Vous cherchez une auto familiale, une idée de décoration, de rénovation. un voyage vacance, un bijou, une banque, un produit naturel écologique, une vitamine santé, un restaurant, un vétérinaire.

Autres textes

 

Chronique cinéma
novembre 2010

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

L'automne, à Montréal, signifie Festivals de Films qui se chevauchent et auxquels se superposent les sorties en salle. Une foison de documentaires, biopics et fictions nous interpellent sur la déshumanisation, la pollution et les différentes manifestations de l'Amour.

EN ENTREVUE

À son parcours de photographe, Anne Kmetyko greffe, avec habileté, la réalisation de making of, de films corporatifs, de tournages publicitaires et de courts métrages. Méritant des éloges, elle a réalisé : Mondo Karma (2004), Daniel est… (2007) et The Cat in the Pan (2009) qui fut projeté au FFM 2009, aux RVCQ 2010 et se retrouvera en février 2011 au Festival International du Court Métrage à Clermont-Ferrand.

En pleine pré-production de son prochain court métrage, Persistance de la mémoire, Anne m'a entretenue de son projet avec enthousiasme : «La réalisation, c'est ma passion. Ce que j'aime, c'est la création, le travail avec les acteurs, l'émotion que les gens éprouvent».

Après avoir écrit le scénario original, elle finalisé le financement: «C'est un film complexe avec des effets spéciaux, de l'animation traditionnelle, très peu de dialogues mais avec une riche trame sonore. Donc il n'y a pas de barrière linguistique. Ce sera une expérience audio-visuelle amenant le narratif à un niveau contemporain».

L'histoire réunit un homme, Jacob, interprété par Gregory Hlady, qui entretient une relation avec une femme, Midori, incarnée par Mylène Dinh-Robic. Oscillant entre le rêve et la réalité, le film permettra d'accéder à «la frontière entre l'imaginaire, le rêve, et la mémoire».

Sa réputation de cinéaste consciencieuse lui permet d'espérer compléter avec succès la structure financière de façon à pouvoir confirmer l'implication de l'ONF pour la post-production. «C'est un projet ambitieux et déjà une merveilleuse équipe s'est jointe à moi. J'ai tellement hâte de tourner ce film» m'a-t-elle déclarée de sa voix enjouée.

EN FESTIVALS

En ce mois de novembre 2010, du jeudi 4 au dimanche 14 se déroule Cinémania, le festival de films francophones avec sous-titres en anglais. Pour cette 16e édition, en ouverture, Isabelle Huppert joue avec sa fille, Lolita Chammah, dans la comédie Copacabana (Marc Fitoussi) et en clôture Catherine Deveuve dans Potiche (François Ozon).

La 13e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal RIDM a lieu du 10 au 21 novembre et sera l'occasion de voir le film de Josh Fox
Gasland, analysé dans cette chronique.

Encore à Montréal, commencé le 28 octobre, la 23e édition du festival image+nation s'achève le 7 novembre avec le film de Medhi Ben Attia, Le fil.

EN ANALYSE

Certains tournages impliquent des préparations qui dépassent le repérage des lieux et la mémorisation du texte. En 1983, Mariel Hemingway incarnait Dorothy Stratten, une actrice violée, torturée et assassinée par son mari qui s'est ensuite suicidé, une tragédie réelle; pour le film Star 80 (Bob Fosse, 1983) Mariel avait alors accepté des implants mammaires. Plutôt qu'une chirurgie, Le dernier vol (Karim Dridi, 2009) a exigé une préparation physique soutenue par les deux acteurs, Marion Cotillard, Guillaume Canet, et l'expertise d'un chasseur de serpents et de scorpions. Ces nécessités tenaient au fait que le tournage se déroulait à Merzouaga, le désert du Maroc.

Basé sur le premier roman de Sylvain Estibal, le film raconte qu'en 1933, Marie Vallières de Beaumont, qui pilote des avions depuis l'âge de 18 ans et veut battre des records, recherche un aviateur, Bill Lancaster, disparu dans le désert saharien. Avec lui, elle avait passé un pacte : si l'un des deux avait des difficultés, il restait près de son avion en attendant que l'autre vienne à son secours. Marie, déjà, a été sauvée par Bill et n'en est que plus déterminée à le rescaper.

D'abord Marie rencontre le capitaine Brosseau qui veut jouer à la guerre et refuse le rassemblement des tribus locales. Le contexte politique est influent, de la Mauritanie au Grand Soudan, le Sahara est territoire français. Brosseau obtient 60 hommes pour arrêter Firhoum à la tête du mouvement pour la réunification des tribus mais aucun homme pour la recherche de Bill Lancaster disparu depuis 5 jours. Brosseau exprime aussi son désaccord avec l'esclavage pratiqué par les Touaregs; ce personnage est donc bidimensionnel alors que souvent les caractères répondent à un manichéisme : le bon et le méchant.

Dans son entreprise, Marie est aidée par le lieutenant Antoine Chauvet qui choisit de déserter et d'accompagner l'aviatrice amoureuse. Ils s'éloignent donc des tentes blanches après la tempête de sable qui a détruit le biplan de Marie dont la quête devra se poursuivre sur le sol et non du haut des airs. «L'amour nous a portés si loin» dit -elle dans ces paysages longuement filmés pour en accentuer le calme, la beauté, le symbolisme.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS EN ANALYSE :

Le dernier vol Karim Dridi, 2009
Le jeu de la mort Christophe Nick, 2009
Never let me go Mark Romanek,
Secretariat Randall Walace, 2010
Buried Rodrigo Cortés, 2010
Le poil de la Bête
Burning Water, a new western Cameron Esler et Tadzio Richards, 2010
Gasland Josh Fox, 2010

