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Chronique cinéma
septembre 2010

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

En septembre, avec la fin des vacances, la fraîcheur du temps, le retour à l'école, le cinéma propose, en salles ou dans les festivals, des films aux images poétiques, aux actions spectaculaires ou aux reconstitutions historiques.

EN ANALYSE

« Là, tout n'est qu'ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.» Les vers de Baudelaire résument le film I am love de Luca Guadagnino avec l'actrice fétiche du cinéaste, Tilda Swinton. Elle incarne Emma Recchi, une riche épouse et mère, dont les certitudes s'estompent dans une découverte de possibilités aussi exigences qu'épanouissantes. Par son cadrage, son flou, sa saturation, son rythme, le réalisateur transforme la précision en évanescence, et la suggestion en divulgation.

Pour enrober la progression des sentiments et la croissance des émotions, Guadagnino s'attarde sur le raffinement et l'excellence, s'approprie différentes formes d'art et de consécrations d'élégance. Les mets appellent la dégustation, les vêtements réclament l'ébahissement, les décors imposent le saisissement.

Emma devient l'alliée de sa fille amoureuse d'une amie, se laisse aller à la sensualité que lui propose Antonio, un cuisinier associé avec son fils dans un projet de restaurant à la campagne avant de choisir de quitter un univers où même sa bonne est habillée avec un chic fou.

L'intransigeance du mari et père amène celui-ci à dénier et même renier jusqu'à l'existence de sa famille. Avec une cruauté réductrice, il répète que son fils a perdu une course et quand Emma déclare son amour, il balaie toutes leurs années de vie de couple et de famille en répondant : «You don't exist».

Les statues sous la neige ouvrent le film quand se déroulent les préparatifs pour la soirée d'anniversaire du patriarche d'une famille enrichie grâce à une usine de filature. Le mari d'Emma a succédé à son père et considère que son fils doit faire de même. Les statues pleurent sous la pluie à la fin du film pour accompagner les larmes de la bonne indéfectible qui aide Emma à se départir de ses beaux vêtements et de ses coûteux bijoux. Avec des survêtements de sport, elle quitte le palais pour rejoindre son jeune amant et s'unir à lui dans une grotte où ils sont à peine distincts.

Détail d'une bague, d'un collier, d'une bouche de chaussure et magnificence de la décoration, de l'architecture, du lieu de villégiature, surenchérissent avec lenteur et fulgurance la profusion ostentatoire qui sert d'écrin à l'expression minutieuse et même ténue de l'affection sincère et grandissante menant aux caresses amoureuses des amants.

Pour Emma la rareté d'un amour vrai et partagé éclipse le privilège des richesses matérielles. Dans le film Ramata (Léandre-Alain Baker, 2008; voir ma chronique de novembre 2009), la femme plus âgée que son amant est abandonnée et se laisse dépérir jusqu'à la mort. Dans I am love, l'amour du jeune amant insuffle une deuxième naissance à Emma qui va vers lui dans un renoncement total.

Dans un genre très différent, une réalisation récente rappelle les films des années 1980.
Sylvester Stallone a réalisé un des meilleurs films de danse Staying Alive (1983) qui fut démoli par la critique. Peut-être fallait-il s'être consacré à la pratique d'une technique corporelle, et pour le faire, et pour l'apprécier; l'évolution personnelle et relationnelle du personnage Tony Manero dépendait de la danse et y aboutissait.

Délaissant donc les films de danse et restant associé aux séries de films Rocky (1 à 6, 1976 à 2006) et Rambo (1à 4, 197 à 2006), Stallone, avec The expandable-Les sacrifiés, s'inscrit dans une lignée de films d'action dont il privilégie toutes les caractéristiques. Il amalgame les attaques d'art martial, lutte professionnelle, lancer du couteau, tir de balles à mini-ogive. Il intègre des scènes de fuite en avion, poursuite en automobile, cascadeur en feu, explosion de château. Il ajoute moto, tatouage et sauvetages d'une belle en détresse : dans l'île (Sandra) et à la ville (Lacy). D'ailleurs, la relation entre Lee et Lacey, rappelle celle entre Jamie et Jessie dans Dogs of war (John Irvin, 1980), un classique du genre, bien que peu connu, et dans lequel Christopher Walken déambulait en mercenaire avec une élégance inattendue.

