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Chronique cinéma
novembre 2014

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Antoine et Marie, L'homme qu'on aimait trop, deux films que l'on regarde comme on parcourt un périple. Aussi, la réplique du mois En souvenir extraite du film Loin du paradis.

EN PREMIÈRE MONDIALE AU FNC : ANTOINE ET MARIE

Claude Chamberlan, co-fondateur et directeur de la programmation du Festival du Nouveau Cinéma, suggère toujours des attitudes originales pour les photos. Cette année, il a demandé aux personnes impliquées dans la 43e édition du FNC de s'élancer sur scène pour la photo. Le résultat fait sourire et s'accorde avec l'enthousiasme qui caractérise ce festival; dévolu au cinéma inspiré par les nouvelles technologies, respectueux des précurseurs et favorables aux récentes réalisations.

La programmation du FNC avait inclus cette année la première mondiale du 2e long métrage du réalisateur almatois Jimmy Larouche : Antoine et Marie. Dans ma chronique cinéma de mai 2013 et d'avril 2014, j'ai consacré des sections aux accomplissements de ce réalisateur d'exception après son premier film La Cicatrice et lorsqu'il préparait son deuxième long métrage.

J'ai rencontré Jimmy qui me disait avoir terminé le film à 13heures le jour même de la première projection. « Ce film est un miracle. Il a été fait grâce à l'amour et à l'aide financière. Je me sens trop choyé. Je ne pourrai jamais rendre tout ça. Tout cet amour-là. C'est impossible que le public ne voit pas l'effort que tout le monde a mis pour ce film. C'est dur faire un film indépendant avec du financement privé. Le DCP a été sorti grâce à quelqu'un  sans avoir à payer.  David-Olivier St-Denis a mis 50 000$ dans le film. Dino Tavarone a investi. J'ai une grosse dette envers la vie. Déjà si j'ai commencé le projet c'est parce que Marc Béland (l'acteur du film La Cicatrice) m'avait proposé le sujet. Il l'aurait poursuivi mais il avait d'autres engagements. Donc Sébastien Ricard s'est joint à l'équipe. Quand je fais des films, c'est important pour moi d'être le plus vrai possible. Je voulais comprendre. J'ai eu des copines qui avaient été victimes de viol, je me demandais quel genre de personne drogue une autre personne et profite d'elle. Je voulais exposer ce problème très caché. Les victimes ne le disent pas. L'agresseur c'est qui? Comment le comprendre pour que ça ne se reproduise pas? J'ai voulu faire le portrait de deux êtres sans porter de jugement. »

J'ai parlé aussi avec l'actrice Martine Francke, que j'ai photographiée avec l'acteur Guy Jodoin.  Elle m'a dit : « De nos jours, la sexualité est éclatée mais il n'y a pas d'intimité, pas de profond amour réel. Ce film est un fil de soie étiré le plus possible sans le casser. J'avais travaillé avec Jimmy dans La Cicatrice. Je voulais poursuivre, travailler encore avec lui. On a rencontré beaucoup de femmes, lu beaucoup sur le GHB, sur le stress post-traumatique avant le scénario. Donc, on a beaucoup discuté. »

 Dans le film, Marie Bouchard travaille dans un garage d'Alma. Depuis deux ans, elle vit avec Richard Tremblay qui a déjà deux filles et qui s'implique dans le lock-out de Rio-Tinto-Alcan. Un soir, après le travail, comme plein d'autres fois, elle va à la brasserie Chez Mario prendre un verre avec cinq collègues; elle parle avec Antoine, un ami, elle est flirtée par un des mécaniciens, elle va se remaquiller devant un miroir. Ellipse. Marie est nauséeuse dans un taxi.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

  • La cicatrice Jimmy Larouche 2013
  • Antoine et Marie Jimmy Larouche 2014
  • L'homme qu'on aimait trop André Téchiné 2014
  • Loin du Paradis Todd Haynes 2002
  • Le cœur est un chasseur solitaire Robert Ellis Miller 1968

Antoine est le père d'une adolescente, Véro, qu'il a eu avec sa femme. Il doit amener Coquette, la chienne, chez le vétérinaire pour être euthanasiée. Antoine est mécanicien dans un autre garage. Il passe la tondeuse, ramasse un compresseur dans une cour à scrap. Il se laisse pousser la barbe, mange son spaghetti emporté dans un plat de plastique, conduit en mordant son bras, amène son ado dans un chenil pour acheter Bob, un nouveau chien. Sa femme lui ordonne de rendre le chien et de l'annoncer à Véro. Sa fille le traite de lâche et Antoine la gifle.

