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L'authentique histoire de Solange

  par Céline Jacques 

 

En cette nouvelle année 2008, voici sûrement l'une des histoires les plus émouvantes issues du Mouvement Retrouvailles au Québec.

Incroyable direz-vous ! Il s'agit pourtant d'une histoire des plus vraies.

Tout a débuté en 1951 pour Solange, une jeune maman de 16 ans à peine, dont l'état était, on le devine sans peine, on ne peut plus rejeté aux yeux de la société de l'époque. Heureusement que la conclusion de cette histoire est certainement l'une des plus émouvantes issues du Mouvement Retrouvailles au Québec.

Nous sommes à l'hiver de 1950, et celui-ci ce trouvait particulièrement froid. Solange, comme toutes les étudiantes de son époque, trimait dur pour obtenir de bons résultats scolaires. Il faut dire qu'en ces temps-là, les loisirs se faisaient rares pour elle et sa famille. La petite Solange s'impliquait beaucoup dans les tâches ménagères afin de seconder sa mère qu'elle aimait énormément et qu'elle considérait, de ses propres dires, comme une sainte femme.

Elle n'avait malheureusement pas la même opinion envers son père, véritable tyran pour son foyer. Il ne craignait point de molester la maman de Solange et ne lui laissait pour nourriture que la qualité la plus médiocre qui soit. Solange tentait bien de protéger sa mère comme elle le pouvait, mais elle n'était malgré tout qu'une enfant.

Son corps d'adolescente se transformait, et rapidement elle devenait un attrait séducteur pour le père animé de diaboliques intentions incestueuses. Malgré ce danger éminent, notre petite Solange n'était certainement pas de nature à se laisser faire. Pour rien au monde, elle n'aurait laissé ce goujat risquer de la toucher. C'est pourquoi, après deux tentatives infructueuses du père, Solange dut se résoudre à quitter son foyer, n'ayant, hélas, point d'autre solution. Évidemment, cette décision, bien que très courageuse, comportait énormément d'insécurité pour cette jeune adolescente se trouvant à peine sortie de l'enfance.

Mais que faire lorsque vous êtes encore étudiante sans le moindre revenu, n'ayant nulle part où vous réfugier ? Il faut dire que les ressources, en ces temps là, étaient bien loin d'être celles d'aujourd'hui. Solange eut l'idée de se réfugier chez une amie, Fleurange, bien qu'intérieurement elle craignait beaucoup de devenir rapidement un poids pour elle. Après tout, bien peu de gens sont disposés à financer la survie d'une personne, ne se trouvant point issue du giron familiale, aussi gentille soit-elle.

C'est donc dans ce contexte très limité que Solange choisit une piteuse solution de dépannage. Elle trouva refuge dans une petite mansarde puisqu'il ne s'agissait que d'un simple abri de taule servant à entreposer du bois de chauffage. Elle y dormit bien peu tant son petit corps frissonnait de partout, n'ayant pour toute chaleur qu'une vielle couverture et son petit manteau de drap.

Elle compris assez vite que plus les nuits de novembre avançaient et moins elle pourrait survivre au froid s'annonçant plus mordant pour les mois à venir. Sa survie se trouvait désormais compromise, sans oublier qu'elle mangeait rarement à sa faim. Elle devait donc se résoudre à partir. Mais partir pour aller où ? Et vers qui ? Quoi faire pour survivre ? Le seul atout qu'elle possédait était sa stature qui lui donnait un air plus vieux que son âge. Ainsi, en prétendant être majeure elle espérait obtenir du travail en dehors de son patelin. Elle prit donc cette décision et fit ses adieux à son amie Fleurange. Mais pour quitter son village, sans argent, une seule option s'offrait à elle : faire du pouce, avec l'espoir de croiser un bon samaritain qui l'emmènerait des Cantons de l'Est jusqu'à la grande ville de Montréal, là où, aux dires de certains, il y avait du travail pour ceux qui en cherchent. Il lui restait donc à attendre la venue, tôt ou tard, du bon samaritain.

