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Chronique cinéma
Novembre 2012

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

L'automne, saison des cinéphiles au Québec. En novembre, pendant la 18e Cinémania et les 15e RIDM, alors que s'achève le 4e FFGM, voici le Spécial 41e FNC. Que de sigles! Entre autres, dans cette chronique, à travers leurs récents accomplissements, nous aborderons les projets de Tetchena Bellange et de Léa Pool, nous reviendrons sur les films du Festival du Nouveau et aborderons les programmations de plusieurs événements cinématographiques se déroulant en novembre à Montréal (Québec, Canada).

EN SPÉCIAL FNC 2012

Le Festival du Nouveau Cinéma multiplie les activités diversifiées autour du cinéma : projections en présence des cinéastes, classe de maître et films qui défient les certitudes et les conventions par leur audace formelle ou thématique.

Lazyboy

Le Regroupement pour la formation en audiovisuel du Québec, le RFAVQ, a organisé un concours permettant le jumelage de deux cinéastes. Tetchena Bellange (voir ma chronique de mars 2011) a remporté le concours et a réalisé Lazyboy , un court métrage, dans le cadre d'une formation donnée par Léa Pool.

Elle porte bien son nom car elle est belle comme un ange. Tetchena Bellange cumule les capacités et les accomplissements. Il est possible de la rencontrer au Festival de St-Sauveur le 9 novembre 2012 alors que sera projeté son docu-fiction Les Mains noires-Procès de l'esclave incendiaire.

Cliquez ici pour entendre l'interview avec Léa Pool

Son plus récent film, Lazyboy a été présenté en Événement Spécial dans le cadre du FNC. La réalisatrice a répondu à mes questions.

Lucie : « Je crois que vos précédentes réalisations étaient en partie ou totalement des documentaires. Lazyboy est-il votre premier film entièrement basé sur une fiction? »

Tetchena : « J'ai déjà réalisé deux courts-métrages de fiction il y a près de 8 ans, avec des amis et des connaissances. J'avais délaissé la réalisation pour me concentrer sur le jeu d'acteur qui me passionnait. Je reviens petit à petit vers la réalisation car j'ai besoin de parler de certains sujets. Comme comédienne, on me fournit le propos dont je dois parler. Il est de plus en plus important pour moi d'aussi avoir ma propre voix, c'est la raison pour laquelle j'avais réalisé il y a deux ans le docu -fiction sur l'esclavage au Québec, «Les Mains noires- Procès de l'esclave incendiaire ». Donc même si le jeu d'acteur demeure une passion, la réalisation me permet d'avoir plus de contrôle sur le propos. »

Lucie : « Vous avez remporté le concours organisé par le RFAVQ ce qui vous a amenée à réaliser sous la supervision de Léa Pool. À travers ce projet qu'avez-vous aimé le plus? »

Tetchena : « J'ai participé à la formation du RFAVQ pour voir si j'avais encore le feu de la réalisation de fiction, comme il y a 8 ans. J'ai découvert que oui! Quand en plus j'ai remporté le concours et que j'ai dû réaliser Lazyboy sur une courte période de temps, ça m'a démontré que la réalisation de fiction serait une vraie possibilité. J'ai tout aimé à travers le processus de création, je pensais tout le temps au film, j'en mangeais, j'en rêvais… La passion est là. J'ai encore des choses à apprendre en réalisation et je vais prendre les moyens qu'il faut pour acquérir ces connaissances. »

Lucie : « Avez-vous entrepris un autre projet? »
Tetchena : « Je travaille à la réalisation d'un documentaire qui traite de l'absence des pères. C'est un gros sujet dont je vous reparlerai bientôt. » 

Lucie : «  Vous connaissez beaucoup de succès. Qu'est-ce qui VOUS amène à dire: Voilà c'est un succès? »

Tetchena : « Finir un projet est pour moi un succès. Tout processus créatif amène de gros obstacles, artistiques, humains, financiers. Quand j'arrive à surmonter ces obstacles (donc à grandir comme personne) et à terminer le projet, c'est un succès. 