À la fin du film, la première scène est reprise et prolongée : Marie parle à un enquêteur et une enquêteure qui l'informent de ce qu'implique une déclaration sous serment, elle peut être poursuivie en vertu de 3 articles du code criminel en portant plainte pour viol. Quand l'enquêteur Gauthier lui demande comment elle était habillée, si elle avait des collants, si elle portait une culotte et qu'elle demande pourquoi il pose ces questions, il répond que c'est pour établir le profil de l'agresseur.

Jimmy Larouche a conçu son film en précisant la trame sonore; là où la musique aurait rempli la durée d'une scène, il voulait une amplification des sons. Il a construit son scénario avec le son et non avec de la musique.

Une autre des particularités techniques du réalisateur réside dans la longueur des scènes, sans action, sans dialogue : Antoine regarde sa fille qui dort, Antoine fixe sa femme endormie, Marie laisse faire Richard tout en ayant mal lorsqu'il la pénètre dans leur lit. Cette longueur des scènes contribue à l'instauration d'un climat d'oppression : la violence d'Antoine est redoutable, l'endurance de Marie est pénible. Dino Tavarone l'a déclaré : « Le film de Jimmy est fait de silences qui disent tout ».

De plus, Larouche choisit de cadrer serré, ses gros plans sont sa signature expressive : il manque un contexte, un environnement comme il manque un souvenir, une vérité. Il se concentre sur le visage, l'identité, l'émotion retenue. Quand Marie, seule à la pêche, extériorise ce qu'elle ressent, l'image est floue, comme s'il était impossible de circonscrire l'ampleur de la tragédie.

J'ai demandé à Jimmy : « Pourquoi Marie va-t-elle porter plainte à la fin du film? » Il m'a dit : « Quand je parlais du scénario, on me demandait pourquoi elle ne va pas porter plainte? Il faut savoir que la drogue du viol ça reste 6 heures dans le corps. 3 femmes m'ont décrit comment ça se passe un processus judiciaire. C'est une perte de temps. Ce qu'on voit dans le film c'est dur et pourtant je l'ai atténué. » Martine Francke a ajouté : « Beaucoup de femmes, la plupart, laissent tomber en cours de processus ».

Pour Martine Francke, le rôle de Marie est une consécration. Elle excelle dans ce film. Sébastien Ricard parvient à nous faire oublier son avantageux physique et à incarner la brutalité larvée d'un homme dangereux.

Le personnage de Marie représente les femmes à travers le monde, de l'Inde au Québec, c'est le malheur de la victime ostracisée qui est mis en évidence. Et, surtout, les conséquences, au quotidien, qui sont exposées. Cette femme ne sera plus jamais la même. Elle ne se souvient pas mais elle porte dans son corps la souffrance, la répulsion, le refus, la colère et l'impuissance indéniables qui l'affectent. Ce film est ancré dans le réel, l'évidence et le détail, la routine et le changement, pour confirmer qu'elle est concernée irrémédiablement; cette femme est détruite, elle n'aura plus la confiance et la spontanéité qu'elle avait. Et l'effondrement de tout son monde le démontre dans des scènes telles que celles où elle craint de marcher seule sur un pont, celle où elle tient son ventre après avoir fait un test de grossesse, celle où elle quitte son conjoint.

Exemplaire parce qu'il est à la fois beau et percutant, avec sa facture artistique, son propos sociologique, par son utilisation du cadrage, par la durée de ses scènes, par son sujet rarement traité, par le talent de ses artisans, Antoine et Marie de Jimmy Larouche  a des qualités incontestables qui le placent parmi les plus grands films au niveau international.

Antoine et Marie s'est mérité le Grand Prix Focus du FNC pour le meilleur long métrage.

EN SALLES : L'HOMME QU'ON AIMAIT TROP

André Téchiné a réalisé L'homme qu'on aimait trop en se conformant aux faits qui se sont déroulés en France à partir de 1977 dans ce qui a été appelé L'affaire Le Roux. Renée Le Roux dirigeait le Palais de la Méditerranée, un casino de Nice, et s'est opposée à sa reprise par son concurrent, le mafieux Jean -Dominique Fratoni. L'avocat de Renée, Jean-Maurice Agnelet, utilise la fille de Renée, Agnès, qu'il convainc de voter pour destituer sa mère du conseil d'administration. Maurice a payé Agnès avec l'argent de Fratoni.

Agnès a déposé le montant reçu pour trahir sa mère dans un compte en Suisse; elle en a accordé l'accès à Maurice. Le 26 octobre 1977 Agnès a disparu, son corps n'a jamais été retrouvé. Peu après, Maurice s'est emparé de la totalité du compte d'Agnès. La police n'a jamais vraiment enquêté au cours des ans. Renée a publié un livre en avril 1989 Une femme face à la Mafia, multiplié les plaintes, engagé des détectives. Au bout de 30 ans, enfin, l'affaire a connu un rebondissement inattendu.

