ne sont rien, ça les rend folles. Je me débats pour finir le film à ma manière. Je tournerai d'autres films mais je ne ferai plus de cinéma. Je ne pourrai plus raconter mon histoire .»

Me reviennent alors ses paroles de Paule lors de sa participation au film La vie privée du cinéma (2011) de Denys Desjardins «ce film-là c'est ma vie. Je voyais venir 1980 et des films comme La cuisine rouge, ça ne s'est plus jamais fait» (voir ma chronique de l'été 2011 http://norja.net/videocapsules/html/ete_2011.html)

À 37 ans, elle était enceinte. Des séquences nous la montrent avec sa fille qui a joué de la contrebasse pour la trame sonore de son film. (Par ailleurs, l'évocation de cette maternité dans le film me rappelle que, lors de sa grossesse, Paule Baillargeon, grâce à son audace, avait partagé un repas avec François Truffaut alors qu'il n'était pas prévu que ces deux-là soient assis à une même table.)

À l'aube de ses 65 ans, elle se laisse flotter dans l'eau d'un lac : «Je suis une femme seule. Mon quartier se gentrifie. Je rêve encore à l'amour. La femme invisible est la plus photographiée au monde. Elle est un tombeau ambulant. Oui maman en ce moment je suis parfaitement heureuse.»

On attribue le genre masculin au mot génie. Il serait approprié de dire de Paule Baillargeon qu'elle est une génie. Cette genèse d'une œuvre cinématographique, cette esquisse d'une vie diversifiée, défilent dans la perspective d'une société dont la fulgurante évolution s'est interrompue le 6 décembre 1989 «les terribles représailles».

Trente tableaux de Paule Baillargeon : Magnifique. Créatif. Féminin, donc rare.

Avec son documentaire C'est surtout pas de l'amour-Un film sur la pornographie (1981 ), Bonnie Sherr Klein nous apprenait que Hitler a d'abord envahi les pays de l'Est avec du matériel pornographique. La porno isole, rend apathique, le consommateur se désinvestit de toute initiative.

Or, la porno n'est plus pornographique; d'expression de la transgression de l'interdit, elle est devenue obligation de conformité à la norme. Être porno ou ne pas être. Avec les dégâts que cela entraîne.

Laurentie, scénarisé et réalisé par Mathieu Denis et Simon Lavoie, n'est pas un film porno parce que sa 1e image cadre une stripteaseuse dans un isoloir avec un client mais parce qu'il rend évidente la détresse d'un homme avec ses sanglots. Il démontre la progressive dépendance d'un jeune homme à la porno et à la masturbation, jusqu'à la compulsion. Les plans séquences instillent un rythme patient qui permet l'élaboration du climat angoissant. Les scènes en temps réel transmettent ce sujet qui relève de la nouvelle transgression : le désespoir de l'homme qui a adhéré au stéréotype du macho au détriment de sa sensibilité et de ses relations.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS EN ANALYSE :

The Three Musketeeres-Les Trois Mousquetaires Paul W.S Anderson, 2011
Trente Tableaux Paule Baillargeon, 2011
Laurentie Mathieu Denis et Simon Lavoie, 2011
Roméo Onze Ivan Grbovic, 2011
Une vie de ballets Marlène Ionesco, 2011
Omar m'a tuer Roschdy Zem, 2011
Enlèvement John Singleton, 2011
Tueur d'élite Gary McKendry, 2011

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

Les Trois Mousquetaires court métrage français, 1903
Les Aventuriers de l'arche perdue Steven Spielberg, 1981
Mission : Impossible Brian de Palma, 1996
Entrapment Jon Amiel, 1999
Le roi danse Gérard Corbiau, 2000
Le parfum Tom Tykwe, 2006
The airship/undred years hence John Stuart Blackton, 1908
NotreDame de Paris Jean Delannoy, 1956
Casino Royale Martin Campbell, 2006
You only live twice Lewis Glbert, 1967
The Black Pirate Albert Parker, 1926
The Three Musketeers Fred Niblo, 1921
Resident Evil (Paul W.S. Anderson, 2002
The Three Musketeers Stephen Herek, 1993
Trou Story Richard Desjardins et Robert Monderie, 2011
La cuisine rouge Paule Baillargeon, 1979
La vie privée du cinéma Denys Desjardins, 2011
C'est surtout pas de l'amour-Un film sur la pornographie Bonnie Sherr Klein, 1981
Les Mots Ivan Grbovic, 2009
Les Plouffe (Gilles Carle, 1981
BenX Nick Balthazar, 2007
The Amy Fisher Story Andy Tennant, 1993
The casualties of love : the long Island Lolita story John Herzfeld, 1993
Amy Fisher : My Story Bradford May, 1992
The fugitive Andrew Davis, 1993
My father's Shadow Peter Levin, 1998
Cordélia Jean Beaudin, 1979
L'affaire Coffin Jean-Claude Labrecque, 1979
L'affaire Marie Besnard Yves-André Hubert, 1986
Marie Besnard, l'empoisonneuse Christian Fauré, 2006
L'affaire Dominici Claude Bernard-Aubert, 1973
L'affaire Dominici Pierre Boutron, 2003
L'affaire Dominici par Orson Welles Christophe Cognet, 2000
Le Pull-over rouge Michel Drach, 1979
L'affaire Christian Ranucci : le combat d'une mère Denys Granier-Deferre, 2007
L'affaire Lafarge Pierre Chenal, 1938
Le juge et l'assassin Bertrand Tavernier, 1976
The Gray Man Scott L. Flynn, 2007
The Devils Ken Russel, 1971
The Hurricane Norman Jewison, 1999
James Bond 007 contre Dr.No Terence Young, 1962
The Bourne Identity Doug Liman, 2002

Dans La cuisine rouge de Paule Baillargeon, un homme ondulait du bassin en se déshabillant sur une table. Selon la réalisatrice, répétons-la, «des films comme La cuisine rouge, ça ne s'est plus jamais fait» avec une scène où l'homme assume le fardeau de la séduction. Toutefois, Laurentie montre la nudité frontale masculine, non pour séduire, pour rabaisser en exhibant, ainsi que le véhicule la nudité frontale féminine, mais pour divulguer cette vérité cachée où l'homme reste prostré et coupable, défaillant et souffrant. L'homme préserve son authenticité par la dissimulation, la femme y prétend par l'exhibition. On s'étonne qu'il n'y ait plus d'histoires d'amour, il n'y a même plus d'individus.