D'ici là, Solange savait qu'il lui faudrait faire preuve de patience. Elle trouva toutefois un travail temporaire situé à la frontière de son village. Peu de choix s'offraient à elle puisqu'elle ne possédait aucun diplôme en poche. Solange opta donc un travail de serveuse dans un restaurant. Les heures étaient bien longues et le salaire plutôt maigre, mais elle eut la chance, une fois de plus, de trouver refuge chez une autre amie du nom de Jeannine.

Au restaurant, il lui arrivait fréquemment de se faire courtiser par certains clients, c'est qu'elle était bien mignonne la gamine ! Mais elle baissait toujours les yeux, rougissant face aux invitations souvent osées de ces soupirants de passage qu'elle trouvait bien trop indélicats et sans le moindre romantisme. Elle se consolait dans ses rêves, en imaginant qu'un jour le prince charmant saurait faire sa conquête avec la prestance d'un valeureux chevalier, animé de galanterie et de respect à son égard.

Puis ce jour arriva, et ce bel homme fit son apparition. Il était sûrement de dix ans son aîné, mais il avait un charme fou tout en étant assez réservé. Solange ignorait pour quelle raison au juste mais, pour la toute première fois de sa vie, un homme lui inspirait vraiment confiance. Cependant, lorsque la vie ne vous a jamais fait de cadeau, comment croire que cette fois-ci les rêves puissent réellement se réaliser. Aujourd'hui, même après 56 années, elle se demande toujours comment elle avait osé lui adresser la parole. Il lui avait certes fallu un certain courage pour demander à ce voyageur quelle pouvait bien être sa destination. Il s'agissait d'un camionneur de passage, et, visiblement, ce restaurant n'était pour lui qu'un des nombreux points d'arrêt à son itinéraire. Elle lui demanda : « Consentiriez-vous à m'emmener avec vous, je souhaiterais me rendre dans la grande ville ? ».

Ce bon samaritain accepta. La jeune fille monta à bord et, comme la nuit était déjà avancée, il lui proposa un arrêt dans un motel. Il était si doux, si respectueux qu'il n'aurait jamais osé la toucher si cela n'avait point été le choix de Solange. Celle-ci n'avait, pour sa part, jamais rencontré un homme aussi mature et aussi attentionné envers elle. De plus, jamais elle n'avait ressenti un tel trouble intérieur pour un homme. Elle se dit : « Tôt ou tard, viendra le jour où je perdrai ma virginité. Aussi bien que ce soit avec un homme aussi délicat. Ainsi, je ne regretterai jamais de m'être donnée à lui  ».            

En me racontant son histoire, Solange m'avait alors affirmé qu'au fond, jamais elle n'avait eu à regretter ce choix, quelles qu'en furent les conséquences par la suite. Pour elle, il s'agira toujours d'une nuit exceptionnelle avec un homme hors du commun. Il s'agissait du tout premier homme de sa vie, mais cette toute première fois resterait à tout jamais mémorable.

Au réveil, il fut encore plus tendre que jamais et, même si elle était trop fière pour demander quoi que ce soi, il lui avait délicatement placé dans sa bourse, en cachette, une petite somme d'argent afin de l'aider à se débrouiller. Elle ne l'a jamais revu mais son souvenir est toujours resté aussi doux à la pensée de cette tendresse qui fut aussi merveilleuse qu'éphémère.

Une fois arrivé à Montréal, elle trouva finalement du travail dans un nouveau restaurant et comprit dans les mois qui suivirent que cette rencontre, aussi unique que magique, lui avait par contre, laissé un cadeau tout ce qu'il y avait de plus inattendu. Eh oui, Solange attendait un bébé dans son ventre qui grossissait à vue d'œil ! Elle ne connaissait pourtant rien à la maternité. Elle était si jeune, et on ne parlait pas de ses choses-là dans sa famille. Elle devait une fois de plus se débrouiller par elle-même, mais à seize ans et sans la moindre ressource familiale, à quel miracle peut-on s'attendre ?