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

Star 80 Bob Fosse, 1983
The heart is a lonely hunter Robert Ellis Miller, 1968
Wings of courage Jean-Jacques Annaud, 1995
I comme Icare Henri Verneuil, 1979
L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux Robert Redford, 1998
Le pacte des loups Christophe Gans, 2001
The Wolf Man George Waggner, 1941
Scooby-Doo and the Reluctant Werewolf Ray Patterson, 1988
H.G. Wells'First Men in the Moon (Nathan Juran, 1964
Versailles Pierre Schoeller, 2008
Le Petit prince a dit Christine Pascal, 1992
Moi César, 10½ ans, 1m39 Richard Berry, 2003
Voyage à Cythère Théo Angelopoulos, 1984
La poussière du temps Théo Angelopoulos, 2008
Le Voyage des comédiens Théo Angelopoulos, 1975
Paysage dans le brouillard Théo Angelopoulos, 1988
Le regard d'Ulysse Théo Angelopoulos, 1995
Le pas suspendu de la cigogne Théo Angelopoulos, 1991
L'éternité et un jour Théo Angelopoulos, 1998

La relation amoureuse est évoquée par Marie qui parle de Bill, des records qu'ils ont battu ensemble, et est discutée par Antoine qui déclare : Vous êtes venue dans l'espoir qu'il quitte sa femme et ses enfants mais il ne le fera jamais». Ces considérations sur l'amour, ce qu'il représente, ce qu'il implique, se poursuivent lors de la traversée du désert jusqu'à la dérive. Antoine exprimera sa réflexion à Marie : «Votre désir d'aimer est plus fort que votre amour». Le film de Karim Dridi, qui aussi a signé les dialogues, nous laisse avec des questionnements sur l'idéalisation de l'être aimé, sur la mise en danger personnelle au nom de l'amour, sur l'acceptation de la mort par amour, sur les exigences pragmatiques d'un amour emblématique. Le réalisateur a choisi un lieu sans frontière pour suggérer un amour absolu, un désert où deux êtres parlent et agissent pour abolir une absence. Ainsi que dans cet ouvrage de Carson McCullers The heart is a lonely hunter adapté au cinéma par Robert Ellis Miller en 1968 et dans lequel John, sourd-muet, devient le confident attentif des autres qui lui parlent de leur souffrance et qu'il réconforte, dans Le dernier vol, bien qu'il n'y ait pas la présence d'un couple amoureux, se mêlent discours, quêtes, tourments, espoirs, dépits, douleurs, tout n'est qu'amour.

Seuls avec leur unique chameau, Marie et Antoine parcourront le Ténéré jusqu'à l'épuisement total. Alors qu'ils sont inconscients, l'animal les porte et les amène à un oasis. Des décennies plus tard, la carlingue de Bill sera retrouvée lors d'essais nucléaires. Son corps momifié à coté de son avion gisait non loin de l'endroit où Marie et Antoine furent recueillis par un groupe de nomades.

Le personnage de Marie et sa relation avec Bill rappellent l'histoire vraie de la journaliste et pilote Jessie Maude Chubbie Miller (1910-1972) qui rechercha William Newton Bill Lancaster (1898-1933); il volait seul de Londres vers le Cap en Afrique du Sud et s'était écrasé le 12 avril 1933. Il survécut jusqu'au 20 avril 1933; près de Reggan en Algérie, il fut retrouvé le 12 février 1962 avec journal qu'il écrivait et qui prouva qu'il n'avait pensé qu'à elle jusqu'à sa mort.

Hommage à cette aviatrice, le film remet aussi en mémoire Antoine de St-Exupéry et l'un de ses amis Henri Guillaumet à qui il a dédié Terre des hommes et dont une aventure est narrée dans le magnifique Wings of courage (Jean-Jacques Annaud, 1995). Échoué en 1930 dans la Cordillère des Andes, l'aviateur puise son courage dans l'amour qu'il voue à son épouse, Noëlle, lorsqu'il marche jusqu'à un village. Sur une superbe musique de Gabriel Yared, ce premier film de fiction avec le procédé IMAX 3D ne dépasse pas 50 minutes. J'ai eu droit à une visite explicative de la salle de projection, les bobines sont si énormes qu'actuellement les films ne peuvent avoir une longue durée.

Décidément, l'amour chez les aviateurs a inspiré plus d'un cinéaste; ne dit-on pas que l'amour nous mène au 7e ciel?

Quelles sont la part de la volonté et la proportion de l'influence dans nos choix et décisions? Pavlov (1849-1936) a mis en évidence le réflexe conditionnel lié à l'acquis, l'apprentissage. Freud (1856-1939) a énoncé que l'humain n'était pas que sa conscience mais aussi son inconscient alors que Rimbaud (1854-1891) écrivait «Je est un autre». Un autre choc à l'omnipotence humaine allait être asséné en 1960 quand Stanley Milgram (1933-1984) de l'Université Yale prouva que l'esprit critique était balayé par l'obéissance à une figure d'autorité. Convoqué pour une expérience sur la mémorisation, un demandeur infligeait des décharges électriques pour influencer un apprenant qui tentait de se rappeler une liste de mots; le demandeur envoyait une décharge croissante à chaque erreur de l'apprenant. En fait, l'objet de l'étude était le demandeur lui-même dans sa soumission à l'autorité jusqu'à en devenir le relais; l'autorité était représenté par un expert scientifique en blouse blanche qui cautionnait les décharges électriques. L'apprenant électrocuté et le scientifique étaient des comédiens. Dans l'état agentique (d'obéissance), le sujet se déresponsabilise; comme l'enfant se modèle à l'autorité familiale, l'adulte se façonne à l'idéologie dominante. L'idéal est de se maintenir dans une participation à une dynamique collective, au détriment de l'individualité (ce qui diffère de l'individualisme).

Puis, en 1979, le cinéaste Henri Verneuil situe l'action de son film I comme Icare dans un pays fictif, et suggère le camouflage américain relatif à l'assassinat de John F. Kennedy en montrant les circonstances d'une enquête fallacieuse et en reprenant, dans le scénario, l'expérience de Migram. Les clés de similitude avec des faits résident entre autres dans les choix lexicaux dont: Yale devenant Layé, Oswald transformé en Daslow et le titre du film avec le mot «comme», un comparatif, pour exprimer l'importance de la ressemblance, de la conformité, faire comme les autres, avoir dans une fiction des événements comme ceux de la réalité.