Les évidentes tristesses et sordidités de la rencontre vénale débutent Laurentie. Interprété avec une douleur larvée par Emmanuel Schwartz, aussi producteur associé du film, Louis Desprée, 28 ans, technicien audiovisuel, ne semble guère heureux en payant une stripteaseuse.

Dans la partie I, Fantômes, Louis aborde Rosalie en lui mentant : il l'attendait mais prétend être en retard. Après leur accouplement, une citation poétique apparaît à l'écran : «il fallait bien parfois que le soleil monte».

Louis emménage avec l'aide de deux amis. Dans l'escalier qui tourne, la montée de la cuisinière est ardue. La vie semble pénible, menaçante pour Louis qui traîne un sanglot dans la gorge. Il habite à Montréal. Sa famille vit à l'extérieur. Régulièrement, il lit de la poésie. Dès qu'il se rend dans un commerce, il doit parler une autre langue, l'anglais.

Au travail, il répond «J'file pas trop aujourd'hui» quand un collègue lui propose de se joindre à un groupe pour le repas. La crise couve. Il se masturbe sur son lieu de travail en regardant une scène de fellation. Son voisin, Jay Kashyap reçoit une amie et Louis colle son oreille au mur pour entendre les gémissements du couple.

Partie II : Tumultes «à me faire crier d'angoisse». Un groupe d'anglophones ridiculisent Louis et ses 2 amis et les agressent. Louis se retrouve seul à pleurer dans la rue. La menace s'accroît. Le coté taciturne du jeune homme met mal à l'aise son voisin quand il s'adresse à lui.

La déviance de Louis peut le mener vers la criminalité. Effectivement, il entre dans le logement de Jay. Ce voisin a une vitalité dont Louis est dépourvu. Cette différence attise sa fascination mêlée de ressentiment, d'envie. Jay a des photos qui témoignent de ses amitiés et un cahier qui suggère ses études. La normalité, l'ordinarité l'interpellent comme un état inaccessible. Par contraste, le bonheur de Jay impose à Louis son indéniable descente aux enfers.

Parvenir à s'adapter, à fonctionner, à continuer un parcours jusqu'à être banal, vieux, relèvent de l'exploit phénoménal de nos jours. Le vieillard qui avance dans l'église avec sa marchette représente cette simplicité et ce temps qui ne nous sont plus alloués. La caméra cadre Louis assis, pano vers la gauche, accompagnement du vieillard dans sa marche difficultueuse, pano vers la droite, Louis n'est plus là. Dans une même séquence, deux temps, l'avant, l'après, qui se termine par une symbolique absence, un prémonitoire retrait, une disparition annoncée.

Louis est fragile comme une bombe à retardement. «Merci d'être là les gars» dit-il aux compères du déménagement. Il leur fait écouter Impromptu (andante lirico) de Sibelius; là encore, dans cette pièce solennelle pour cordes, deux temps se succèdent. Pendant cette scène intense et magnifique, il pleure devant eux. «J'aimerais être prestidigitateur Je ne serais pas là quand l'impossible se rapprochera».

Partie III Abîmes : Le plan séquence est entièrement filmé dans le reflet du miroir. Il achète des vêtements dans une boutique. Party chez Jay. Louis fait l'effort d'aborder une fille qui s'éloigne. Louis se réfugie dans les toilettes pour pleurer et compenser avec son activité solitaire de prédilection : la masturbation. Il danse ensuite frénétiquement, attirant l'attention des invités déconcertés. Le 16 août, le lendemain matin, il se réveille sur un banc de parc. Il revient chez lui, sort le bac de recyclage, prend un tournevis, frappe à la porte de Jay.

Il arrive chez Rosalie qui étend son lavage. C'est d'abord par son reflet dans la vitre qu'il entre dans la scène. Il déclare alors une parole authentique, une supplique véritable : «Tu m'manques Rosalie tu m'manques».

«L'homme de mon pays…c'est toute sa jeunesse qui éclate en sanglots» L'affiche du film montrant Louis qui pleure son Québec s'accorde avec cette citation. Les citations poétiques ont été empruntées, entre autres, à Anne Hébert, Marie Uguay, Saint-Denys Garneau et Hubert Aquin.

L'impression laissée par Laurentie s'insinue pour s'imposer, inattendue, tenace, blessure ouverte. Nous n'avons pas accès à la totalité de l'être mais à l'ampleur de sa blessure. Louis fait pitié, il souffre d'un malheur si grand qu'il en devient dangereux, à la recherche d'un expédient à son mal de vivre, d'être.

On ne sort pas indemne de Laurentie il en reste un malaise qui se prolonge comme un tourment. Parfois j'attends cela du cinéma : un film dont on peut devenir amoureuse jusqu'à en être transformée.

Pendant le FNC dans le monde du hockey, un joueur lui aussi a fait l'effet d'une bombe. Mais c'est parce qu'il a parlé. Patrice Brisebois a déclaré avoir pris des antidépresseurs et avoir suivi une thérapie à cause d'une dépression. Chez les 12 ans et plus 8% de la population admet avoir vécu une dépression. Dans les pays industrialisés, la dépression est maintenant endémique, elle est la 1e maladie. Le fait de vivre dans les villes déséquilibre les sécrétions neurochimiques du cerveau, les problèmes relationnels sont les plus difficiles à régler, les abus en milieu de travail (exigences d'hyperproductivité) et scolaire (absence d'intellectualisation) se doublent souvent de harcèlement psychologique.