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS EN ANALYSE :

  • Lazyboy Tetchena Bellange, 2012
  • Sept heures trois fois par année Anaïs Barbeau-Lavalette et André Turpin, 2012
  • La mise à l'aveugle . Simon Galiero, 2012
  • Tower Kaziz Radwanski, 2012
  • Inori Pedro Gaonzalez-Rubio, 2012
  • L'œil de l'astronome Stan Neumann, 2010

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

  • Les Mains noires-Procès de l'esclave incendiaire Tetchena Bellange, 2010
  • Nuages sur, la ville Simon Galiero, 2009
  • La passion de Jeanne D'Arc Carl Dreyer 1927
  • Sombre Philippe Grandrieux, 1999
  • La vie nouvelle Philippe Grandrieux, 2002
  • Un lac Philippe Grandrieux, 2008
  • White Epilepsy Philippe Grandrieux, 2012
  • Versailles Pierre Schöller, 2008
  • L'immortel Richard Berry, 2010
  • Elle s'appelle Sabine Sandrine Bonnaire, 2007
  • Nuit et brouillard Alain Resnais, 1956

 

L'autre chose est la réception du public. J'adore aller dans les festivals et discuter avec le public après la projection de mon film. Quand le public a compris ce que j'essayais d'exprimer et que le film les touche et/ou les amène à réfléchir, c'est aussi un succès pour moi. »

Pour connaître l'expérience de celle qui a permis à Tetchena de raffermir sa vocation, je me suis entretenue avec Léa Pool.

Lucie : « Qu'est-ce que vous avez aimé dans cet accompagnement? »

Léa : « C'est toujours extraordinaire de voir des réalisatrices qui font leurs premiers essais, de voir leur talent, leur créativité et de pouvoir donner de ton expérience à des plus jeunes et de pouvoir les aider à faire du chemin. »

Lucie : «En tant que réalisatrice, est-ce que vous nous préparer un film pour bientôt? »

Léa : « J'ai déposé un projet à Téléfilm, la SODEC, un long métrage qui s'appelle La passion d'Augustine et on va avoir une réponse en décembre. C'est sur un petit couvent de musique en 1967. C'est une belle histoire très musicale. »

Avant de découvrir le prochain film de Léa Pool, il a été possible d'apprécier le court métrage de Tetchena Bellange.

Lazyboy joue sur les mots. En effet, une femme, Marie-Hélène St-Amant, nie son besoin d'entreprendre une thérapie au point d'entendre d'autres phrases que celles qu'on lui dit. Elle redoute les interprétations de la Docteure de Havard. Mais « à 110$ la shot », la séance, elle se présente avant l'heure du rendez-vous.

Puis, dès le début de la séance, elle laisse déferler ses souvenirs et va jusqu'à simuler une copulation sur le lazyboy dans le bureau de la thérapeute. La comédie s'achève avec l'éclatement de la vérité, la proclamation du non-dit. L'interprétation exubérante et acérée de Marie Turgeon contribue au succès de ce film cocasse et adroit scénarisé par Marika Lhoumeau.

Toujours dans le cadre du FNC, Barbeau-Lavalette et Turpin, Galiero et Radwanski, privilégient le gros plan jusqu'à en faire la spécificité de leur langage cinématographique. Gonzalez-Rubio, lui, consacre ses images à un accompagnement patient alors que Sam Neumann nous a offert un film d'exception.

Sept heures trois fois par année

Dans la section Cartes Blanches 2012, sept cinéastes se sont concentrés sur le thème « Liberté Chérie ». Parmi eux, Anaïs Barbeau-Lavalette et André Turpin ont réalisé le court métrage Sept heures trois fois par année. Marie-France Marcotte y est intense dans l'expression de l'accablement. D'abord une image floue laisse deviner la peau et les ombres de deux corps dans les caresses de l'union. Gros plan sur elle qui retire ses boucles d'oreilles pendant que lui retire les rideaux. Elle garde secrètement dans sa poche une ou deux fleurs du bouquet, jette un dernier regard sur des dessins d'enfants avant d'avoir les poignets enchaînés et de repartir avec une gardienne de prison.

