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Il
était une fois deux vieilles bottines. Deux
commères qui n'avaient rien de mieux à faire que
critiquer leur propiétaire à longueur de jour, un jeune
cultivateur du nom de Jos Falardeau qui se les était
procurées il y a quelques années au magasin général du
village.
À
la fin de la journée, quand le grand Jos était
particulièrement fatigué, il s'asseyait sur le bord de
son lit et plutôt que d'enlever ses bottines
soigneusement, il donnait quelques bons coups de pieds
qui les envoyaient revoler l'une après l'autre au fond
de la pièce.
Lorsqu'elles
se faisaient ainsi brutalement séparer, elles n'avaient
d'autre choix que de se la fermer et de grogner chacune
de leur bord.
Mais ce soir, Jos les avait rangées côte à côte au pied de son lit et tandis qu'il roupillait, nos deux commères s'en donnaient à qui mieux mieux.
—
Tout de même, gémit la bottine gauche, la plus coquette
des deux, il aurait pu nous nettoyer avant d'aller se
coucher. Je suis toute crottée, moi!
—
Ouais, acquiesce l'autre, toujours aussi aigrie.
Il passe ses journées aux champs, nous traîne dans la
boue, marche dans la soue à cochons, et puis il nous
flanque là sans même nous secouer.
—
Mais le plus drôle, ricane la gauche, c'est quand il
ouvre la porte de grange à grand coup de pied.
— Non, mais, t'as pas remarqué qu'il fait toujours ça du pied droit?
—
Justement, s'esclaffe la gauche, tu devrais te voir la
face juste avant qu'il fourre le pied dans la porte.
—
Ris tant que tu veux, mais tu ris moins fort quand il
t'enfonce ses vieilles chaussettes dans la gueule, hein!
—
Et pourtant, fait la gauche, tu te rappelles comme il
était aux petits soins les premiers jours? Il
nous cirait, nous frottait jusqu'à ce qu'on reluise
comme un sou neuf. Ah, c'était le bon temps,
fait-t-elle. On était jeunes, on était belles...
— Et puis regarde ce qu'on est devenu : deux vieilles savates!
— Eh oui, soupire la gauche avec nostalgie.
—
Mais ce que je ne lui pardonnerai jamais, dit la
droite, c'est le soir où il a ramené sa p'tite pouliche
à coucher.
Toute la sainte nuit à les entendre se débaucher comme chien et chienne en chaleur... Aghrr! J'aurais rampé sous le lit si j'avais pu.
— À qui le dis-tu, soupire la gauche, les semelles m'en rougissent encore.
—Non,
mais, c'est-y pas honteux ce que font les jeunes, de
nos jours?
Dans mon temps, même les gens mariés y faisaient pas des affaires de même!
—
Oh, à propos, chuchote la gauche : je ne peux rien
jurer, mais j'ai cru comprendre que Jos a mis une
petite annonce dans le journal. Une espèce
d'agence de rencontre, je pense.
—
Ah ben ça, c'est le comble!
On va être obligé d'entendre leurs cochonneries tous les soirs que l'bon Dieu emmène, à c't'heure!
En
effet, le lendemain soir, le grand Jos se met sur son
trente et un : il prend sa douche en sifflotant,
se fait la barbe soigneusement, se peigne longuement
devant le miroir, revêt son plus bel habit, astique ses
vieilles bottines et, le pas fringant, il saute dans
son camion et se rend en ville.
—
Oh! s'exclame la bottine gauche tandis que Jos déambule
dans la foule sur la rue Sainte-Catherine.
Regarde-moi tous ces souliers chics! fait-elle, plutôt
intimidée.
Y'en a des ronds, des carrés, des pointus, dit-elle. Et puis regarde toutes ces couleurs : des jaunes, des roses... même des vert fluo!
— Ah ben, tor'yeu! s'exclame la droite. Qu'est-ce que le monde devient!
— Hé, t'as vu? Y''a même des chaussures en plastique transparent!