L'humain au cours des millénaires a modifié son appareil phonateur, il a descendu son pharynx, afin de parler. Plus de 70% de notre communication concerne nos émotions. Donc la verbalisation est d'une suprême, d'une vitale importance pour notre équilibre, pour notre épanouissement.

Jacqueline de Romily a écrit : «La langue permet de créer le lien, elle est au sens premier du terme, facteur d'intelligence. Dans mon permanent combat en sa faveur, il y a cette idée essentielle que la précision, la faculté de s'exprimer clairement et de comprendre ce que dit l'autre est le meilleur remède contre la violence. Ne pas pouvoir s'exprimer finit par des coups. Comment voulez-vous dès lors que, de la Grèce antique à nos banlieues, je ne persiste pas à cultiver le jardin des mots?»

Cette citation éclaire certes le film Laurentie en montrant les conséquences de l'impossibilité de dire, d'utiliser sa langue, d'augmenter son vocabulaire pour parvenir à articuler sa pensée, à confier son émotion. Or, il peut y avoir pire que le silence, il peut se développer le piège labyrinthique du mensonge. C'est le recours de Rami pour survivre avec son mal d'être, sa difficulté à partager ce qu'il ressent, ses efforts pour accéder à des situations en accord avec lui-même dans Roméo Onze, le 1er long métrage de Ivan Grbovic que j'avais justement remarqué lorsqu'il avait présenté son court métrage intitulé Les Mots. (voir ma chronique de décembre 2009 sur l'événement Prends ça court)

Tout est amour dans le film Roméo Onze : amour malhabilement exprimé par Rami, par Ziad, son père , par Sabine,sa sœur. Des films, maintenant, mettent en évidence les problèmes des hommes apeurés par la prise de parole; des jeunes, des hommes, mal dans leur peau. Leur mutisme ne signifie pas un manque d'attention, d'intérêt ou d'affection, elle résulte d'un manque de mots, de mots émis et reçus.

Mains au poteau du métro sur la ligne verte, station Atwater, la main de Rami, son visage, le seul visage distinctif parmi la foule. Boutique avec une musique tonitruante. Plan d'ensemble, Rami marche malgré un handicap aux jambes. Bibliothèque publique, cliquetis des claviers, Rami somnole. Pour avancer, il est constamment en déséquilibre. Puis, Rami dit à son père, Ziad, qu'il est allé à son 1er cours. Sa sœur aînée se marie, sa sœur Sabine le prend comme complice de ses cachotteries auprès de Ziad, sa grand-mère a des perles et sa mère un veston du père qu'elle tente de lui refiler avec quelques ajustements; symbolisme du veston, endosser l'identité du père.

Le soir venu, dans la solitude de sa chambre, Rami devient Roméo11 lorsqu'il s'entretient avec la belle Malaury26 à qui il raconte ses voyages d'affaires.

Église en famille. Boutique de vêtements. Ziad souhaite que son fils devienne comptable et lui montre comment reconnaître un bon tissu, il lui fait essayer un veston (à nouveau) en l'assurant : «Les femmes aiment les hommes en costume».

Physiothérapie de Rami. Avancer. Là encore symbolisme : avancer dans la vie. Et pour Rami, la situation est marquée par l'instabilité. Rami avance parmi la foule. Il repère des lieux luxueux. Ziad sera heureux quand ses filles seront mariées et que son fils aura une profession. Rami travaille au restaurant de son père où il remarque une jeune cliente. Sabine le prévient : «Tu fais peur quand tu regardes les filles comme ça».

Suit alors la magnifique scène des parapluies. C'est l'automne avec la douce, splendide, magique, Aquarian music de Hans Otte. On croirait une toile impressionniste.

Suivent des repérages, des boutiques, des divergences entre ce qu'il dit et ce qu'il fait. Moment de bonheur : la caissière du service au volant lui rend plus que sa monnaie, un sourire. Il roule en auto, heureux.

Mais pour Rami la dégringolade continue. Pendant que sa grand-mère regarde un beau chanteur à la télé, il prend des bijoux dans son coffret. Dans l'entrebâillement de la porte, il semble retenir ses larmes. Ou ses doutes.

Chaque visage de la famille s'illumine lorsqu'il annonce que samedi il sort avec une femme. Retour de la musique de Hans Otte. Remarquable scène : la tendresse du père quand il s'approche et lui donne de l'argent «Pour ta sortie».

Retour dans un des lieux repérés précédemment, hôtel de luxe. Au comptoir, il remet $530. pour la chambre 917 et demande «Changez mon nom pour Roméo». Sa silhouette en ombre chinoise devant la fenêtre. Sourire d'anticipation. Il répète ce qu'il va dire : «Je t'ai apporté des fleurs. J'ai senti qu'il fallait que je le fasse. Je suis un peu gêné. T'es vraiment belle. Pourquoi je marche comme ça?» Alors il essaie de marcher…droit; on a l'impression que ça doit lui faire mal jusqu'au cœur.

Dans le restaurant de luxe, lui aussi repéré plus tôt, il attend avec un évident malaise. Refuge dans la chambre. Le téléphone sonne, on cogne à la porte, il pleure sur le lit. Il pleure par détestation de lui-même, il se juge indigne sans avoir vérifié la capacité d'acceptation de l'autre.

Le subterfuge des cours de maths est découvert par sa famille. Une lettre a été livrée au père. Sa famille est à table. Rami avoue «Je ne veux pas aller aux HEC. Essaie d'avoir une opération aux 2 jambes et de marcher après. F…off!» Larmes familiales.