La mise à l'aveugle

«  Denise, elle gagne et elle est intimidante » déclare Simon Galiero, scénariste et réalisateur, monteur et producteur, de La mise à l'aveugle. Galiero avait précédemment présenté son film Nuages sur la ville au FNC en 2009 (voir ma chronique de novembre 2009).

« Ma première idée c'était de faire un portrait de femme ambiguë, touchante à cause de son ambiguïté » ajoute le réalisateur. Dans ce film, le poker et ses règles rappellent les relations des personnages entre eux. Le film a été tourné par une petite équipe avec des techniciens et des acteurs comprenant que le budget était limité.

« Un homme à la mer » Paul perd au poker. Il part, en état d'ébriété, prend un taxi, et monte l'escalier à genoux. Il ne pourra se rendre à son appartement numéro 10. Il dort sur le sol quand, de l'appartement 11, sort Denise. Elle a coupé son sucre à la crème à la mesure d'une règle en métal; (de la minutie à la maniaquerie).

Dans La mise à l'aveugle , la contextualisation importe moins que les personnages. Les gros plans concentrent l'attention sur les visages, les regards, les expressions. Peu à peu, on découvre que Denise a fait beaucoup de mises à pied avant de prendre sa retraite de façon à ce que le premier bilan de son fils Alex soit le meilleur de la compagnie. Peu à peu, on apprend que Paul entretient depuis 9 mois une relation avec Julie, la petite amie d'Éric, son coloc. Peu à peu, on constate que Paul s'intéresse à Denise.

D'abord, une scène derrière les portes transparentes de l'édifice domiciliaire est jouée sans qu'on puisse entendre les dialogues. Puis, dans une scène derrière la porte opaque des toilettes, Denise exprime son exaspération sans qu'on puisse la voir. Quand on voit, on n'entend pas, quand on entend, on ne voit pas.

Deux univers sont représentés, celui de Paul, Julie, Éric, qui n'ont pas beaucoup d'argent, mangent de la pizza pour déjeuner debout près d'un évier débordant de vaisselle sale et celui de Denise, son fils Alex, son ex-mari Michel, qui vivent dans des lieux chics, impeccables, recelant des faits qui ne sont pas impeccables.

Galiero a le sens de la mise en scène et de la révélation quand son cadrage s'élargit. Il a suivi Denise qui représente le lien et la transition entre les deux univers. Il voulait que cette femme se débatte entre un milieu populaire et un monde de prestance.

L'interprète de Denise, Micheline Bernard, à la lecture du scénario, a tout de suite été intéressée par cette femme abîmée qui devait se reconstruire. Marc Fournier, qui joue Éric, a remarqué que « tous les personnages sont en transformation. Ça laisse présager que ça va aller mieux ». Louis Sincenne, interprète de Paul, a apprécié ce projet dans lequel tous les comédiens se sont inscrits : « Je recommencerais demain matin ».

Tower

« I just love close-up. I loved Joan of Arc » Kazik Radwanski a aimé le film de Carl Dreyer à cause de ses gros plans. Ce modèle imaginaire l'a guidé dans son projet Tower avec l'acteur Derek Bogart. La fiction et la réalité se confondent et le réalisateur admet qu'il n'a pas lui-même compris son personnage et qu'il considère que c'est bien ainsi.

Radwanski a trouvé Derek Bogart sur Internet et ne lui a jamais montré le scénario. Il intervenait au moment du tournage et improvisait ses directives à l'acteur.