Stallone a scénarisé le film avec David Callaham et a conféré un talent artistique à Sandra, une artiste-peintre qui est aussi la fille d'un général de façade sur Vilena, une île de 6,000 habitants, 200 soldats, contrôlée par Munroe, un ex-agent de la CIA, qui veut y cultiver de la coca.

Avec des sueurs de testostérone et des émanations de machisme, l'équipe de mercenaires inclut Jet Li et ses chorégraphies; le lien avec la danse est refait, l'entraînement physique détermine une part de l'action. Stallone, qui admet être un «adrenaline junkie», sait passer le relais à ses partenaires : Hale Ceaser (Terry Crews ) fait sauter le quai et Lee Christmas (Jason Statham) participe à l'élimination de Munroe (Eric Roberts).

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS en analyse :

I am love (Luca Guadagnino, 2009)
The Expendables-Les sacrifiés (Sylvester Stallone, 2010)
Trois temps après la mort d'Anna (Catherine Martin, 2009)
Christine, Christina (Stefania Sandrelli, 2009)
Nannerl, la sœur de Mozart. (René Féret, 2010)
Confucius (Mei Hu, 2009)
Henri 4 (Jo Baier, 2009)
Che, un homme nouveau (Tristan Bauer, 2010)
Vous n'aimez pas la vérité (Patricio Henriquez et Luc Côté)
India Song (Marguerite Duras, 1975)

FILMS RÉFÉRÉS au cours de l'analyse :

Ramata (Léandre-Alain Baker, 2008
Staying Alive (Sylvester Stallone, 1983)
Rocky (1 à 6 The final, 1976 à 2006)
Rambo (1 First Blood à 4, 1982 à 2006),
Dogs of war (John Irvin, 1980),
The Specialist, (Luis Llosa, 1994)
Délivrance (John Boorman, 1972)
Cleopatra Jones (Jack Starrett, 1973)
Cleopatra Jones and the Casino of Gold (Charles Bail, 1975).
Mariages (Catherine Martin, 2001)
Figli/Hijos (Marco Bechis, 2002)
City of joy (Roland Joffé, 1992)
Tigres et Dragons (Ang Lee, 2000)

Pour ce film, Stallone a retravaillé avec Dolph Lundgren (Captain Ivan Drago dans Rocky IV, Stallone, 1985) et Eric Roberts (Thomas Leon dans The Specialist, Luis Llosa, 1994). Dans une scène savoureuse, tournée secrètement entre 4 et 7 heures du matin dans une église, Stallone a convié Bruce Willis et Arnold Schwarzenegger suggérant ainsi un hommage à ces deux icônes du film d'action. L'entretien s'achève par la question de Willis à propos de Swartzy : «Il y a un problème avec lui?» et la réponse de Sly : «Il veut être président des États-Unis». D'autres répliques sont aussi teintées d'humour : quand Lee demande à Barney (Stallone) «Tu sais que tu es moins rapide que tu le crois?» il rétorque «Je commence à le constater».

Stallone a su éviter le piège de la misogynie que les films de combats englobent trop souvent. Dans
The Expendables, les hommes déploient leur capacité physique sans être doublés : ce savoir-faire rappelle le talent de Burt Reynods et sa célèbre cascade dans Délivrance (John Boorman, 1972). Au cours des ans, des femmes ont aussi performé dans ce genre. Ainsi, l'impressionnante et superbe Tamara Dobson (1944-2006) troquait ses talons hauts pour des chaussures plates alors qu'elle exécutait elle-même les combats de kung fu dans Cleopatra Jones (Jack Starrett, 1973) et dans Cleopatra Jones and the Casino of Gold (Charles Bail, 1975).