La tension de la scène rappelle la célèbre et terrible déclaration d'Ovide après l'humiliation infligée par Rita Toulouse dans Les Plouffe (Gilles Carle, 1981) «Y'a pas de place nulle part pour tous les Ovide Plouffe du monde entier».

Mais, Rami a commencé à accéder à la parole, importante, difficile, transformante; il propose à Malaury26 : «J'veux m'expliquer». Sur un banc, il attend. Des gars arrivent et admettent qu'ils l'ont berné : «Roméo toi aussi tu nous as menti. T'es plus menteur que nous». Rami hurle de douleur, tente vainement de se battre, court jusqu'à une rue où les autos circulent rapidement.

Hôpital. Ziad croit Rami endormi, en caressant sa tête, il pleure. Sans se retourner vers son père, le fils pleure aussi. Scènes d'archives : Rami enfant dans un hôpital qui s'efforce d'avancer. Debout, sans tenir la marchette, il envoie la main à la caméra avec sa petite frimousse irrésistible, adorable, aimable.

Le mariage de la sœur aînée. Dans l'auto, seul avec son père, Rami déclare : «J'veux plus travailler au resto». Cette verbalisation l'allège, il regarde son père en souriant. Retour de la scène de Rami en ombre chinoise devant la fenêtre, musique de Hans Otte. Pour la traditionnelle photo familiale de mariage, le père se déplace afin de tenir son fils près de lui. Sabine présente une amie à Rami. Elle fait une maîtrise en histoire. Les dernières phrases de Rami : «Dans la vie? Moi je sais pas encore. C'est vraiment la question que je me pose» avant qu'il avance pour se joindre à la foule qui danse.

Je me suis entretenue avec Ali Ammar qui incarne Rami. C'était sa première expérience en tant qu'acteur. Il avait répondu à une annonce de Ivan Grbovic. «J'ai eu quelques mois de coaching avant le tournage. Mon jeu est basé sur mes souvenirs. 24 heures avant, je me préparais. Parfois, j'ajoutais du texte au scénario. Le cri F…off, ça c'est moi, c'est venu comme ça. Avec ce film, j'ai eu la piqûre. J'ai aimé faire du cinéma. Je garde la porte ouverte.»

Lorsqu'Ali s'est levé, j'ai constaté avec étonnement qu'il a réellement un handicap aux jambes. Son jeu d'acteur est si convaincant que le handicap aurait ajouté au rôle de composition. Il m'a dit à ce sujet : «J'ai manqué d'oxygène à la naissance. Ma mère est venue du Liban avec moi. Les images d'archives c'était vraiment moi.»

Ali est si doux, si aimable, si sympathique qu'il suscite l'irrépressible envie de caresser son visage, de lui faire la bise, de lui dire des gentillesses. Comme lorsqu'il était enfant dans les images d'archives, il est attachant, sensible et charmant.

Dans la compréhension de son personnage, son talent d'acteur est peut-être tributaire de ses études en psychologie au cégep Ahuntsic; il veut aller à l'UQAM tout en restant disponible pour des tournages. «Ce film c'est un cadeau. J'en ferai d'autres si j'en ai la chance. Je suis ouvert à tout».

Le film rappelle aussi BenX (Nick Balthazar, 2007 ) par l'utilisation des conversations à l'ordinateur, le handicap et l'histoire d'amour. Joseph Bou Nassar dans le rôle de Ziad, le père confère une solidité à son personnage qui accueille la possibilité de développer l'expression de son affection; avec lui, la virilité n'est pas exempte d'émotion.

Roméo Onze de Ivan Grbovic, écrit par lui et par Sara Mishara, chef opératrice, au 46e Festival du film de Karlovy Vary a obtenu une Mention spéciale du Jury œcuménique et le Prix Découverte dans la catégorie Émile-Cantillon pour un premier long métrage au Festival international du Film francophone de Namur.

Le FNC présentait plusieurs films consacrés à la danse. Marlène Ionesco a réalisé une longue filmographie constituée principalement de portraits d'étoiles de la danse. Dans Une vie de ballets, elle nous fait connaître le parcours de Pierre Lacotte et Ghislaine Thesmar par leurs souvenirs et par des extraits rares de leurs prestations qui confèrent une grande valeur au documentaire.

Pour Pierre Lacotte danser c'est : «chanter avec mon corps». À 7 ans, il a vu le ballet Giselle et il a su qu'il voulait être danseur. Il connaît Serge Lifar et Solange Schwarz qui seront accusés d'être collabos. Lifar reviendra à l'Opéra de Paris au contraire de Solange (dont la continuation de la carrière inclura l'enseignement à la jeune Brigitte Bardot). Rapidement, il progresse. Sa professeure Lioubov Egorova aura sur lui une influence déterminante; elle l'a incité à monter des ballets classiques.

En 1954, il privilégie de danser La nuit est une sorcière, un ballet de Sidney Bechet ce qui le place en conflit avec l'Opéra de Paris; on lui avait promis qu'il pourrait resté avec l'Opéra tout en dansant au Théâtre des Champs-Élysées. Mais cette promesse est ignorée car celui qui l'a faite devient malade. Le nom de Pierre Lacotte apparaît donc sur deux affiches simultanément. Un huissier constate chaque soir qu'il interprète le ballet de Bechet; pendant un mois il a donc dansé avec «une tension épouvantable».

Par des films projetés au cinéma de Rabat, capitale du Maroc, des extraits de Giselle et Le lac des Cygnes, Ghislaine Thesmar a été éblouie «Je n'avais plus aucun doute sur ce vers quoi je voulais tendre dans la vie». Elle ressent un engouement pour le ballet blanc, le ballet romantique (avec un tutu long originalement dessiné par Eugène Lami).