Elle demanda conseil à ses collègues prétendant que c'était pour quelqu'un d'autre, mais celles-ci n'étaient pas dupes. Bientôt, on lui interdirait de travailler, car il était hélas bien honteux à cette époque d'attendre un bébé sans être mariée. En désespoir de cause, la petite revient dans la paroisse de son patelin afin de s'adresser au curé Béliveau. Solange n'avait jamais perdu la foi et elle avait toujours cru que ni Dieu ni ses anges ne la laisserait tomber.

Elle était bien déterminée à conserver son bébé. Aussi, avec l'aide de Jeannine, parvint-elle à trouver un travail de ménagère dans une maison. C'était souvent dans ce genre de travail qu'on parvenait à cacher les filles-mères dont le ventre grossissait. Mais tout n'était pas rose pour autant. La dame de la maison était souvent intraitable pour les tâches que Solange ne parvenait plus à faire en raison de son tour de taille de plus en plus imposant. Heureusement, l'homme de la maison savait être bon et patient. Au moment de l'accouchement, il fit tout en son pouvoir, financièrement parlant, pour que Solange puisse être prise en change par l'Hôpital Sainte-Croix de Drummondville. Cela permit à notre adolescente de ne point devoir donner la vie dans les locaux de l'orphelinat. Cette nuance à ses yeux, était de la plus haute importance puisque les enregistrements de la naissance d'un bébé à l'hôpital augmentaient ses chances d'éviter d'en être séparée.  Elle était donc remplie d'espoir, la belle Solange !

Le jour de l'accouchement, un certain 7 août 1951, les choses se passèrent difficilement, car le bébé refusait catégoriquement de sortir. Mais finalement, après plusieurs longues heures,  cette jeune maman donna enfin naissance à un beau gros bébé bien joufflu. Ce jour-là, contre toute attente, la mère de Solange était venue, à force de supplications sans relâche auprès de son époux afin qu'il l'y amène. Le père de Solange l'y accompagna par la force des choses, mais il renia méchamment la bâtarde. Pourtant, remplie d'amour et d'espoir Angélina, la maman de Solange, avait précieusement apporté de petits vêtements de bébé pour ce nouveau poupon prénommé Céline, mais qui n'eut jamais la chance de les porter car l'univers de Solange bascula totalement dans le vide. On l'obligeait à donner son bébé à l'orphelinat, elle qui avait tant espéré pouvoir se soustraire à cette issue fatale. Il ne lui restait pour toute richesse que le souvenir des yeux de sa petite Céline, le mignon petit visage rondelet de son poupon étant bien trop rapidement disparu dans les bras d'une religieuse, sitôt les papiers signés. On lui avait même affirmé une fausseté, afin de mieux lui faire accepter le détachement si difficile, que l'enfant ne se trouvait pas en bonne santé et que cela valait mieux ainsi.

Pendant toutes les nuits suivantes, Solange ne cessa de pleurer toutes les larmes de son corps. Jamais, elle n'oublierait cette date aussi longtemps qu'elle vivrait, jamais elle n'oublierait cet éclair d'intelligence qu'elle avait décelé dans les yeux brillants de la chair de sa chair. Mais, Dieu que le monde devenait cruel pour cette petite fille de 16 ans dont les rêves maternels se brisaient comme tant de vagues sur un rocher ! Solange se sentait si seule au monde, si abandonnée de tous. Si elle n'avait pas eu la foi dans son cœur, elle ignore comment elle aurait pu survivre à ce si grand sentiment d'abandon.