Dans un cinéma misant de plus en plus sur les effets spéciaux au détriment des personnages, avec
The Expendables-Les Sacrifiés, Stalone réinstaure une action concentrée sur la prouesse humaine.

Dans un tout autre registre, c'est avec une parcimonie d'actions et de dialogues que la québécoise Catherine Martin a repris son style austère et contrasté, son langage pictural et symbolique, sa fascination pour le rite et le surnaturel en réalisant
Trois temps après la mort d'Anna

Le cadre se resserre sur Anna, violoniste dans un quatuor à cordes. Dans la salle, Françoise, sa mère , l'admire. Quelques heures plus tard Anna sera tuée, Françoise la reconnaîtra à la morgue. Elle quitte ensuite son lieu de vie pour se concentrer sur son deuil dans le désert hivernal de Kamouraska. Elle y retrouvera Édouard (François Papineau) un peintre qu'elle a connu enfant et qui lui admettra qu'elle a été l'amour de sa vie.

La possibilité de se consacrer à sa souffrance fait d'elle un être relativement privilégié : elle n'a pas à se débrouiller avec l'organisation de la crémation ou de l'enterrement, à concilier avec les démêlés administratifs qu'entraîne un décès, à obtenir la permission de s'absenter de son travail, à se charger de toutes ces implications pragmatiques qui affligent une personne endeuillée; à peine le père d'Anna mentionne-t-il qu'il a vidé le logement de sa fille et que le meurtrier aurait été identifié.

Délaissant donc l'aspect réaliste, la réalisatrice assume les considérations artistiques. Dans un film en couleurs, Catherine Martin s'appuie sur la dichotomie noirceur/blancheur pour contraster le passage entre la réaction et la décision, pour développer l'opposition entre la vitalité et le désespoir, pour refléter l'impact du choc menant au suicide et le processus de rétablissement favorisant la survie.

Noirceur du vêtement, de l'abattement, de l'image préparatoire aux personnages qui en émergent, aux objets qui en surgissent, dont la symbolique scène du bol au-dessus duquel les mains s'unissent en rêve. Blancheur des draps, des murs de la morgue, de ceux de la maison d'enfance, des neiges foulées dans le paysage, de celles accumulées dans la forêt.

Tributaire d'une formation en beaux-arts à l'Université Concordia à Montréal, Catherine Martin a créé un personnage de peintre, Édouard, qui devient son alter-égo en formulant leur démarche commune, la mort inspiratrice : la scénariste raconte l'histoire d'un deuil, les conséquences de la mort tissent la trame narrative du film, alors qu'Édouard décrit le retour dans son parcourt artistique en déclarant : «Les natures mortes, ça me fait du bien. Ça me permet de croire encore à quelque chose».

Par l'entremise d'Édouard, elle nomme un de ses maîtres, Léonard de Vinci et elle filme un livre avec des reproductions de peintures. De plus, elle organise sa mise en scène ainsi qu'un peintre planifie sa toile, dans le dépouillement, elle minimise le geste, l'interaction, au point où l'image est fixe, le personnage immobile, jusqu'à ce que le premier sanglot fracasse l'atmosphère. La peinture s'avère encore déterminante parce que les séances de pose amènent Françoise à l'expression d'elle-même avec toute sa douleur.

Dans Mariages (Catherine Martin, 2001), dont l'histoire se déroulait au 19e siècle, Maria savait provoquer l'avortement avec une potion. À nouveau, les personnages de femmes aux pouvoirs occultes sont influentes : la guérisseuse avec sa salive fait des croix sur le front, les fantômes de la mère et de la grand-mère de Françoise la soignent en évoquant le chagrin de la grand-mère qui sur 16 enfants en perdit 8.