Pierre Lacotte entreprend des recherches afin de remonter des ballets romantiques. En 1968, Ghislaine et lui se marient. En 1971, il entreprend de présenter La Sylphide créé en 1832 par Filippo Taglioni le père de Marie Taglioni. (Cette ballerine a transformé l'art de la danse par son utilisation des pointes, que Mlle Gosselin avait d'abord chaussées, et par sa présence éthérée sur scène faisant triompher le ballet romantique.) La Sylphide est la consécration de leur union et l'essor de leur carrière.

Ghislaine danse, entre autres, avec Balanchine. Une séquence nous les montre en plein travail alors qu'il a 74 ans. De son coté, Pierre, grâce à ses recherches sur les ballets romantiques, remonte Coppélia dans la version originale de 1870, Le Lac des Fées de Taglioni, Paquita et, après un travail extraordinaire basé sur des archives partielles, des entrevues avec des danseurs âgés, il reprend La Fille du Pharaon. Pour ses adieux, il danse le Pas de deux de la seule chorégraphie créée par Marie Taglioni : Le Papillon.

Ghislaine enseigne et dirige alors que Pierre continue à monter des spectacles.

Une vie de ballets de Marlène Ionesco avec Pierre Lacotte et Ghislaine Thesmar nous livre des souvenirs mais surtout nous fait voir des extraits éblouissants et incomparables.

EN ANALYSE

À l'aube du 17e siècle LouisXIII est un jeune monarque marié à Anne d'Autriche. Richelieu conspire pour s'emparer du pouvoir et les conflits augmentent dans toute l'Europe. Les gardes de Richelieu sont en constants conflits avec les mousquetaires du roi. Ce contexte débute l'intrigue du roman d'Alexandre Dumas père qui, après plus de 20 adaptations depuis 1903, vient d'être réalisé par Paul W.S. Anderson d'après un scénario de Andrew Davies et Alex Litvak à partir d'une idée de Dug Rotstein. Le 3D confère à cette version une grande qualité d'image.

Le jeune D'Artagnan, interprété avec candeur et détermination par Logan Lerman, doit se battre en duel le même jour avec
trois mousquetaires, Athos, Porthos et Aramis. Les 4 hommes décident plutôt de s'unir contre le Comte de Rochefort, chef de la garde de Richelieu, et contre Milady de Winter, alliée du Cardinal, interprétée par une Milla Jovovich aussi actrice que ninja en crinolines.. Le Duc de Buckingham est lui aussi utilisé par le Cardinal qui tente de faire croire à l'infidélité de la Reine Anne d'Autriche «Après ce scandale d'un cocu adolescent» le pouvoir sera pris par le Cardinal qui considère : «C'est moi la France».

Buckingham arrive en France sous prétextes de pourparlers pacifistes avec Louis XIII à bord d'un aéronef qui atterrit devant Versailles. Milady et le Cardinal volent le collier de diamants de la reine, font croire qu'elle l'a offert à Buckingham, son amant. Le roi ayant demandé à la reine de porter le collier lors du prochain bal, Constance, la dame de compagnie de la reine, demande à D'Artagnan de retrouver le collier . Les mousquetaires s'ennuyant ferme, ils sont donc enthousiastes à l'idée de cette mission. Athos est bon nageur, Aramis, agile et Porthos se fait capturer par son ennemi pour mieux le contrôler. Et, bien sûr, D'Artagnan est une fine lame.

La base narrative est costaude, les personnages, typés, les revirements, nombreux, les surprises, inattendues, et les sentiments, entiers. Restait le défi d'actualiser cette trame souvent travaillée à l'écran. Anderson a réussi à en faire un suspense haletant. Bien que le dénouement soit connu, l'action est captivante. On craint pour la vie de D'Artagnan lors de son ultime combat avec Rochefort, surtout lorsqu'il saisit la lame de son ennemi et que le sang coule de sa paume; on est sidéré par les prouesses de Milady, on reste ému par l'expression des sentiments.

À toutes les cascades, en plus des effets spéciaux, au-delà des combats extraordinaires, des répliques privilégient la conscience altruiste : «La seule arme du mousquetaire c'est ça (le père posant la main sur le cœur de son fils, D'Artagnan) un pour tous, tous pour un», l'émulation intellectuelle : «Aux jeux de l'esprit vous êtes désarmé» dit Constance à D'Artagnan, l'authenticité relationnelle : «être lui -même» conseille D'Artagnan au roi qui lui demande un conseil, pour un soi-disant ami, qui est en fait lui-même alors qu'il veut être aimé de la reine dont il est amoureux malgré un mariage de raison, l'amour suprême : «Milady s'est suicidée parce qu'elle savait que jamais je n'aurais pu survivre au fait de l'avoir tuée» explique Athos qui dira ensuite à D'Artagnan : «Choisis la femme. Défends ton amour. La France se défendra».