Depuis 1997, le documentariste Christophe Nick s'intéresse aux filiations entre idéologie et agressivité à travers le véhicule télévisuel. «Après des années de mise en scène de l'indécence et du conflit, puis de l'humiliation, l'élimination ouvrait la voie au spectacle de la violence et de la souffrance, et la suite l'a montré avec la télé-réalité» observe-t-il.

Nick s'est donc consacré, avec des consultants sociopsychosociologues, à reproduire l'expérience de Milgram dans le contexte d'un jeu télévisé fictif : La Zone Xtrême. Il fait des liens entre une dérégulation de la télévision et la dérégulation du capitalisme : «ce qu'il y a de plus noir dans l'âme humaine, le renoncement au libre arbitre, la soumission à des ordres abjects, un processus d'abandon…La pulsion voyeuriste et la pulsion exhibitionniste (…) la télé rend légitime tous les comportements qu'elle promeut. Si les comportements promus sont avilissants, alors l'avilissement devient très vite une norme. S'en offusquer, c'est être franchement ringard! La télé modèle les comportements! L'extrémisme télévisé ne fait que commencer».

Pendant des mois, la simulation du jeu a été préparée. Des candidats ont été sélectionnés pour correspondre à un échantillon représentatif des critères scientifiques de Milgram afin que les résultas puissent être comparés et reproduits éventuellement à l'identique dans dix ou vingt ans. À nouveau, l'objet d'études est le participant demandeur qui lit les mots à retenir et inflige les chocs électriques pendant que le comédien Laurent Ledoyen incarne le candidat apprenant qui souffre. Cette fois, la figure d'autorité est représentée par Tania Young, une animatrice déjà connue par la télévision, mais, complice elle aussi de l'expérience.

Un décor a été créé, le public est invité à assister à ce nouveau jeu et toute l'expérience est filmée pour le documentaire :
Le jeu de la mort. Les spectateurs assistent à l'organisation assumée de la torture jusqu'à la mort en tant que divertissement. Sur plus de 13,000 volontaires pour participer à ce nouveau jeu, 80 personnes ont été retenues et il est convenu qu'elles ne recevront aucune somme d'argent puisqu'il s'agit d'une émission-test. Devant des spectateurs en studio, le sujet d'étude, le demandeur, énumère la liste de 27 associations de mots et envoie le châtiment à l'apprenant attaché à une chaise électrique. Un animateur de foule incite à applaudir. Les demandeurs ignorent qu'il s'agit d'une mise en scène pour évaluer l'impact de la télévision en tant qu'autorité annihilant la réflexion et l'analyse, abolissant l'originalité et l'unicité.

Le documentaire de Christophe Nick confirme que, encore aujourd'hui, 40 ans après Milgram, nous nous soumettons sans réfléchir. La légitimité de la télé en tant qu'autorité est acceptée. Une personne seule dans une collectivité ne supporte pas la situation, elle obéit. Elle adopte la position d'agent d'exécution dans une escalade d'engagement. Certains participants demandeurs sont allés jusqu'à tricher, ils énuméraient les possibilités de réponse en insistant sur le bon vocabulaire croyant ainsi que l'apprenant fournirait l'association de mots lui évitant le choc électrique; cette tactique prouve que le demandeur est conscient des enjeux, qu'il les approuve, les reproduit tout en recourant à l'hypocrisie.

Lors du 1er cri de l'apprenant, qui viendrait de recevoir 80 volts, le demandeur rigole. Le rire est une manifestation psychosomatique qui rend la situation supportable sans réticence, qui permet d'évacuer la tension; grâce au rire, à l'humour, la personne se déculpabilise, verse dans une négation du réel. Tania, la jeune journaliste est impeccable dans son rôle de femme imperturbable; quand les demandeurs hésitent, quand Laurent crie : «Là ça fait vraiment mal», elle utilise l'injonction, elle commande : «Continuez, ne vous laissez pas impressionner. Vous devez aller jusqu'au bout». Elle ajoute une anticipation de conséquences favorables «Il va vous remercier». L'appel au public est la dernière injonction; car personne parmi les spectateurs ne s'insurge. Quand le demandeur inflige le dernier choc électrique, 450 volts et que l'apprenant ne crie plus, n'implore plus, n'émet plus le moindre son, le demandeur est considéré gagnant et le public applaudit.

Dans l'expérience de Milgram, 62% des demandeurs avaient asséné les chocs jusqu'à la limite fatale; dans celle de Christophe Nick, 81% l'ont fait. La personne qui refuse de continuer (16 sur 80 des participants) entreprend un combat avec l'autorité. Cette personne dit : «Je ne veux pas» au lieu de la formule de distorsion cognitive : «Je dois». La désobéissance, en lien avec des valeurs profondes, représente un acte difficile à assumer. Elle ouvre la voie à la révolte collective, elle menace le pouvoir qui exercera une répression. Savoir dire «Non» ne s'improvise pas, personne n'est résistant dès sa naissance. La peur de désobéir peut entraîner une détresse psychologique, c'est un effort surhumain. On se sent seul quand on n'est pas un pantin. Être bête évite d'être seul. Avec la télévision, la personne est propulsée, elle est sous l'emprise d'un système et elle est résolue à faire souffrir, à profiter de sa position de domination. La télévision s'avère un système puissant qui dépasse d'autres systèmes d'emprises. Après les fidèles d'une religion, les travailleurs d'une entreprise, les soldats d'une armée, les spectateurs de la télévision constituent la masse d'un totalitarisme qu'on ne met pas en prison.