Derek, par ses choix et ses difficultés, ses journées et ses nuits, nous contraint à la tristesse; il est pitoyable, pathétique, attise la compassion et même l'inquiétude. Il échoue; ses rapprochements dans une discothèque, ses demandes dans son travail, ses soins personnels dans son quotidien, ses ambitions dans ses activités créatrices, sont ratés à cause des autres, à cause de lui.

Il n'est pas son meilleur allié. Il se tire dans le pied. Il ment avec une étonnante adresse. Incapable d'intimité, de sincérité, d'implication affective, il connaît bien sûr des problèmes sexuels. Derek a une blessure sur la glabelle dont il ignore lui-même la cause. Cette blessure représente un symbole de cette difficulté d'être qu'il traîne sans clairement l'identifier.

Derek tire la langue pour recueillir la neige qui tombe. Il a 34 ans. Derek a une maîtresse qui écrit des livres. Il la quitte. Il a un ami. Il lui ment. Il travaille à un film d'animation. Il refuse de rencontrer un professionnel du milieu.

Le réalisateur a admis avoir été dépassé par son personnage mais, il a réussi à maintenir une maîtrise de sa facture visuelle.

Inori

La cinéaste japonaise Naomi Kawase a demandé au réalisateur mexicain Pedro Gonzalez-Rubio de filmer Inori. Dans un village montagneux du Japon, quelques personnes âgées vivent dans l'isolement de ce lieu déserté par une jeunesse sans emploi, dans la luxuriance de cette nature respectée par une vieillesse sans avenir.

Les deux personnes accompagnées par le cinéaste sont une madame qui prie dès six heures le matin, se sert trois fois en mangeant comme une affamée, est maigrelette et courbée, se caractérise par son dynamisme, et un veuf qui prie, regrette encore les difficultés qu'il a causé à sa mère dans sa jeunesse, se caractérise par sa tristesse.

Une séquence acquiert une portée polysémique : la survie du pissenlit. Une existence frêle est protégée avec l'espoir d'une continuité, une femme chante en tentant de placer des tuteurs près d'une fleur fragile.

Ce film nous sensibilise aux réalités des gens âgés, isolés, délaissés, parce que la ville a ravi les jeunes membres de leur famille. Aussi, il nous apprend l'autre aspect des changements démographiques, l'aspect émotif et sentimental dont les statistiques ne rendent pas compte . On oublie qu'une société est faite d'humains, par son appréciation des sujets filmés, Pedro Gonzalez-Rubio nous le rappelle. Ses images sont lyriques, la beauté qui en émane résulte d'une attention respectueuse, dans la captation des derniers instants d'une vie qui n'existera plus entre la nature et l'être. Inori est une œuvre poétique bouleversante.

EN CLASSE DE MAÎTRE

Réalisateur de films déstabilisants, expérientiels, qui insufflent une suprématie du son et réinventent l'apport de l'image, Philippe Grandrieux s'est entretenu avec le public. Il a partagé ses convictions et procédés avec prolixité en se référant à l'animalité, en s'intéressant à l'informe, en parlant d'amour, en comparant le cinéaste à un explorateur de l'érotisme en pleine névrose, en exprimant son rapport à l'écriture du scénario et en émaillant son entretien du mot : intensité.

Voici des déclarations de Philippe Grandrieux :

« Le film est une transmission d'énergie psychique, affective, émotive. C'est très concret, c'est de l'énergie vibratoire. C'est moins des idées qu'une animalité. On filme un chien, il n'essaie pas d'être un chat. C'est une totalité de la présence. L'animal est aux aguets dans une attention parce qu'il en va de sa vie. Quand on fait un film, on doit cesser de penser, on doit devenir un animal pour recevoir des vibrations. »

« Il faut être aux aguets avec l'équipe, on doit imposer pas une autorité mais un rythme.