Les évocations et similitudes sont disséminées à travers le film. La chambre forte de Léonard de Vinci, où des plans sont gardés, rappelle la caverne d'Indiana Jones dans Les Aventuriers de l'arche perdue (Steven Spielberg, 1981) tout comme la pièce où est placé le collier de la reine. Le fil rétractable qui permet à Milady de se lancer dans le vide du haut du palais ressemble à celui de Tom Cruise dans Mission : Impossible (Brian de Palma, 1996) et celui de Catherine Zeta Jones dans Entrapment (Jon Amiel, 1999). Les rayons lasers qui protègent la pièce du collier de la reine et que Milady doit contourner font penser là encore à Entrapment. Quand la reine montre son collier à son cou et qu'elle invite le roi à ouvrir le bal, on peut affirmer Le roi danse (Gérard Corbiau, 2000). La superbe reconstitution numérique du Pont Neuf avec ses échoppes et maisons ouvre une action en plein jour alors que dans Le parfum (Tom Tykwe, 2006) elle se déroulait la nuit. L'aéronef de Buckingham rappelle l'Albatros de Robur le conquérant de Jules Verne devenu un court métrage The airship/Hundred years hence de John Stuart Blackton en 1908. Lorsque l'aéronef se coince entre les tours de NotreDame de Paris (Jean Delannoy, 1956), on s'attendrait à voir surgir Quasimodo, le bossu, incarné par Anthony Quinn. Mads Mikkelsen, qui incarne Rochefort porte un loup à l'œil gauche comme il était cicatrisé à cet œil quand il interprétait le Chiffre dans Casino Royale (Martin Campbell, 2006). Quand D'Artagnan rejoint l'aéronef et demande : «Permission de monter à bord?» il répète la réplique de James Bond dans You only live twice (Lewis Glbert, 1967).Aussi, lorsque deux mousquetaires s'élancent avec des couteaux pour fendre le dirigeable, on reconnaît Douglas Fairbanks Sr. : du haut du mât du navire, il glisse le long de la voile qu'il fend avec sa dague dans The Black Pirate (Albert Parker, 1926). En réalité lors du tournage la voile était inclinée afin que sa descente ne soit pas trop rapide. D'ailleurs, Faribanks avait aussi joué D'Artagnan dans The Three Musketeers (Fred Niblo, 1921).

Tous les comédiens sont remarquables. Mila Jovovich incarne une Milady magnifique et athlétique. Précédemment, elle a tourné Resident Evil (Paul W.S. Anderson, 2002) avec son mari, le réalisateur Paul W.S. Anderson; les prouesses physiques de l'actrice donne à son personnage une force de caractère qui sied à ses manipulations d'espionne. Les costumes de Pierre-Yves Gayraud magnifient sa beauté tout comme la maquilleuse personnelle qui lui était affectée.

La présentation des personnages et la carte des lieux insinuent un traitement bédéiste. Un bémol, les répliques méprisantes à l'égard de Planchet le valet; la discrimination basée sur les différences de classe sociale (il n'y a pas de sot métier) font mal à entendre, les travailleurs devraient toujours être respectés. Aussi, la chanson du générique de fin ne devrait pas connaître le succès mémorable de All for love de Brian Adams pour la version de Stephen Herek en 1993 avec Kiefer Sutherland. Une suite est annoncée puisque le film se termine par l'avancée de la flotte de navires et de l'armada d'aéronefs de Buckingham.

The Three Musketeeres-Les Trois Mousquetaires de Paul W.S. Anderson est une co-production Allemagne (avec Constantin), France et Royaume –Uni tourné en Allemagne. Chorégraphié, artistique, coloré, fascinant, enlevant, captivant, je le recommande.

EN SALLES

Le film Omar m'a tuer de Roschdy Zem revient rapidement sur l'assassinat d'une femme cultivée, Ghislaine Marchal, pour se dédier à l'instruction, au procès et à la récapitulation des faits inhérents à la condamnation d'Omar Raddad pour ce meurtre. Cette chronique étant consacrée au cinéma, il ne s'agit pas ici d'évaluer en quoi le crime de l'affaire Raddad a ou n'a pas été élucidé. La thématique judiciaire fait partie des sujets qui inspirent les cinéastes et la médiatisation s'avère un moyen déployé pour appeler l'institution judiciaire à baliser ses considérations de principes moins volatiles que «l'air du temps».

Omar m'a tuer (sic) relate un fait vécu; donc, la trame événementielle, les circonstances, en l'occurrence, l'accusation, et le parcours psychologique, les impacts, en l'occurrence le désespoir, sont développés dans le film de façon équivalente; chaque aspect est rendu avec des moyens filmiques spécifiques.

Roschdy Zem dans Omar m'a tuer a le mérite d'avoir tracé, brièvement certes mais il l'a fait, le portrait de la victime : femme secrète, indépendante, colérique parfois, avec des élans amoureux et généreuse. À ce contexte de style Agathie Christie, à ce genre Who done it? Zem a préféré la déclamation : Who didn't do it. Son réquisitoire se résume à : Qu'importe les coupables, sauvons l'innocent.

Alors que dans l'affaire Amy Fisher, trois films ont été tournés (du plus psychologique The Amy Fisher Story, (Andy Tennant, 1993), qui met en évidence les rêves naïfs de la protagoniste, au plus reprochable, The casualties of love : the long Island Lolita story, (John Herzfeld, 1993), un summum de niaiseries, précédé par le film Amy Fisher : My Story (Bradford May, 1992) misant sur le mode de la confidence), dans l'affaire Omar Raddad, déjà plusieurs livres ont été écrits (dont Pourquoi Moi? par Omar Raddad et Omar : la construction d'un coupable de Jean-Marie Rouart qui ont été utilisés pour le film de Zem), un épisode de la série française Faites entrer l'accusé a été tourné , un article dans Historia a été rédigé mais, aucun film de fiction n'avait été tourné. Le long métrage de Roschdy Zem rappelle les faits suivant le crime et ayant contribués à teinter toute l'affaire des couleurs hideuses de l'injustice, celle qui accable l'innocent condamné à tort et qui trace un sillage infamant pour la victime dont le souvenir reste entaché.

L'affaire Omar Raddad concerne l'érudite Ghislaine Marchal qui appréciait la romancière Françoise Sagan au point de nommer sa maison de Mougins : La Chamade, c'est là qu'elle est retrouvée morte en juin 1991 près d'une double inscription à même son sang : Omar m'a tuer (sic). Omar, un jardinier franco-maghrébin, marié et père, illettré, joueur compulsif au casino, résidant et travaillant en France depuis des années mais ne parlant pas français, semble désigné par la mention sur la porte. Arrêté, accusé, condamné, il n'a cessé de clamer son innocence. Depuis, plusieurs personnes ont analysé l'enquête et le procès.