Pendant que Christophe Nick démontre que la télévision devient le terrain favorable pour Le Jeu de la Mort, le canal Historia a osé faire preuve de dissidence avec la série Les 7 péchés capitaux. Dans l'épisode traitant de la paresse, André Champagne «C'est clair que pour les nantis, les élites, un peuple paresseux intellectuellement, qui veut pas réfléchir, qui veut uniquement être diverti, écouter du hockey, des téléséries, voir des émissions violentes, à caractère sexuel, c'est génial parce qu'un peuple comme ça tu peux lui passer n'importe quelle loi, tu peux lui faire accepter que les inégalités entre riches et pauvres sont de plus en plus grandes sans que ce peuple-là réagisse» .

La télévision peut donc se révéler un média de véritable information et non se confiner à transmettre un incitatif à la cruauté distrayante. Comment opposer un esprit critique à une réaction mécanique suite à l'influence normative? Un tel idéal relève-t-il d'une «Mission : impossible»?

Les personnes dociles et résignées ont aussi fasciné Kazuo Ishiguro l'auteur du roman dont Andrew Garland a tiré un scénario avant que Mark Romanek fasse la réalisation du film
Never let me go. Mystère et tristesse enrobent l'histoire d'amour de Kathy pour Tomy.

Au début du film, l'information apparaît à l'écran : en 1952, importante découverte médicale, en 1967, l'espérance de vie atteint 100 ans, puis, en 1978, des enfants n'existent que pour être donneurs d'organes. Les faits déterminants sont communiqués peu à peu et leur découverte, par les protagonistes, n'entraîne ni révolte, ni crise, ni fuite. Ils sont la copie, le clone, d'un original et leur raison d'être les limite à 3 ou 4 dons après lesquels ils meurent. Leur destin, sans balise affective ou psychologique, est assumé; à peine un espoir ténu, et vite impossible, leur est-il permis. Leurs larmes sont leurs seules expressions personnelles ainsi que quelques dessins, étudiés pour évaluer la possibilité qu'ils aient une âme

Toutefois, ce contexte d'anticipation, de science-fiction, se révèle secondaire. La véritable trame narrative concerne les sentiments : l'amitié réconfortante, l'amour sincère, doux et puissant qui rayonne des personnages de donneurs et qui résume, détermine, illumine leur vie. Pendant leur passage résigné, sacrifié, interrompu, ils ressentent les émois de la 1e romance, les affres de la jalousie, les pulsions de la sexualité, et, surtout, ce lien qui les définit, les caractérise, les motive, l'Amour, qui les unit entre eux et les attache à la vie. L'Amour est la seule lumière de leur brève existence.

Ces êtres qui semblent surgir de l'imagination peuvent représenter l'avenir mais aussi le présent de l'humanité; des questions fondamentales sont posées dans cette histoire : qu'est-ce que c'est avoir une âme? Peut-on réparer ses torts? Comment se vérifie l'Amour vrai? Pourquoi vivre, continuer à vivre? Savoir son destin influencerait-il les choix?

Mais là, encore, ces questionnements ne prédominent pas en exclusivité dans le film. Car les émotions de nature intense, les larmes de source profonde, côtoient le lyrisme des images dont celle de la robe sur la corde à linge dans le vent. Kathy, dans un chagrin presque interdit, conclut «Personne n'a le sentiment d'avoir eu assez de temps?»

Du temps, Penny Chenery en a consacré beaucoup à son cheval de course pour l'amener à gagner la Triple Crown en 1973.
Secretariat de Randall Wallace retrace cet amour des chevaux ressenti par la mère de quatre enfants transformée en femme d'affaires astucieuse. Elle n'a pas été L'homme qui parlait à l'oreille des chevaux (Robert Redford, 1998) mais la femme qui a su mériter la confiance du pur-sang anglais nommé Secretariat. Elle était la seule à toucher sa bouche et même à la lui ouvrir; cela empêcha qu'un vétérinaire puisse diagnostiquer qu'il avait un abcès avant une course. Mais, Penny a toujours su percevoir les envies et les besoins de l'étalon; elle a décidé de s'accorder à eux et d'y rallier son équipe dont son soigneur Hal et son entraîneur, le québécois Lucien Laurin, et son jockey, Ron Turcotte.

Penny, fait figure d'innovatrice féministe, en se consacrant à ses activités de propriétaire de cheval, en s'introduisant dans un club réservé aux hommes, en protégeant l'héritage familial, malgré la désapprobation de son mari.

Sa force de caractère est aussi grande que sa capacité de diplomatie. Elle obtient ce qu'elle veut, un jeune poulain dont personne d'autre ne voulait, et elle rétablit les finances de son écurie. Puis, risquant la ruine et l'humiliation, elle garde son cheval quand des frais d'héritage amènent son frère à souhaiter qu'elle vende Secretariat. Elle décide de proposer des droits de co-propriétaires avec une risquée clause de performance. Elle fonde un syndicat sur les droits de reproduction de l'étalon et convainc son opposant d'être le premier à investir pour enclencher un effet d'entraînement.

Elle a donc été à la fois déterminée et subtile pour amener son cheval à participer à une série de 3 courses, le fameux Triple Crown, alors que Secretariat a 3 ans. Il a gagné cette série : le Kentucky Derby, les Preakness Stakes et les Belmont Stakes avec une phénoménale avance de 31 longueurs.

L'amour de Penny pour son cheval est montré dans la réciprocité : lors d'une scène, le coureur tourne sa tête vers elle qui le lave. Des procédés filmiques expriment une déférence envers lui : le cadrage sur les pattes quand il court, la camera placée sur l'animal pendant la course, le ralenti de son arrivée.

Mike Rich a écrit le scénario dont les dialogues recèlent une inattendue profondeur, grâce à eux l'action se double de réflexion lorsqu'il est question du «besoin de faire ce qui nous paraît juste» et quand le mari de Penny lui déclare finalement : «Nos garçons savent ce que c'est une vraie femme et l'importance de croire en soi».