L'accessoire supplée aux mots : Françoise dort avec son manteau, elle garde sa peine, elle se dénude pour le peintre, elle révèle sa souffrance. Puis, le mot écrit remplace le mot dit lorsque Françoise retrouve dans une malle du grenier un arrangement de fleurs séchées avec un ruban sur lequel est tracé le prénom du peintre, il est clair qu'Édouard l'aimait déjà trente ans plus tôt. Enfin, c'est par la parole qu'est suggérée l'unique fois où le couple a fait l'amour avant que Françoise disparaisse de la vie d'Édouard.

À remarquer : le talent de Guylaine Tremblay, dont la retenue module le crescendo de l'émotion, et de François Papineau, dont la tendresse nuance la gravité du laconisme. Les déclinaisons de l'absence (silence, départ, nudité, hiver, mort) constituent une autre des thématiques et des procédés qui font de Catherine Martin une cinéaste affirmant une œuvre résolument originale.

EN FESTIVALS

Jusqu'au 6 septembre 2010, se poursuit le Festival des Films du Monde à Montréal. L'Histoire a inspiré des cinéastes dont les récentes oeuvres s'intègrent à la programmation de la 34e édition de l'événement. Des films font revivre des femmes et des hommes issus d'époques différentes et de régions éloignées : Christine de Pizan (1364-1430, Italie), Maria Anna Mozart (1751-1829, Allemagne), Confucius (551-479 av. J.-C. Chine), Henri IV (1553-1610, France) et Ernesto Guevara, le Che (1928-1967, Amérique latine).

Tout en réunissant personnage historique et œuvre littéraire, le film
Christine, Christina recèle d'autres particularités : œuvre d'une cinéaste, qui a elle-même été actrice (91 films), qui signe sa 1e réalisation et occasion pour une mère, Stefania Sandrelli, et sa fille, Amanda Sandrelli, de travailler ensemble. Christine de Pizan fut une des premières, peut-être même la toute première femme de lettres à vivre de sa plume en France. Veuve et mère, elle lutta contre des éditeurs qui tentaient de la spolier dans ce que l'on appelle maintenant les droits d'auteure. Elle affirma des revendications féministes dans ses écrits et exprima ses émotions dans ses poèmes. Son œuvre aussi diversifiée qu'érudite inclut une biographie de Charles V, un poème cosmographique, une épître politique et même un livre sur le droit militaire. Longtemps évincée des histoires littéraires, peu à peu, elle est redécouverte et appréciée pour l'originalité de ses thèmes et de son style. C'est parce qu'elle considérait sa fille Amanda capable d'exprimer à la fois la grâce et la force que Stefania Sandrelli lui a confié le rôle de cette femme d'exception. Par ailleurs, alors que beaucoup d'actrices sont évincées des castings lorsqu'elles atteignent la quarantaine, c'est à 56 ans que Stefania Sandrelli a reçu son 3e Prix David di Donatello pour son rôle dans Figli/Hijos (Marco Bechis, 2002).

«Quiconque n'a fait ce genre de voyage ne peut s'imaginer tout ce qui est nécessaire et cela dure depuis bientôt trois ans.» écrivait Léopold Mozart lorsqu'il était en tournée européenne avec ses enfants; cette phrase de sa correspondance revient dans le film
Nannerl, la sœur de Mozart. Alors que son frère était porté aux nues, Maria Anna, surnommée Nannerl, la sœur aînée de Mozart, a connu une existence ingrate malgré son exceptionnel talent de musicienne. Cette personnalité sacrifiée a intéressé René Féret qui a fait œuvre de style en lui consacrant une reconnaissance. Tourné en partie à Versailles, il amène Nannerl à rencontrer le dauphin, le fils de Louis XV qui l'encourage à composer. Mais, de telles possibilités ne peuvent à l'époque s'actualiser pour une fille. Féret s'est entouré de sa famille pour représenter celle des Mozart : sa fille Marie incarne Nannerl, son fils Julien l'assiste à la réalisation et apparaît en tant que maître de musique, sa femme Fabienne assume le montage et son autre fille Lisa joue la sœur du dauphin, Louise de France, dont la délicieuse beauté fut peinte par Nattier avant qu'elle mène la vie aride d'une carmélite.