Roschdy Zem s'est concentré sur l'ouvrage de Jean-Marie Rouart devenu le personnage Pierre-Emmanuel Vaugrenard et interprété par Denis Podalydès et sur celui d'Omar Raddad joué par Sami Bouajila. Cet acteur participait au film De vrais mensonges (voir ma chronique d'octobre 2011) qui se caractérisait par des lacunes rythmiques; au contraire, Omar m'a tuer de Roschdy Zem bénéficie d'un rythme enlevant, avec des scènes brèves, essoufflantes, au niveau factuel, et d'un rythme patient, attentionné, avec des plans fixes ou des zoom in, au niveau psychologique.

Zem alterne la récapitulation des faits et la transmission des émotions. Les scènes courtes dans un montage hachuré rappellent l'intérêt de l'auteur qui retourne sur les lieux et les scènes d'Omar en gros plans transmettent ses réactions émotives.

Les scènes de confusions des voix sont fréquentes «Pourquoi tu as tué Madame Marchall?» précède «Omar est mon premier innocent je le ménage» et s'ajoute aux cris de la famille lors de l'arrestation et de la condamnation.

Le très gros plan sur le regard d'Omar découragé contraste avec la contre-plongée des voisins sur leur balcon. La 1e nuit d'incarcération est reconstituée par un plan d'Omar déconcerté et les sons de la prison. Encore, le très gros plan de l'œil d'Omar contraste avec le métaphorique plan d'ensemble du désert de sable où Omar marche seul.

La réplique «Pourquoi ils me font ça?» résume le dénuement d'Omar qui devient la deuxième victime dans cette affaire, celui dont la vie cesse telle qu'il l'a connue pour devenir un cauchemar quotidien. Par ailleurs, toujours dans le film, la phrase : «La France est une terre d'accueil très exigeante» résonne comme un reproche, peut placer sur la défensive, sans oublier que c'est la France qui a contribué au financement du film. Les versions manichéennes, telle que celle d'Abdellatif Kechiche qui, dans son film La graine et le mulet (2007), attribue tous les torts et défauts aux femmes et aux Français de souche, attisent les affrontements au lieu de favoriser les ententes.

Ce syntagme Omar m'a tuer frappe l'imaginaire. D'abord, il étonne de la part d'une femme instruite qui devait connaître l'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir qui se fait avec le complément d'objet direct lorsqu'il est placé avant le verbe; donc, la phrase aurait été écrite Omar m'a tuée selon la règle grammaticale. L'agonie de la victime peut avoir perturbé son orthographe, ont objecté certains. La déclaration, par sa concision et son accusation, est restée symbolique de l'affaire; elle est devenue titres de livres, de film et, transformée, entête dans Libération «Chirac m'a gracier».

Avec son film Omar m'a tuer, Roschdy Zem s'est inscrit dans une lignée d'interventions. Il a su miser sur des différences de rythmes cinématographiques pour relater des faits et pour communiquer des émotions. Il a mis en relation l'événement et sa conséquence psychologique. Il a fait d'un thriller judiciaire, un pamphlet humain.

Les possibilités d'erreurs judiciaires ont été évoquées dans plusieurs films sur lesquels, d'ailleurs, des démarches de réouverture d'affaires ont misés. Aux États-Unis, le meurtre de Marilyn Reese Sheppard, attribué à son mari le Dr Sam Sheppard, a été la base de plusieurs films dont The fugitive (Andrew Davis, 1993), de nombreux épisodes de téléséries et du téléfilm My father's Shadow (Peter Levin, 1998) relatant la peine du fils et le combat pour que son père soit réhabilité. Au Québec, les films : Cordélia (Jean Beaudin, 1979) et L'affaire Coffin (Jean-Claude Labrecque, 1979) ont été consacrés à des faits qui restent énigmatiques; le meurtre irrésolu de Blanche Garneau pourrait lui aussi inspirer un cinéaste. La France s'est depuis longtemps intéressée aux grandes affaires judiciaires entachées d'erreurs : L'affaire Marie Besnard (Yves-André Hubert, 1986) et Marie Besnard, l'empoisonneuse (Christian Fauré, 2006), L'affaire Dominici (Claude Bernard-Aubert, 1973) et (Pierre Boutron, 2003) et L'affaire Dominici par Orson Welles (Christophe Cognet, 2000), Le Pull-over rouge (Michel Drach, 19) et L'affaire Christian Ranucci : le combat d'une mère (Denys Granier-Deferre, 2007) Y aura-t-il un film sur le meurtre du petit Grégory Villemin? Et après le film L'affaire Lafarge (Pierre Chenal, 1938) verrons-vous une nouvelle version tributaire des récentes découvertes de Chantal Sobieniak?

En réalisant Le juge et l'assassin (1976), Bertrand Tavernier rappelait les crimes horribles de Joseph Vacher qui tuait et mutilait des enfants et des femmes avant son internement et après sa sortie de l'asile. Dans le film, Tavernier montre le personnage du juge Rousseau qui viole la petite Rose; il ajoute que, pendant qu'était exécuté le criminel en état de démence, en France, des centaines d'enfants ouvriers mouraient sur leurs lieux de travail sans que qui que ce soit ne légifère.

En 2007, je me suis entretenue longtemps avec Scott L. Flynn, réalisateur du film The Gray Man basé sur la vie d'Albert Fish. Scott insistait sur la façon dont les enfants sont traités, pour ne pas dire maltraités, et sur le fait que trois fois Fish était ressorti des hôpitaux psychiatriques.

Entre confiance et désabusement, aucun système policier et aucune institution judiciaire n'est sans erreur, la cinématographie n'hésite pas à en témoigner de The Devils (Ken Russel, 1971) à The Hurricane (Norman Jewison, 1999). Quand apprendrons-nous de nos erreurs?