Paul Conroy, lui, croit attiser les étincelles d'humanité de ses correspondants lorsqu'il téléphone plus d'une quinzaine de fois pendant qu'il est enterré vivant en Iraq. Camionneur pour un sous-traitant américain, il se rendait, le 23 octobre 2006, faire une livraison avec un convoi quand tout le groupe a été attaqué. Placé dans une boîte en bois avec un cellulaire, un briquet, un couteau et sa volonté de vivre, il multiplie les démarches pour convaincre ses ravisseurs de le relâcher, ses employeurs de l'aider, le gouvernement de le prendre au sérieux et sa famille de lui exprimer son amour et d'écouter ses derniers messages.

Comment multiplier les angles de prises de vue et les mouvements de caméra, relever le défi de l'éclairage et du dialogue? Le réalisateur Rodrigo Cortés et l'unique acteur à l'écran Ryan Reynolds ont répondu à ces questions pour le film
Buried-Enterré. Avec une acuité des subordinations économiques, une perception des hypocrisies politiques et une indignation subtilement mais précisément représentée, Chris Sparling a élaboré le scénario avec une conscience des faits et de la mentalité qui les enclenche. L'acteur et le réalisateur sont parvenus à transmettre beaucoup à partir de peu; ils ont fait preuve de créativité pour relayer l'oppression jusqu'à la faire ressentir aux spectateurs.

Toutes les scènes sont consacrées aux 90 minutes de la claustration de Paul, conférant au film de 95 minutes les caractéristiques d'un déroulement en temps réel; mais, il fait bien préciser que le tournage ne s'est pas limité à une captation en temps réel, c'est le montage de Rodrigo Cortés qui donne au récit la durée de l'histoire. Unité de lieu et de temps certes mais multiplicité d'actions. L'écran noir alterne avec les séquences faiblement éclairées. À partir de 6 :12h, Paul n'a que jusqu'à 9 heures pour satisfaire les exigences de ses ravisseurs qui croient pouvoir obtenir «5 millions d'argent» pour sa libération. Les gros plans de son œil, de ses pores, de sa sueur, de ses larmes, de son sang, succèdent aux zoom-out qui le réduisent progressivement à une pâle image centrale entourée de noir, pour mieux rendre compte de son isolement.

Le rythme du montage de Cortés et la musique de Victor Reyes contribuent à la dynamique de panique, de rage et d'accablement de plus en plus inéluctable qui assaillent Paul confronté à l'incrédulité, à la négligence et à la mesquinerie de ses interlocuteurs. L'exiguïté de l'enfermement condamne peut-être moins Paul que la petitesse de l'attitude des gens à son égard. Deux scènes induisent et assènent les oppositions des enjeux : Paul parle à sa mère souffrant d'alzeimer et n'obtient pas qu'elle lui dise le «Je t'aime» dont il l'implore puis Alan Davenport, de CRT, la compagnie pour laquelle il travaille, enregistre sa voix quand il lui signifie qu'il est congédié depuis le matin, l'informant donc que sa famille ne pourra être indemnisée suite à son éventuel décès. De cette conversation filtre la cruauté d'un système d'exploitation des travailleurs au détriment de tout réflexe d'humanité; cet entretien annonce le sort prédéterminé de Paul et contredit désormais tout espoir.

Qu'il sorte ou non, il a été décidé que sa vie est sans valeur, que ses liens familiaux sont sans importance et que l'argent est prioritaire. C'est ainsi que s'articule la métaphore de l'enterrement, dans ce reniement de l'existence humaine, dans cette facilité à mépriser, cette propension à oublier ce que l'on ne voit pas.

Par ailleurs, des dizaines de kidnappings sont perpétrés, «c'est la seule activité commerciale qui marche en Iraq» (et dans plusieurs autres pays) lui répond Dan Brenner, de la cellule anti-kidnapping. Avec le cellulaire, Paul fera une vidéo regardée plus de 47,000 fois sur You tube , se coupera le doigt parce que le ravisseur veut qu'il y ait du sang à l'image, interrompra sa tentative de suicide en pensant à sa famille, filmera son testament, léguant les 700$ de son compte d'épargne à son épouse et ses vêtements à son fils Shane qu'il incite à une considération dont il n'a pas lui-même bénéficié : «Fais toujours ce que tu penses juste».

Le film parvient à générer l'anxiété, provoquer l'indignation en misant sur la diversité des cadrages, la variété du montage et le talent de l'acteur. À remarquer, en français, l'interprétation crédible d'Alexis Lefevre pour la voix de Paul; dans un tel contexte, le moindre mot change tout, il faut écouter attentivement pour comprendre le détail qui explique la bifurcation de l'intrigue. Pour l'aspect fondamentalement humain et pour la prouesse éminemment cinématographique, Buried-Enterré relève d'une expérience à recommander.

Joseph Côté ne reste pas enfermé longtemps dans
Le poil de la Bête de Philippe Gagnon. En 1665, en Nouvelle-France, pendant la nuit, il s'échappe d'une cabane où l'avaient emprisonné les censitaires de la Seigneurie de Beaufort. Il prend le temps de courtiser Marie Labotte, une fille du Roy, rencontrée dans la forêt. Puis, il reste à proximité jusqu'au matin, attendant que le temps passe en se promenant dans les bois, et est recapturé par les mêmes censitaires. Pendant qu'un des fils a disparu, la famille Beaufort mange sans inquiétude comme si de rien n'était. Au sous-sol, Marie trouve les restes humains de sa sœur dévorée, est victime d'une agression, s'évanouit en voyant un loup-garou l'attaquer puis, se réveille, quitte les lieux, se promène dans les bois, rencontre encore Joseph qui lui demande : «Ça va?» et lui fait signe que oui.

Les Québécois, avec Le poil de la Bête, scénarisé par Stéphane J. Bureau et Pierre Daudelin, viennent de copier les Français, qui avec
Le pacte des Loups (Christophe Gans, 2001) avaient copié les américains et leur filmographie aussi longue que diversifiée incluant des chefs d'œuvres tels que The Wolf Man (George Waggner, 1941 dans l'évidence du talent de Lon Chaney Jr. pour insuffler sensibilité et crédibilité à son personnage en inspirant la compassion) et des amusements dont Scooby-Doo and the Reluctant Werewolf (Ray Patterson, 1988).