Tout n'est pas possible. Tout est réduit donc les intensités sont fortes. Comment est un acteur? Je filme ses mains, on fait un film en étant aux aguets. »

« On ne peut pas décider. Ça ne doit pas ressembler à… Ça doit être issu de l'informe. L'informe, c'est ne pas savoir. On doit être dans le courant d'un fleuve qui charrie. Ça commence à exister, il y a un corps, avec une intensité. Je dois ressentir comment c'est possible. Un flux d'énergie qui permet d'arracher ce qui n'est pas une ressemblance. »

« Le cinéma est une affaire d'amour. La possibilité d'aller loin, d'être en vie. Quand on fait un film, on ne va pas au travail. On est dans une phase maniaco-dépressive. On peut faire des choses invraisemblables. Et après, ça tombe. Et on recommence quand même. »

« Un cinéaste est un explorateur. On va sur une terre jamais parcourue par soi. D'abord, construire la possibilité d'un paysage affectif. Je m'approche avec quelqu'un qui avance avec moi. Plaisir, désir, joie. Il y a un érotisme dans le corps de l'acteur. Faire du cinéma est un acte érotique. Et le cinéma érotise le corps de l'acteur. »

« La névrose dans laquelle on est tous pris fait qu'on réalise des films et qu'on les regarde. Il faut arracher une intensité de vie. Une intensité affective connectée aux sensations. J'aime filmer les forêts parce que c'est l'endroit où je me sens présent à cause des odeurs. »

« Je ne peux pas m'approcher du film si je n'ai pas écrit. Mais, tout est remodelé. Tourner, ce n'est pas exécuter ce qu'on a écrit. Le film travaille tout le temps. J'ai la même monteuse depuis 20 ans. On a une intuition commune. »

« Le cinéma a une telle puissance de nous placer dans l'intensité affective, d'accéder à notre propre inquiétude.  » concluait le cinéaste.

Philippe Grandrieux, réalisateur des films Sombre (1999), La vie nouvelle (2002), Un lac (2008), White Epilepsy (2012), renouvelle la structure cinématographique et l'implication du public sollicité par l'expérience du film, dans une puissante sensualité mêlant plaisir et exigence.

EN PRÉFÉRENCE

L'œil de l'astronome

La différence de perception. Le choc des convictions. Les exigences de l'observation. Des sujets audacieux. Les débuts d'un cinéaste de 61 ans dans le film de fiction. Un film qui ne se déroule que la nuit. En 1610!
Que de conditions pour un casse-gueule. Or, le résultat est un film rare qui éblouit.

Sam Neumann a écrit et réalisé
L'oeil de l'astronome , un chef d'œuvre.

La curiosité et l'attention ont déterminé le cinéaste et son personnage inspiré par un scientiste ayant vécu au 17e siècle: Jean Kepler.

Stan Neumann nous avait prévenus: « J'ai fait le film en réaction contre une dérive du cinéma qui s'interdit de parler d'autres choses que de comédie, de meurtres, d'histoires d'amour. J'ai la nostalgie d'un cinéma qui parle de plusieurs choses dont la passion scientifique. Je veux parler du monde dans sa totalité, pas seulement la psychologie, la destinée. »

Effectivement, Neumann veut nous faire « voir au-delà des limites de nos yeux chétifs ». À Prague, en 1610, à la cour de Rodolphe II, un télescope est arrivé et Jean Kepler a dix nuits pour vérifier ce que Galilée dit avoir vu grâce à ces 2 lentilles rapprochées à bonne distance.

Jean se souvient que sa mère lui parlait de la lune. Ce personnage, jamais montré, est toujours omniprésent. D'abord par les évocations du fils certes mais, aussi, par les témoignages à charge dans un procès pour sorcellerie.

Déjà, cette construction narrative sollicite une disponibilité du spectateur convié à l'élaboration de ces deux histoires en plus de toutes les autres qui se greffent sans cesse. Le film garde l'unicité de l'idéal de la Connaissance et de sa transmission à travers les découvertes nées de l'expérimentation et de l'observation.