Sortir indemne d'un procès peut signifier avoir gagné un concours de popularité, avoir disposé de gros moyens financiers, avoir été conforme à des stéréotypes, avoir bénéficié d'une médiatisation, quand les mœurs, les préjugés, les calomnies, les idéologies ont une telle influence que la justice est relative tout en se prétendant absolue; même si les réalisations sont des chefs d'œuvres, il est questionnable et inquiétant que cet appel à la conscience collective, qui passe par l'intermédiaire d'un film, devienne une incontournable démarche pour obtenir justice.

J.B. Ces lettres ont été les initiales du moins secret des agents secrets, James Bond, qui s'est immiscé au cinéma en 1962 avec James Bond 007 contre Dr.No (Terence Young). Depuis 2002, ces mêmes lettres désignent Jason Bourne connu par le film The Bourne Identity (Doug Liman). Ce héros du 21e siècle, interprété par Matt Damon, ainsi que la signature stylistique et musicale du 1er film de la série imprègnent désormais le cinéma d'action.

Nathan Harper (Taylor Lautner, dont l'impassibilité faciale est compensée par les prouesses musculaires) dans
Enlèvement (John Singleton, 2011) se fait remarquer par ses cascades dès son arrivée à une fête au bord d'une piscine où son ami vend de fausses cartes d'identités. Le lendemain, il pratique des combats d'arts martiaux avec son père. Puis, il confie à sa psy, qu'il consulte pour insomnies, rages incontrôlées et cauchemars, «je me sens en décalage, comme un étranger dans ma propre vie». Avec Karen, sa jolie voisine, il fait un travail de socio qui l'amène à remarquer la photo d'un enfant disparu. Karen lui dit alors qu'il ressemble à Matt Damon, cette réplique ne peut mieux faire le lien avec le personnage et la musique qui inspirent de plus en plus la facture cinématographique de récentes productions.

Il est effectivement l'enfant disparu de la photo, ceux qui ont été ses parents pendant des années sont tués et il part à la recherche de son identité véritable, ressemblance supplémentaire avec Jason Bourne. Nathan multiplie les cascades, les combats, les échappées, les poursuites, les explosions, ajoutez la CIA, des agents secrets, un traître, une fuite en moto, un vilain méchant à Londres, vous obtenez l'ensemble de tout ce qui caractérise les films d'action. Le suspense culmine vers une scène dans le stade où jouent les Pirates.

La suite, qui devrait se concrétiser par un autre film avec Taylor Lautner interprétant le même personnage, est annoncée par la scène où le géniteur de Nathan, Martin Price, lui dit «Je suis ton père mais je ne serai jamais ton papa» avant que l'acteur, à la lèvre cicatrisée qui l'interprète, disparaisse. Le réalisateur a avoué son intention de faire une trilogie. L'intérêt sera-t-il manifeste de la part du public?

Enlèvement (intitulé en France Identité Secrète) de John Singleton fournit ce qu'on peut en attendre : un film qui sans renouveler le genre en rappelle les composantes, un film qui traîne dans le sillage de Bourne sans avoir ce qu'il faut pour le devancer.

Toujours dans la lignée des films d'action inspirés par la série Jason Bourne,
Tueur d'élite de Gary McKendry nous amène au Salvador, en Angola, à La Joyita, dans la Péninsule d'Arabie, en passant par l'Australie. Ce tour du monde est justifié parce que «Le sang des victimes ne peut être nettoyé que par celui des assassins».

J'ai assisté à l'avant-première de ces péripéties qui se déroulent aussi en Angleterre et en France et qui sont basées sur des faits vécus relatés par Sir Ranulph Fiennes dans son livre The Feather Men paru en 1991. Depuis la sortie du film, Fiennes a nuancé le caractère authentique de certains faits. Là encore, cette chronique étant consacrée au cinéma, je ne tente pas de démêler le vrai de l'enjolivé, ou de l'exagéré, ou du «c'est encore pire» mais je reconnais que le traitement de l'intrigue n'apporte rien de neuf au genre si bien renouvelé par la série de Bourne qui elle-même était due au talent de l'écrivain d'espionnage Robert Ludlum. Comme on avait vu de pales copies de Bond, on nous servira encore pendant des années des tentatives ratées de surpasser l'original du héros incarné par Matt Damon sur une musique , inégalée mais imitée, de John Powell, dans une réalisation, unique mais copiée, de Doug Liman.

Robert de Niro incarne Hunter, un mercenaire kidnappé par un scheik. Il ne sera libéré que si un autre mercenaire, Dany (Jason Statham) élimine les trois responsables de la mort des trois fils du scheik et ce, dans des circonstances qui donneront l'impression de trois accidents.

Beaucoup d'action avec de la musique qui ressemble à la trame sonore de Jason Bourne. Certes, des ennemis (ceux de Clive Owen) finissent pas s'entraider contre un ennemi commun parce qu'«on n'échappe pas à ce que l'on est au fond de soi» et que «tuer c'est facile, vivre avec les conséquences l'est moins».

Tueur d'élite ne manque pas d'ambition, de moyens de production, ni de bonnes intentions. Le sujet a-t-il été bien servi? La preuve de manigances gouvernementales, d'assassinats politiques, de traques d'espions, d'utilisations de mercenaires, est-elle expliquée de façon évidente? L'histoire est si alambiquée et interrompue par les diverses détonations que l'intérêt s'en trouve amoindri. Les $66 à 70 millions qu'a coûtés le film n'ont pas été récupérés par les entrées en salle jusqu'à maintenant.

Tueur d'élite de Gary McKendry n'avait pas une mauvaise base mais un parcours douteux.

Rendez-vous le mois prochain pour le récit de ma rencontre avec Wim Wenders et d'autres analyses de films projetés au cours de la succession des festivals de films qui caractérise l'automne.