—
C'est tout simplement indécent, ronchonne la
droite. Ne les regarde pas; elles font exprès
pour se faire remarquer.
— Oh, c'est quoi, ça? ricane la gauche. On dirait des échasses!
— Ils appellent ça des « talons aiguille », ma chère, fait l'autre d'un air pincé.
— Ouille!!!
— Ha! Ça te regarde de haut mais ça ne sait même pas se tenir, grogne la droite.
—
Oh, mon Dieu! fait tout à coup la gauche en
rougissant. Regarde donc, là, juste devant, ces
deux-là qui nous dévisagent. Ce qu'ils ont l'air macho!
— Ne les encourage surtout pas, fait la bottine droite. C'est des Doc Martens.
— Des... quoi?
— T'occupe pas et marche.
Et
pendant qu'elles suivent les pas de Jos, celui-ci fait
connaissance avec sa belle et lui propose d'aller dans
une discothèque.
— Wow, chuchote la bottine gauche en entrant, ce qu'il fait noir, ici!
— Si Jos essaie de se mettre à danser, on va y goûter, grommelle l'autre.
— Oh!
— Et s'il prend un verre de trop, alors là, tiens-toi bien : ça va brasser.
Pendant
ce temps, attablé devant le beau visage de Marilou
qu'il contemple amoureusement au-dessus d'un lampion,
le grand Jos a les yeux « dans le
beurre ». Il ne pense plus qu'à ramener
Marilou dans son lit, pour la vie.
Non seulement se conduit-il en parfait gentleman, mais il rentre sagement chez lui après avoir reconduit sa dulcinée chez elle, comme elle le lui avait demandé.
— Ha! S'il pense nous faire accroire...
— Combien tu gages qu'il se la fait dès le prochain rendez-vous?
Dans
les semaines qui suivent, notre jeune couple ne se
quitte plus d'une semelle et Marilou emménage avec Jos.
— Sainte-Bénite, du concubinage! s'exclame la bottine droite.
— Et ils ne s'en cachent même pas! renchérit l'autre.
Une
nuit où, après leurs ébats amoureux, Jos et sa belle
dorment à poings fermés, la bottine gauche
soupire :
—
Ils ne sont peut-être pas mariés, mais il y a au moins
une femme dans la maison. Peut-être va-t-on enfin
s'occuper de nous.
—
Ha! Tu veux rire? rétorque la droite.
T'as pas remarqué qu'elle ne nous a même pas regardées? Un peu plus et elle nous marcherait dessus, la p'tite gourgandine... Non, elle m'inspire pas confiance pan toutte,
moi.
Et puis, t'as entendu les obscénités qu'elle lui chuchote dans le noir?
— Mes yeux de lacets en crochissent!
— Et puis quand il lui a dit (bla-bla-bla!)
— Ho! Ho! Et puis qu'elle lui a fait (bla-bla-bla!)
— Et dire que dans mon temps...
En
quelques semaines, Marilou a pris charge de la maison.
Elle a nettoyé partout, a déjà passé l'aspirateur cinq fois et a même posé des rideaux aux fenêtres de la cuisine.
— Il était grand temps! maugrée la bottine droite.
— Et comment donc! acquiesce la gauche.
* * *
Un
samedi matin, pendant que Jos dort toujours, Marilou
décide de faire le « grand » ménage.
Elle époussette les meubles, cire les parquets, frotte
tout ce qui brille. En apercevant les deux
bottines crottées dans le vestibule, elle fronce les
sourcils.
Du
bout des doigts, elle les ramasse et sort dehors.
Tout en les maintenant à bout de bras, elle se dirige
vers le hangar où Jos range ses vieux chiffons.
— Enfin! soupire la bottine gauche.
— Y'é pas trop tôt, hein, sa mère! ronchonne la droite.
« Beurk!!! » fait Marilou qui frissonne de dégoût en contemplant les deux horreurs.
Et sans hésiter, elle soulève le couvercle de la poubelle et... plouc!
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