Lorsque le beau et talentueux danseur Patrick Swayze assuma le personnage du Dr Max Lowe dans City of joy (Roland Joffé, 1992), des détracteurs doutèrent (totalement à tort) de son talent pour un tel rôle; des protestations (irréfléchies) ont été exprimées contre le choix de Chow Yun Fat pour incarner le philosophe chinois dans la grandiose production
Confucius de Mei Hu. L'acteur a pourtant déjà plus d'une cinquantaine de personnages à son actif dont le mémorable Maître Li Mu Bai dans Tigres et Dragons (Ang Lee, 2000). Les deux vedettes avaient donc aussi développé une capacité de performances physiques lorsque leur talent d'acteurs fut injustifiablement mis en doute. En relevant le défi d'interpréter Confucius, un personnage aussi influent que mythique depuis des siècles, Chow Yun Fat lui a conféré un mélange nuancé de charme et de sévérité.

Henri IV, surnommé le Vert Galant, a épousé Marguerite de Valois, dite la Reine Margot . Avec le massacre de la St-Barthélemy, les maîtresses de l'un, dont son grand amour Gabrielle d'Estrées, les supposés amants de l'autre, l'Édit de Nantes, les problèmes
politico-religieux, l'annulation de leur mariage, leur influence dans les arts, Marguerite fut poétesse, néoplatonicienne, salonnière, mécène, jusqu'à l'assassinat du roi par François Ravaillac, leur vie tumultueuse a été relatée dans plusieurs films. Récemment, le réalisateur Jo Baier a su donner un approprié caractère esthétique à ses images du film Henri 4, une imposante co-production Allemagne -France-République Tchèque-Espagne basée sur le roman de Heinrich Mann.

La beauté de Che Guevara a symbolisé le romantisme révolutionnaire. Son visage a été immortalisé par Alberto Korda qui ne reçut pas le moindre sou en droits d'auteur bien que sa photo fit le tour du monde, fut reproduite sur les t-shirts de nombreux hippies et choisie par Marie-Monique Robin pour son livre Les 100 photos du siècle. Cette aura ajoute à l'oeuvre socio-politique d'un homme devenu légende. Co-production Argentine-Cuba-Espagne, le documentaire Che, un homme nouveau de Tristan Bauer a été intitulé d'après les idéaux du révolutionnaire et succède à de nombreux films et documentaires qui lui ont été consacrés ou qui l'ont évoqué.

Lors de la 39e édition du Festival du Nouveau Cinéma qui se tiendra à Montréal du 13 au 24 octobre 2010, Patricio Henriquez et Luc Côté présenteront en première mondiale leur documentaire Vous n'aimez pas la vérité. Basé sur l'enregistrement d'une caméra de surveillance à Guantanamo, le film révèle les quatre jours de l'interrogatoire d'Omar Khadr, l'enfant-soldat âgé alors de 16 ans. Béatrice Vaugrante d'Amnistie internationale Canada francophone, considère que ce film est essentiel et elle déplore : «la réputation des États-Unis et du Canada est gravement entachée pour avoir traité ainsi un enfant-soldat».

EN SOUVENIR

Chef d'œuvre mythique, le film India Song (1975) de Marguerite Duras s'abstrait de toute catégorisation. Il réunit : musique de Carlos d'Alessio, trame sonore entièrement en voix-off, plans fixes, personnages qui posent ou qui défilent ou qui dansent dans une esthétique des objets et une mise en place qui assimile les images à la peinture.

L'histoire du film concerne une femme aimée à la folie, Anne-Marie Stretter, l'épouse de l'ambassadeur de France aux Indes autour de laquelle gravitent des hommes plus ou moins oisifs dont certains diplomates. L'envers de cette femme qui parade, une mendiante, jamais vue mais dont le chant est entendu, et qui «demande des indications pour se perdre»; dans l'œuvre durassienne, la mendiante fait le lien entre le cycle indien et le cycle indochinois.