Savoir, vouloir savoir, représentent un danger. Les religieux s'opposent aux révélations de Kepler qui a sculpté une lune d'après ses observations avec le télescope. La lune n'est pas lisse, elle a des creux. Et Jean se prend à rêver: « Quand les Catholiques nous auront chassés nous irons sur la Lune. Dieu nous a appris que la Lune était proche. Dieu nous a créés pour contempler l'Univers. Nous voyageons dans l'Univers pour en prendre la mesure. »

Le 2 septembre 1610 Kepler observe Jupiter. « Méfiez-vous des hommes qui dorment le jour » dit un juge. Kepler trouve le mot satellite du grec garde du corps pour nommer la Lune.

"Est-ce que le télescope montre des choses qui existent ou qui n'existent pas?" " La voute céleste serait une limite comme un plafond. " "Les planètes sont des vagabonds comme toi. Les planètes sont des astres errants". Kepler recueille un petit gamin. Donc, auprès de l'acteur Denis Lavant on retrouve le phénomène Max Baissette de Malglaive révélé dans Versailles, auprès de Guillaume Depardieu, et dans L'immortel (voir ma chronique de novembre 2010) Max ne surjoue jamais tout en étant d'une captivante expressivité. Denis Lavant nous a habitués à son interprétation juste, efficace sans excès, il nous donne un Kepler aussi impressionnant que sympathique. Tous les acteurs du film rendent une interprétation nuancée.

Tout est somptueux, non par les décors, tout se passe dans le noir à la lumière des chandelles (des scènes ont été tournées dans une grotte) mais par cet appel de connaissances, de découvertes, de compréhensions.

Au journal de Kepler, s'ajoutent des démonstrations. Comment une petite pièce de monnaie peut-elle en cacher une plus grosse? L'œil est un télescope naturel parce que le cristallin est une lentille. Comment apparait l'image dans une boîte? Pourquoi est-elle renversée? Kepler ne l'appelle pas image cette apparition dans une chambre noire (qui au 17e siècle préfigure la cinématographie) mais il la nomme peinture, une peinture peinte par la lumière elle-même. Il s'intéresse à la sculpture, la peinture, à la représentation des "choses qu'on connaît déjà pour mieux les voir".

Mais, un juge a recueilli 49 témoignages pour incriminer la mère de Jean dans un procès pour sorcellerie; le fossoyeur, la gardeuse d'oies, le maître d'école, l'apprenti barbier, tous témoignent de l'avoir vue traverser les murs, faire des mixtures mortelles...Kepler interviendra au moment de la présentation des instruments de torture pour empêcher l'horreur ultime.

On exige de Jean une déclaration: "Dites à Rodolphe que les nouvelles étoiles réclament son départ". La politique, la religion, l'ambition, s'insinuent dans la quête du savoir. Jean Kepler répond à une demande de prédictions: "Vous serez heureuse si vous le voulez."

Une scène magnifique de lyrisme dans un panoramique vers la droite nous montre le télescope jusqu'au visage du gamin qui a été initié à l'observation.

Catholiques et protestants vont s'entretuer. "Il n'y a pas de malheur dans les étoiles. L'homme fait son malheur tout seul. La nature est simple car elle ne fait jamais rien en vain. La Terre chante mi fa mi pour qu'on n'oublie pas que c'est la famine et la misère qui y règnent".

Le film s'achève alors que l'enfant utilise le cahier de notes comme un flip book montrant le mouvement des planètes avec les réflexions de Kepler: "Apprendre c'est comme s'éveiller d'un songe. Connaître c'est faire le lien entre ce qui est en dehors de nous et ce qu'il y a de plus profond en nous. La recherche des causes est un travail immense".

Stan Neumann s'est consacré au documentaire sur l'architecture avant cette première réalisation d'un film de fiction. Le résultat reste près du documentaire puisque les répliques de Jean Kepler ont été puisées dans les 15 pages de rapport sur les 10 nuits d'observation, 40 pages de l'observation du télescope et beaucoup de correspondance. De plus, Neumann s'est basé sur les horribles témoignages contre la mère de Kepler. Le procès a commencé en 1642, a duré plus de 7 ans mais Neumann a choisi de l'intégrer au déroulement des 10 nuits ce qui met en évidence l'écart entre la conviction renforcée et la disponibilité nouvelle, entre le juge Einrich avec ses condamnations à mort et Kepler avec ses découvertes sur les étoiles.