Dans Le poil de la Bête, les effets spéciaux sont bien réalisés, les maquillages de crasse, accentués, la saleté dans les cheveux, évidente et les acteurs savent leur texte, Guillaume Lemay-Thivierge, Marie-Chantal Perron et Marie-Thérèse Fortin font même preuve de conviction pour le défendre malgré les lacunes relatives à la vraisemblance.

L'accumulation d'effets visuels numériques par Hybride Technologies, une division d'Ubisoft, n'est qu'une surcharge de tentatives de sensations fortes. Les «stop motion animation» peuvent être (à tort) critiquées aujourd'hui, alors qu'elles suscitent un regain d'intérêt, la tenue, en octobre, du 2e Festival du Stop Motion à Montréal le prouve, il n'en demeure pas moins qu'elles étaient inventives et patientes, résultant d'efforts solitaires et collectifs, en appuyant un scénario consistant; ainsi, dans le film H.G. Wells'First Men in the Moon (Nathan Juran, 1964) avec l'animation de Ray Harryhausen, l'explication finale reste un pertinent questionnement sur la responsabilité d'intervenir dans un milieu qui risque l'éradication par contamination.

Dans Le poil de la Bête, les explications pour justifier l'existence de la Bête sont aussi grossières qu'incomplètes : le Seigneur de Beaufort raconte que la Bête résulte de l'accouplement, il y a longtemps, d'une louve et d'un…poète. Pourquoi avoir attribué à un praticien de la poésie une déviance zoophile, d'autant plus improbable qu'au 17e siècle, la population ne comptait guère de poète? En pleine colonisation pour qu'un accouplement entre une louve et un humain ait eu lieu, il aurait impliqué un amérindien; or, il y a eu de fascinants sculpteurs et peintres (pendant que les Européens reproduisaient le réel, à l'exception d'Arcimboldo, les Amérindiens entretenaient un dialogue spirituel dans certaines de leurs créations) mais, y a-t-il eu des Amérindiens scripteurs et, même, poètes en Nouvelle-France avant les années 1600? Précédemment, je mentionnais que l'enterrement dans Buried-Enterré représente la cupidité humaine qui condamne Paul Convoy. D'autres parts, Mr. Hyde, dans le livre de Robert Louis Stevenson et dans les films qu'il a inspirés, exprimait la prédominance de la pathologie chez l'être en perte de contrôle de ses pulsions. Dans le film de Gagnon, cette Bête, que symbolise t-elle? Quels enjeux cristallise t-elle dans la suite des événements? Quelle puissance dénonce t-elle?

La déficience grave de ce film, farfelu sans être amusant, réside dans l'inadmissible scénario : un ramassis de clichés sans la solidité d'un lien sémantique. Les effets spéciaux réussis ne participent pas à la progression des différents éléments dont les personnages réduits à des stéréotypes, sans psychologie, et les actions, prétextes des interventions numériques. Il n'y a rien à apprendre, à ressentir, il n'y a qu'une bête numérique à voir. Ce gaspillage d'argent, de temps et de talent n'est que la première ignominie d'une trilogie, on promet de nous infliger Les enfants de chiennes en 2e partie. Phénomène psychotronique qui ne s'invente pas : après la projection, à la fin du générique, la pellicule s'est enflammée. Une entité supérieure décrétait-elle que ce film mérite qu'on y mette le feu?

Il est possible d'emprunter des accomplissements techniques sans y laisser des convictions personnelles. Richard Berri avec L'Immortel a amalgamé une double narration : des déterminismes humains et des péripéties spectaculaires. Ses personnages cachent ou montrent à la fois des forces et des failles : le tueur a des convictions, pas seulement des pulsions, et la policière a de la peine, et non uniquement de la compétence. Les cascades, les ralentis, les images gelées ou saccadées, les travelling latéraux, le montage superposant les personnages et les époques, correspondent aux exigences du film d'action.

À Marseille, Jacky le Mat, un des parrains de la Mafia, a été criblé de 22 balles et a survécu. Ce fait a inspiré le romancier Franz-Olivier Giesbert puis Richard Berry et trois co-scénaristes. Jean Réno incarne Charly Matteï et Marina Foïs, l'enquêteure de la Police, la commandante Marie Goldman. Réno, à 62 ans, assure une forme exceptionnelle et Foïs nuance son interprétation pour conférer à son personnage ténacité et dureté, vulnérabilité et tendresse. Elle est la mère d'un garçon et la veuve d'un flic. Elle exprime donc de l'affection et de la détresse, de l'astuce et de la stratégie : elle boit, seule, dans son auto, elle borde son fils et elle poursuit son investigation dans un milieu d'hommes où les misogynes ne sont pas uniquement les truands.

Par contraste, le déroulement de la raclée à Karim est parallèle à celui des rires, la scène de l'anniversaire de Bastien se passe pendant les funérailles, le mariage a lieu pendant la mort de Frank. Berry juxtapose les univers, les personnalités, les faits. Dans ce milieu de tueurs sanguinaires, «Le sang versé ne sèche jamais», les personnages familiaux sont aussi primordiaux que les séquences de poursuites et de rafles.

Le film ouvre avec une grand-mère et son petit-fils et s'achève par une famille élargie au bord de l'eau. Tout au long du film, les mères sont présentes, inquiètes, rassurantes; Berry leur a fait une place aussi essentielle que celle des faits. Il amène Charly à ordonner aux bandits : «Demandez pardon à vos femmes et à vos enfants».