Bien qu'il se soit appuyé sur l'aide du frère d'Agnès, Jean-Charles Le Roux, bien qu'il se soit inspiré du livre écrit par la mère et le frère, le réalisateur André Téchiné ne voulait pas faire de L'homme qu'on aimait trop, un film à charge. Effectivement, il a misé sur une reconstitution minutieuse des faits et même des détails jusqu'à ce courrier trouvé sur le plancher de l'appartement d'Agnès Le Roux quand des jours après sa disparition en 1977 à Nice les policiers sont entrés. Cette base factuelle méticuleuse lui a permis d'avoir un appui pour se concentrer sur les aspects personnels des protagonistes; il a donné l'occasion à ses interprètes de jouer leurs personnages de façon impressionnante pour laisser les spectateurs émus et sidérés.

Le film atteint des sommets psychologiques dans ce portrait d'Agnès, développé par Téchiné et joué par Adèle Haenel,  dans cette interprétation nuancée d'un extrême à l'autre de Catherine Deneuve dans le rôle de Renée et dans ce talent pour la duperie transmis par Guillaume Canet qui incarne Maurice.

Téchiné avait été intéressé par Julie de Lespinasse (1732-1776). Cette femme de lettres, dont sa mère a accouché sans être mariée, avait été spoliée financièrement par la famille de son géniteur et elle était devenue amoureuse d'un homme indifférent à elle, le colonel de Guibert . Des femmes et des hommes veulent rejouer leur début de vie alors qu'ils ont été rejetés. Ils s'accrochent maladivement à l'être le plus cruel, indifférent ou sadique qu'ils rencontrent en voulant changer le refus en acceptation et même en amour. Mission impossible. Or, Julie et Agnès se ressemblent dans cette quête malsaine et se rejoignent dans les moyens employés : la correspondance.

Téchiné montre plus qu'une Agnès semblable à Julie, il accompagne sa réincarnation. Obstinée, acharnée, s'humiliant, se suicidant, défiant tous les refus de Maurice, au détriment de toute sa dignité. Agnès se dénude, écrit, tente, re-tente de se tuer, s'accroche en dépit de toutes les semonces de Maurice. Elle est Julie de Lespinasse des siècles plus tard; Téchiné a réussi son portrait.

Catherine Deneuve en Renée Le Roux, ancienne mannequin, veuve, dirige le Palais de la Méditerranée, le casino qui accueille les plus riches. C'est une femme d'affaires directe, sans états d'âme, sans explications. Elle refuse Maurice en tant que directeur. Mais, Deneuve devient la femme maternelle pour qui sa fille est la plus belle. À elle, elle explique pourquoi elle ne peut tout de suite lui donner l'argent de son héritage qu'elle lui réclame.

Pour le film, alors que Haenel est devenue brune, Deneuve est passée du blond doré de ses cheveux au blond platine puis au triste gris. Renée, 30 ans plus tard, dort dans un canapé lit, fait sa cuisine et son ménage seule. Et se rend au procès pour y entendre une fois de plus une décision défavorable à la justice qu'elle ne cesse d'espérer. Pendant les deux tiers du film, elle se promenait dans le casino avec une robe unique à chaque scène et un magnifique diamant pris dans la gangue. Avec sa canne, elle est la première à entrer  dans le tribunal trente ans après la disparition de sa fille. Jamais les magistrats et juges d'instructions ne s'expliqueront sur leurs atermoiements au long des trente ans de cette affaire.

Guillaume Canet réussit à rendre le personnage d'Agnelet antipathique en jouant très juste, sans excès, comme si l'infériorisation de l'autre était un plaisir facile qu'il ne boude pas. Il se déplace en moto et il lit beaucoup. Il préfère la lecture à du temps avec sa femme et son fils; d'ailleurs, c'est un collectionneur d'ouvrages de La Pléïade, un collectionneur de maîtresses et Agnès lui offre l'un et l'autre. Autant ses victimes féminines n'ont aucune dignité, autant il magouille avec prestige.

Après avoir évincé Renée et obtenu l'accès au compte d'Agnès, Maurice lui dit aussitôt qu'elle ne peut l'acheter, qu'il ne peut lui consacrer du temps. Il ajoute : « Je déteste être dans les émotions des autres. Tu parles comme une adolescente. »

Maurice est un manipulateur certes mais à sa façon Agnès aussi le manipule. Elle le force à lire son journal, lui écrit des lettres où il est question de leur amour qui s'ouvre, le relance au téléphone, « J'ai voulu te donner les moyens de vivre ce qui est entre nous exceptionnel ». Elle argumente (comme si l'amour était une question d'arguments, de raisons) et va jusqu'à attendre la sortie de son fils à l'école. Alors, il exige qu'elle s'excuse et lui fasse un sourire. Agnès veut acheter une bergerie pour y vivre son amour avec lui. Elle ne sera jamais revue.