Le temps est heureusement un grand maître, et, quelques années plus tard, elle refit sa vie avec un homme très bon pour elle du nom de Paul. Elle ne lui cacha rien de son histoire et il l'aima de tout son cœur, telle qu'elle était. Paul rêvait, d'avoir des enfants, mais Solange ne pouvait désormais plus enfanter. Cette nouvelle était pour elle aussi déchirante que le souvenir de cet abandon passé. Puis, elle accepta de prendre sous sa protection un petit garçon de deux ans et demi en foyer nourricier. Ils choisirent par la suite de l'adopté. Vint plus tard la possibilité d'adopter également une petite jumelle. Le couple ne voulant pas séparer les deux sœurs, ils les prirent toutes les deux.

Évidemment, Solange, devenue une femme accomplie, n'avait pas pour autant oublié le passé. Elle pensait très souvent à sa fille Céline. Avait-elle véritablement été en mauvaise santé ? Était-elle morte ou se trouvait-elle toujours en vie ? Avait-elle été placée dans une bonne famille ? Qu'était-elle devenue ? Toutes ces questions en suspend lui étaient fort pénibles puisqu'il n'existait aucune façon d'obtenir des réponses. L'incertitude était un si lourd fardeau à porter ! Les années passèrent, et ses filles jumelles devenues plus âgées, furent également mises dans le secret. Elles encouragèrent fortement Solange à retracer sa fille biologique Céline. Puis, de la même façon, Solange soutenait le désir de ses jumelles de retrouver leur propre mère biologique.

Il aura fallu à Céline dix longues années d'attente interminable avant qu'enfin la lumière jaillisse au bout du tunnel en 1996. Après une recherche auprès du Mouvement Retrouvailles et des services sociaux, on lui confirma ENFIN que sa mère biologique était toujours vivante et qu'elle était maintenant âgée de 60 ans.

Céline était folle de joie, mais elle était également inquiète. Cette maman biologique accepterait-elle de revoir Céline alors qu'elle n'en avait jamais fait la demande ? Mais voilà qu'un jour le téléphone tant attendu apporta ENFIN toutes les réponses aux questionnements soulevés de part et d'autre.

Selon la travailleuse des services sociaux, jamais en 25 ans de carrière n'avait-elle été à ce point témoin d'autant d'amour, d'un côté comme de l'autre. La mère et la fille possédaient chacune l'intime conviction d'être INCONDITIONNELLEMENT prête à se retrouver afin de mieux s'apprivoiser et pouvoir enfin s'aimer.

Chers lecteurs et lectrices, depuis ce jour béni de leurs retrouvailles, Solange et Céline ne cessent de remercier le ciel, et ce, chaque jour, de leur merveilleuse complicité inégalée. Elles correspondent par Internet tous les jours et se parlent au téléphone toutes les semaines. Aujourd'hui elles ont choisi, après onze années de fidélité, de vous livrer leur histoire. Elles souhaitent avant tout que leur témoignage redonne espoir, confiance et courage à tout ceux et celles qui liront ces lignes. Solange et Céline n'ont jamais douté que tout est possible lorsqu'on possède la foi et la persévérance nécessaires. La volonté absolue de ne jamais abandonner peut souvent venir à bout de grandes souffrances, aussi marquantes soient-elle dans notre vie.

Vous l'auriez deviné, Céline Jacques, auteure de ces lignes, fut bel et bien ce beau bébé de Solange. Aujourd'hui, il m'est donné l'immense privilège de soumettre cette si belle histoire dans le livre Bouillon de Poulet pour l'âme des Québécois. Ce sera donc par le concours des Éditions Béliveau (comme le nom du curé qui avait aidé Solange à l'époque !) que pourra possiblement être immortalisé cet événement mémorable de nos merveilleuses retrouvailles. Cette histoire au passé si difficile a aujourd'hui le mérite d'avoir connu la fin la plus heureuse qu'on puisse imaginer. Sachez que vous nous avez comblées de bonheur, Solange et moi, en nous permettant de partager notre histoire.

Vous êtes touché dans votre cœur… et vous réalisez que vous avez vous aussi une belle histoire à partager ? Il ne vous reste plus que jusqu'à la fin de janvier 2007 pour la faire parvenir à Bouillon de Poulet pour l'âme des Québécois par le biais de son site Web.

 

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