Encore pour enrichir la complexité de ses personnages, Berry a imputé à Tony Zacchia, l'autre parrain de la mafia, de souffrir de migraines ophtalmiques. De plus, il a convoqué Max Baissette de Malglaive qui livre une performance d'acteur impressionnante. L'enfant qui accompagnait Guillaume Depardieu dans Versailles (Pierre Schoeller, 2008) grandit à l'écran puisqu'il incarne Anatole, le fils de Jacky; kidnappé, enfermé dans le coffre d'une auto, il émet des spasmes de terreur qui suscite l'apitoiement, augmente la charge émotive et l'aspect humain du film. Les deux personnages d'enfants sont attendrissants et expriment leur besoin de protection. La commandante écoute son fils qui lui demande : «Maman, quand on est mort c'est pour toute la vie?» Il faut rappeler que Berry avait mérité le Prix d'interprétation masculine pour Le Petit prince a dit (Christine Pascal, 1992), l'histoire d'une fillette atteinte d'une tumeur au cerveau, et qu'il a scénarisé et réalisé Moi César, 10½ ans, 1m39 (2003) dont les personnages principaux sont des enfants.

À travers un respect constant pour les mères et un amour perceptible des enfants, Richard Berry dans L'Immortel a développé une remise en question des motivations et des comportements chez son personnage qui conclut : «J'ai le corps comme un champs de bataille».

EN COMPLÉMENTARITÉ

Deux documentaires attestent la contamination de l'eau par le «fracking», la fracturation hydraulique lors des forages gaziers :
Burning Water, a new western de Cameron Esler et Tadzio Richards est consacré à la lutte de Fiona Lauridsen qui vit, avec son mari, Peter, leurs 3 enfants, à Rosebud, une vallée nommée d'après une rivière qui coule en Alberta, au Canada, alors que Gasland résume l'enquête du réalisateur Josh Fox qui a voyagé pour rencontrer des témoins et des experts à travers les États-Unis.

Les deux films, par des graphiques, expliquent que, sous haute pression, des injections d'eau, de sable et de produits chimiques fracturent la couche de charbon souterraine : des fissures ainsi causées s'échappe le gaz naturel. Donc, des émanations se répandent et contaminent l'aquifère. Maintenant, l'eau s'enflamme, brûle et explose. Si en Alberta, le gaz provient de gisements de charbon, au Québec, les forages sont effectués dans le schiste. Ces forages et ces puits gaziers se multiplient au Canada et aux États-Unis.

En 2003, la plus importante entreprise gazière du Canada, EnCana, procède à des explosions dans les sous -sols à Rosebud. À la veille de Noël en 2005, dans leur domaine Valhalla, la famille Lauridsen subit des brûlures et divers problèmes de peau en prenant des douches. L'eau du robinet blanchâtre, fumante et effervescente les inquiète et les amène à soupçonner que EnCana a contaminé la nappe aquifère. Chaque tête de leur bétail a besoin de 70 litres d'eau chaque jour.

Au Canada, les fermiers ne peuvent refuser la présence d'un puits de forage sur leur terre. L'essor du pétrole remplit les coffres du gouvernement. Or, ainsi que leur voisine Debbie Signer, qui avait ouvert un gîte touristique qu'elle a été obligée de fermer à cause du benzène et de l'éthylbenzène, deux carcinogènes maintenant dans son eau, les Lauridsen ne peuvent savoir quels produits chimiques ont été utilisés lors des forages.

Le couple de fermiers redoute la désapprobation des gens de la vallée en réclamant des informations. La population locale accepte l'argent de la compagnie EnCana qui a payé le toit de l'aréna et la bibliothèque. De plus, l'entreprise va verser 2,4 millions pour agrandir le théâtre local où est jouée la comédie musicale Fiedler on the roof relatant l'histoire d'un fermier perdant sa terre. Les Lauridsen craignent le même sort pendant que la population les ostracise et néglige la gravité de la contamination.

Le fardeau de la preuve incombe aux fermiers auxquels on refuse toujours de divulguer la nature des produits chimiques utilisés sous prétexte de secret commercial. Le problème concernait aussi Dale Zimmerman d'Edmonton. 24 heures après le 1er forage, son eau était contaminée, ses vaches ont commencé à saigner à mort; après de nombreux efforts pour pallier à la situation, telle que parcourir un trajet de 6 heures quotidiennement pour transporter à ses bêtes de l'eau potable, il a quitté sa ferme pour raisons médicales.

En mars 2006, la compagnie s'est disculpée de toute responsabilité. En janvier 2008, un rapport de l'Alberta Research Council blâme les fermiers en prétendant que les produits chimiques dans l'eau proviennent du mauvais entretien de leur puits. C'est le principe du «Blaming the victim». Des démarches auprès d'analystes ont permis à Fiona de prouver que son puits n'est pas la cause de la contamination de sa nappe phréatique. Mais le gouvernement, à travers le ministre provincial de l'environnement Rob Renner, refuse de rouvrir le dossier des Lauridsen. Même le benjamin de la famille, Matthew, d'une dizaine d'années, se documente et s'implique dans les démarches. Le film s'achève avec The Rosebud Blues, composée et interprétée par Peter, et les larmes de Fiona qui ne peut plus regarder Valhalla en croyant que c'est une belle terre. Leur rêve de vivre sur une ferme est compromis.

En 1972, les parents de Josh Fox en accord avec un rêve hippie ont construit à la main leur maison familiale à Milanville, Pennsylvanie. En 2009, Josh apprend que sur son terrain il pourrait y avoir un forage. Il s'informe sur les implications et les conséquences en commençant par demander des entrevues qui lui sont toutes refusées. Avec une ironie constante dans le film, il nous fait entendre un montage de toutes les réponses téléphoniques.

Le gouvernement américain veut exploiter les ressources gazières du sol et Josh, personnellement, est encore en amont du problème qui affecte un nombre croissant de populations qui, réunis par leurs problèmes, font davantage preuve de solidarité qu'à Rosebud, et ce, qu'ils soient jeunes ou résidents depuis 40 ans.

Le fracking nécessite, ajouté à l'eau, plus de 596 fluides chimiques «from the unprononcable, to the unknown, to the too wellknown: ethylbenzène». Au Colorado, Mike Markhan, Jesse Wellsworth, démontrent que l'eau du robinet s'enflamme. À Divide Creek, Robert Blackcloud prouve que l'eau d'une rivière s'enflamme et que l'air au-dessus prend en feu.