Au-delà des faits donc, les personnages sont développés pour attester du crime économique suivi du crime crapuleux.

À contre-jour du pragmatisme d'Agnelet, qui enregistrait toutes ses conversations téléphoniques, le romantisme d'Agnès, qui ne pensait qu'à lui prouver son amour. Mais, surtout, chez une même femme, Renée, la mère, le sens des affaires côtoie le courage maternel. S'ajoute, 30 ans plus tard, une phrase de Maurice Agnelet regardant une photo de Renée Le Roux et concluant : « Au fond j'aurai été l'homme de sa vie ».

Avant le générique final, quelques phrases écrites précisent que le 4 avril 2014, Guillaume, le fils de Maurice Agnelet, a témoigné contre son père. Maurice lui avait dit qu'il avait tiré une balle dans la tête d'Agnès pendant qu'elle dormait.

Comme Jimmy Larouche dans Antoine et Marie, Téchiné a ouvert son film avec une brève scène qui revient vers la fin : un dessinateur trace le portrait d'Agnelet pendant le procès qui se déroule 30 ans plus tard.

Avec L'homme qu'on aimait trop, André Téchiné a réalisé un film exceptionnel. Il offre une reconstitution factuelle et humaine. Au-delà du crime sensationnel, il révèle les émotions vécues par deux femmes, une mère et une fille, qu'un homme a ruinées pour mieux les séparer affectivement et physiquement. À jamais. Ainsi que l'exprime la déclaration de Renée : « J'ai toujours pensé qu'Agnès était enceinte; elle sera privée de sépulture ».

EN NOVEMBRE

À Montréal (Québec, Canada) du 6 au 16 novembre se déroulera la 20e édition de Cinémania le festival des films francophones.

Du 12 au 23 novembre auront lieu les RIDM, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal.

EN SOUVENIR

Quand Frank, son mari, la frappe, Cathy rétorque aussitôt que c'est un accident.

Peu de films réunissent simultanément les thèmes de la violence conjugale, de l'homosexualité et du racisme. Loin du Paradis scénarisé et réalisé par Todd Haynes nous montre Cathy, épouse et mère de deux enfants. La musique ampoulée, le lettrage du générique, les détails nous ramènent dans les années 50.

Cathy découvre que son mari est désormais prêt à vivre avec l'homme qu'il aime et qu'il veut divorcer. Simultanément, elle connait Raymond , un veuf auquel elle peut faire des confidences. Cette situation rappelle la relation entre John Singer et Mick dans le film Le cœur est un chasseur solitaire basé sur le roman de Carson McCullers. Mick, une adolescente de 14 ans, se confie à un homme plus âgé qu'elle et souffrant de surdité, John, jusqu'à ce qu'il se suicide. Ce n'est qu'à la fin du film, au cimetière, qu'elle déclare qu'elle l'aimait.

Dans Loin du Paradis, l'impossibilité de l'amour entre Raymond et Cathy tient au fait que Raymond est Noir alors que Cathy est Blanche dans les années 50 aux États-Unis. Des enfants lancent des pierres à la fille de Raymond, les gens sortent d'une piscine parce qu'un garçon Noir y a mis les pieds; le racisme empêche toute possibilité de relation entre Cathy et Raymond.

Cathy déambule dans son parterre vert, son mari travaille dans un bureau aux murs peints en vert, et elle, elle porte une magnifique robe rouge. Cette femme contraste avec son milieu et son époque. Julianne Moore, qui interprète Cathy, disait de son personnage que c'est une femme prise en otage.

Encore, l'Amour n'est pas vécu sans contingence. Que ce soit la religion, l'anatomie, l'argent, le lieu ou l'année de naissance, on semble toujours prêt à considérer qu'il est justifiable d'endiguer l'Amour, de l'actualiser à travers des conditions.

L'Amour n'est véritable qu'inconditionnel. Il apporte à la mesure de ce qu'il exige. Il n'y a que l'Amour pour nous sauver de tout; de la peur comme de l'inexorable, de l'appréhension comme du souvenir, de la disparition comme de l'intensité.

Ce lieu où l'Amour serait déterminant, c'est le Paradis dont il est question dans le titre du film. Et Raymond le décrit à Cathy : « J'aimerais voir un jour la grâce, l'endroit où les cœurs s'embrassent. Moi j'y crois. »