L'autre liberté avec les faits que Neumann a prise concerne l'intervention du gamin: "Je voulais un personnage d'enfant, un film avec un regard d'enfant".

Cette bifurcation vers la fiction, bien documentée, Neumann l'a faite par fascination: "Je suis passé de l'architecture terrestre à l'architecture céleste parce que j'ai une fascination pour ce que l'homme construit. Pour la curiosité. Pour l'attention. En 1610, ils regardent des objets dont ils ne peuvent vérifier l'existence. J'ai fait un film qui prend le risque de laisser des choses inexpliquées. On aurait besoin d'une multitude de Kepler. Il n'acceptait pas que l'homme perde son libre arbitre. J'ai voulu vous mettre dans un film opaque, au présent, vous mettre dans cette nuit pour vous montrer ce qu'ils voyaient, ce qu'ils ne voyaient pas. Un film c'est toujours une entreprise déraisonnable, on veut attraper des sensations."

L'oeil de l'astronome est un film qui rend hommage au génie humble, à la beauté discrète, au talent humain, à l'ampleur universelle, à la présence intemporelle. À l'intelligence toujours en devenir, à l'amour toujours possible. L'oeil de l'astronome c'est le regard d'un cinéaste qui a su inviter, partager, donner, en étant au 21e siècle le relais d'un scientiste du 17e. Il a continué la transmission.

Le Festival du Nouveau Cinéma programmera les projections de sa 42e édition entre le 9 et le 20 octobre 2013.

EN VITESSE

Il ne reste que jusqu'au 3 novembre 2012 pour assister au Cinéma du Parc aux projections du 4e Festival du Film Grec de Montréal. Cette année, le festival a ouvert sa programmation aux films qui tracent le portrait de la communauté italienne. À noter, la projection de la soirée de clôture aura lieu au Rialto avec le film Mediterraneo de Gabrielle Salvatores dont l'action se situe dans le bleu de l'île de Rhodes.

Toujours au Cinéma du Parc, du 2 au 4 novembre se tient Le Festival du Monde Arabe de Montréal avec les films Andalousie, mon amour! Sur la planche Cairo 687 It's all in Lebanon et Marcedes

Les 16 et 17 novembre se déroule le 29e Festival du Film Japonais à Montréal dont l'entrée est libre. Le Consulat Général du Japon à Montréal offre gratuitement les projections des films en version originale japonaise avec sous-titres anglais : Someday, Villon's wife, Feel the wind, Happy Flight.

EN FESTIVAL

Festival de films francophones, Cinémania propose, entre autres, 35 premières de films, un Focus Belge, une rencontre avec Sandrine Bonnaire, un hommage à Claude Miller.

La délégation Wallonie-Bruxelles s'est associée à Cinémania pour la tenue du Focus Belge. À compter de 14h50 le 5 novembre, quatre films seront projetés dont : Le sac de farine , l'histoire vraie de la réalisatrice victime d'un enlèvement quand elle était enfant.

Les faits réels ont inspirés plusieurs cinéastes : Possessions d'Éric Guirado rappelle le drame d'un couple exaspéré par un promoteur qui les oblige à déménager sans cesse et 38 témoins de Lucas Belvaux nous remémore l'attitude des témoins du meurtre de Kitty Genovese qui restèrent sans intervenir pendant l'agonie lente et pénible de la victime.

Les grandes œuvres littéraires sont revisitées par Claude Miller qui a adapté à son tour Thérèse Desqueyroux de François Mauriac et Jean-Pierre Améris qui a entrepris l'adaptation de L'homme qui rit de Victor Hugo.