Le phénomène spectaculaire surprend certes mais Josh s'entretient avec les familles du Wyoming qui relatent que la contamination a été immédiate dès le puits de forage. Bouleversé, un des fermiers déplore : «This is my way of life. My father and my grand-father were cowboys. This is my family heritage. Where else can I go? We need to get together. We need to speak with a unified voice. It,s amazing that what took mother nature millions of year to build can be destroy in a few hours».

Des animaux perdent leur pelage, meurent. Les gens perdent l'odorat, le goût, l'équilibre, doivent marcher avec des cannes, ne peuvent garder les yeux ouverts, ont des dommages neurologiques irréversibles. À Rifle, Parachute, Battlement Mesa, Garfield, les gens ont dû quitter en 48 heures leur domicile et les endroits sont devenus des territoires remplis exclusivement de puits gaziers.

À leurs questions, les gens sont toujours blâmés, la situation résulte de leurs fautes; ils reçoivent des réponses telles que vous nettoyez trop avec du Lysol, ce sont les poteaux de téléphone, votre conjoint essaie de vous empoisonner. Amee constate : «You can't make them understand how the part of who you are has been destroyed by actions of others for selfish purposes».

Josh a eu des confirmations de la gravité du problème auprès de Weston Wilson de l'environemental Protextion Agency qui remarque que l'EPA se contredit en admettant la toxicité tout en ajoutant qu'il n'y a pas de risques. Calvin Tillman, maire de Dish, s'avère l'un des rares politiciens inquiet.

Peter jouait de la guitare en chantant, Josh joue du banjo avec un masque à gaz. Il conclut après son périple : «I wanted to go out of Gasland as faster as I can but there is nowhere to go. Everyone had the same look of worried».

En leur consacrant des documentaires Cameron Esler, Tadzio Richards, Josh Fox ont appuyé le courage de toutes les victimes dans leurs démarches indéfectibles, ont révélé les humiliations qu'ils subissent des médias, parfois de la population locale, souvent du gouvernement, ont exposé l'ampleur des faits et ont présenté une situation alarmante pour que les gens ne puissent plus dire : «Nous ne savions pas».

Burning Water, a new western a été inclus dans la programmation du Cinéma du Parc à Montréal et Gasland, récipiendaire du prix spécial du jury section documentaire au festival de Sundance 2010, est projeté lors de la 13e édition des RIDM.

EN SOUVENIR

«Les arts en général manquent de ressources et sont souvent sous-estimés» a déclaré Costas Spiliadis du Restaurant Milos qui, pour commémorer le 30e anniversaire de l'établissement, a permis au public montréalais d'assister à la Rétrospective Théo Angelopoulos à la Cinémathèque Québécoise. Né en Grèce et présent lors du gala d'ouverture, le cinéaste déplore «C'est une période difficile pour mon pays et pour le cinéma de mon pays. Les premiers touchés, c'est la culture et le cinéma». Ce n'était pas ma première rencontre avec lui, (voir ma chronique d'octobre 2009), il m'avait déjà entretenu de cette nécessité de poursuivre une démarche jamais achevée dans ses films et il a ajouté : «si j'avais pu choisir les films de la rétrospective, je les aurais tous choisis». Chacune de ses œuvres en rappelle une autre, comme un chant choral, alors que chacune, bien que semblable, est indispensable à l'ensemble.

Angelopoulos, réalisateur du travelling, du plan séquence, de la profondeur de champ, du zoom avant, développe une symbolique récurrente, re-tournant le même film, n'ayant jamais épuisé ses sujets d'inspiration et ses procédés cinématographiques. Les personnages reviennent: autour du couple âgé gravite un autre homme amoureux de la femme (Voyage à Cythère, 1984, La poussière du temps, 2008), les acteurs (Le Voyage des comédiens, 1975, Paysage dans le brouillard, 1988) un cinéaste (Voyage à Cythère, 1984, Le regard d'Ulysse, 1995, La poussière du temps, 2008) des mariés (Paysage dans le brouillard, 1988, Le pas suspendu de la cigogne, 1991). Le personnage du violoniste s'immisce lui aussi de film en film.

À travers toute son œuvre, sa mise en scène le caractérise : ses personnages restent immobiles ou se déplacent en foule placide. Cinéaste du lien entre l'être et le temps, son rythme particularise ses oeuvres : dans des scènes longues, l'action reste minimale. Ainsi, la scène du viol dans Paysage dans le brouillard se déroule, pendant 1min 20s, dans un camion fermé; rien n'est montré, l'attente laisse éclater tout ce qui est suggéré. Interprétant Voula, la jeune actrice Tania Palaiologou transmet la gravité dans l'émotion et le courage dans l'expectative avec un talent extraordinaire.

Spécialiste aussi des lieux : connus, aimés, perdus à cause de l'exil, ou adverses, désertiques, étrangers, Angelopoulos inscrit la notion de territoire, de frontières imposées ou transgressées, souvent accentuées, entre autres, par des fils barbelés (Paysage dans le brouillard, L'éternité et un jour). Il reprend, pendant la musique de la compositrice Eléni Karaïdrou, les routes brumeuses qui mènent à des villes abandonnées sous des climats austères quand, des vents pénétrants, des pluies torrentielles et des neiges incroyables, émane une froidure déshumanisante.

Angelopoulos élabore aussi un paradoxe : les statues de ses films expriment l'âme dans son aspiration et son tourment alors que les êtres maintiennent une présence monolithique, stoïque, figée.

Ses mises en scène auxquelles participent la beauté et la force d'une picturalité lyrique sont parfois traversées par l'appréciation de la parole, l'amour de la langue maternelle, ainsi que l'évoque Alexandre (interprété par Bruno Ganz) dans L'éternité et un jour, Palme d'or du 51e Festival de Cannes à l'unanimité du jury: «Pourquoi ai-je vécu en exil? Pourquoi n'ai-je connu le retour que les rares fois où il m'a été donné de parler ma langue? Ma langue à moi…Quand je pouvais encore retrouver des mots perdus ou extraire du silence des mots oubliés?»