La majorité des plans fixes de India Song cadrent les personnages alors que les rares panoramiques suivent les paysages (Exemple : long pano vers la gauche sur les terrains de tennis). Les 74 plans du film rappellent les 3 temps d'un drame survenu en 1937 à Calcutta : un bal au Palais suivi d'une journée dans un hôtel des îles et d'une nuit à l'ambassade.

L'image et le son se complètent sans s'accorder. Les faits sont racontés davantage que montrés; ainsi, la rumeur du Gange est décrite au début du film mais entendue pendant un panoramique sur la forêt vers la fin. India Song cristallise la puissance du regard. D'abord, celui du spectateur ébahi devant la beauté infinie de chaque image qui s'affirme indépendamment de l'histoire tout en la renforçant comme les personnages pris dans des liens qu'ils défient. Puis, celui des personnages pour lesquels le regard est déterminant. Après le générique, le 1er personnage en est un qui observe, impassible, donnant le ton au film : paraître et même paraître, voir devient action, voir a un effet «Regardez. Il vient de voir Madame Stretter». Puis, le vice-consul, l'homme vierge de Lahore qui a fait le pire, tuer, lui aussi regarde mais, avec des larmes.

Le miroir est utilisé pour capter le reflet des scènes. De plus, le vice-consul tire sur lui-même dans une glace. Plusieurs photos du film ont illustré les affiches du film dont l'une sur laquelle le vice-consul regarde Anne-Marie Stretter et sa réflexion dans le miroir, il la voit donc de face et de dos simultanément. La représentation s'avère aussi sublime qu'haïe, l'image aussi puissante que détruite, comme le corps de la femme qui fut ennobli devient aboli. Le symbole opposé au miroir, qui multiplie l'apparition, est la disparition, qui multiplie le malheur : ainsi, le nom effacé sur la tombe au cimetière.

L'ambassadeur sait que les amants de sa femme, Anne-Marie Stretter, sont anglais. Avec eux, elle va aux îles, lui, il chasse au Népal, elle fait l'amour, il donne la mort. Autre contraste encore incarné par Anne-Marie et la mendiante : la privilégiée, l'aimée, se suicide, la rejetée, l'indigente «est tout à fait folle» «Oui mais vous voyez elle vit». On fait toujours appel au regard pour authentifier.

Évoqué mais non montré, l'événement du bal débute par l'arrivée d'Anne-Marie qui choisit Michael Richardson pour amant provoquant la fin de ses fiançailles avec Lola Valérie Stein et suscitant l'expression extrême de la souffrance du vice-consul. Entendu mais non montré, l'événement du film réside dans ce cri d'amour du vice-consul.

Dans le rôle d'Anne-Marie Stretter, l'intelligente et talentueuse, l'élégante et magnifique Delphine Seyrig qui ajouta à ses interprétations sur scène et au cinéma, la réalisation de films féministes, confère la grâce naturelle, qui a fait sa renommée, au rôle d'Anne-Marie Stretter. Michel Lonsdale (parfois il est appelé Michael) incarne le vice-consul et trouve dans la scène du cri l'occasion d'exceller d'une façon exceptionnelle, de transmettre le pouvoir sublime de son talent. Il transforme le cri en impudeur apeurante, en amour transcendant, en tragédie absolue.

De cette femme, Anne-Marie Stretter, qui étreignait les roses près du piano, geste emblématique d'un mélange de force éphémère et de fragilité constante, on a retrouvé le peignoir sur la plage. Lors du dernier bal où elle dansait, elle avait consenti à ce scandale du cri réclamant l'amour car le vice-consul le lui avait annoncé: «Pour que quelque chose ait lieu entre vous et moi, je ne sais que crier. Vous êtes en moi. Je vous emmènerai avec moi.»