Une rencontre avec Sandrine Bonnaire est organisée à l'occasion de la projection de son premier film de fiction : J'enrage de son absence. Dans sa 1e réalisation, Elle s'appelle Sabine , l'actrice avait fait preuve d'une grande maîtrise du langage filmique en variant les procédés techniques tout en restant en accord avec la cohérence narrative où se mêlaient expression affective et revendication sociale. À nouveau, la réalisatrice a puisé dans une part autobiographique et a fait appel à son ancien amoureux, William Hurt, pour interpréter le personnage principal de ce drame.

Cyril Mennegun est lui aussi arrivé du documentaire à la fiction avec le film Louise Wimmer. Le sujet même retient l'attention : une femme travaille dans un hôtel tout en vivant dans sa voiture. Le scénario cible donc une réalité aussi grandissante qu'occultée : l'itinérance des travailleurs. Encore récemment, on croyait que seuls des chômeurs aboutissaient au désarroi des sans-abris. Mais , de plus en plus, des employés réguliers ou à contrats se retrouvent sans domicile fixe.

D

Cliquez ici pour entendre l'interview avec Maidy Teitelbaum

ans un monde où il est accepté que des profits soient faits à partir des besoins de base des individus (alimentation, logement, santé, instruction) de plus en plus de gens passent de la pauvreté à la misère. À l'ère des actricettes telles que Lindsay Lohan, élue pire actrice de l'année en 2008, qui ne se présente sur un plateau de tournage que sous contrainte judiciaire après s'être absentée par caprice alors qu'elle s'était engagée à tourner dans Scary Movie 5 où elle en a profité pour voler 15,000$ de vêtements, les femmes réelles représentées par le personnage de Louise Wimmer méritent qu'on leur fasse une place sur les écrans. Le cinéma peut participer à des prises de conscience, il n'en est alors que plus artistique.

Et le cinéma francophone, pour Maidy Teitelbaum, fondatrice de Cinémania, avec laquelle j'ai eu le privilège de m'entretenir, se particularise par la sensibilité d'expression : « C'est très subtil et ça nous donne la chance de penser à des choses que l'on a jamais pensé. »

Son équipe réunit des jeunes prouvant que la valeur n'attend pas le nombre des années, Maidy, elle, confirme que la ferveur et l'expérience contribuent à une détermination rayonnante.

Cinémania du 1 au 11 novembre 2012 accueille les francophiles au Cinéma Impérial.

EN RENCONTRES

« Là où toutes les histoires se rencontres » les 15es RIDM, rencontres internationales du documentaire de Montréal, seront en pleine effervescence du 7 au 18 novembre 2012 en réunissant 110 films de 38 pays, des projections-débats, 2 leçons de cinéma, 69 cinéastes et invités étrangers, 28 cinéastes québécois.

Deux cinéastes nous ont quittés et les RIDM leur rendront hommage. Chris Marker a réalisé Le regard du bourreau en remontant les tournées par Léo Hurwitz en 1961 alors qu'il filmait le procès du nazi Eichmann pendant qu'il regardait Nuit et brouillard d'Alain Resnais. Les deux films seront projetés lors d'une même séance. Décédé cet été, Magnus Isacsson sera salué lors d'une soirée et un prix Magnus-Isacsson sera remis à un(e) cinéaste dont le travail exprime une conscience sociale.

À remarquer, les sujets des tables rondes : les enjeux du documentaire politique, le documentaire au je, photographie et cinéma documentaire, le projet collectif Épopée et l'état du monde et les projections-débats : The Carbon Rush, Le prix des mots, Le khmer rouge et le non-violent.

La honte est un facteur de changement. Sur la misère des uns se fonde l'opulence des autres. Quand certains documentaires dessinent sur nos visages ébahis un sourire de tendresse, tels que ceux d'Agnès Varda, plusieurs nous interpellent en détaillant ces injustices dont on voudrait qu'elles s'achèvent.

Parce que, parfois, certains dénouements sont un début.