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S'il
est vrai que " ce que tu cherches, te cherche
", encore faut-il savoir précisément ce que l'on
cherche… " Une secrétaire particulière et
confidente ", avait écrit l'aveugle dans sa petite
annonce. Un jour de fin d'été, où déjà la lumière
commençait à baisser lentement, raccourcissant les
belles journées chaudes, Rose Maude cherchait à remplir
ses goussets en vue de l'automne et décida de répondre
à l'appel d'une autre âme en peine. Comme préambule,
l'homme, au lieu de lui parler du travail, lui posa
mille questions personnelles, pour finir en lui
expliquant sa misérable condition d'handicapé visuel et
de malentendant. Il cherchait une secrétaire pour
l'aider à rédiger ses lettres personnelles qu'il lui
dicterait au téléphone. Il perdait souvent le fil de
ses idées, se répétant sans cesse, et Rose Maude se
devait de tout reformuler. Quelle lourdeur, au bout
d'une heure d'écoute, elle se sentait déjà épuisée.
Sans compter qu'il demandait une part de bénévolat, à
cause de sa maigre pension et de sa nombreuse famille
féline et canine à entretenir. Voyant que Rose Maude
avait un cœur d'or, elle qui n'a jamais su dire non à
quiconque souffrait, alors il s'est mis à abuser de sa
générosité. Il lui téléphonait plusieurs fois chaque
jour, à n'importe quelle heure et n'importe quel jour
et parlait à sa boîte vocale, comme si c'était sa
propre enregistreuse. Lasse de ses jérémiades, elle lui
accordait une heure d'écoute chronométrée, telle un
psy, mais au tarif minimal pour payer son lunch du
midi, lors de la livraison de la marchandise au resto
le plus vulgaire et désagréable où l'on diffusait de la
musique quétaine et bruyante. Comme il était sourd,
branché sur plusieurs fils à la fois, elle se devait de
crier, ce qui la gênait car les clients autour la
regardaient bizarrement, en se demandant comment cette
fille douce à l'allure si bohème et légère, pouvait
manifester une telle rage. Enfin, la vie ne lui faisait
pas plus de cadeau à lui qu'à elle, en cette sombre
époque. Accrochée à son bras, mais d'une certaine
manière de le prendre car il était d'une sensibilité à
fleur de peau, (" non, pas là, pas comme cela,
vous serrez trop fort… là, c'est mieux… mais vous êtes
bien trop tendue "), elle le conduisit jusqu'au
comptoir où il commanda deux sous-marins (avec deux
sacs de chips gratuits), pendant que Rose Maude
examinait le menu. Il mangeait un sous-marin sur place
et l'autre, il l'apportait pour son dîner, lui avait
dit le serveur. Comme c'est triste, songea-t-elle,
sachant qu'il habitait avec sa compagne. À la table, il
lui demanda : " voulez-vous un sous-marin ?
", mais il était trop tard, elle avait déjà
commandé son gueuleton.
Au
fil des jours, il se révélait à elle, en se plaignant
de sa vulnérable condition et de sa compagne qui
l'exploitait et lui coûtait cher. Après l'avoir secondé
plusieurs mois dans la
présentation de trois projets personnels des plus idéalistes pour ne pas dire irréalistes, qui n'aboutissaient pas, en vue de l'obtention d'une subvention de travailleur autonome, elle se rendit compte que sous le couvert d'intérêt commun, se dévoilait son propre intérêt. S'exprimant franchement comme un grand livre ouvert, il apparaissait clair qu'il se cherchait avant tout une nouvelle " niche ", des abris pour lui et les chats et chien qu'il avait recueillis (les vagabonds de la ruelle, abandonnés par leur propriétaire), pour finir ses jours dans la paix, la tranquillité, avec ses nombreuses amours félines. Bref, il traversait une crise existentielle des plus cruelles, sous la menace de son avide propriétaire qui, avec l'aide de la Régie du logement, l'avait sommé de vider les lieux à cause de la malpropreté et de la puanteur exécrable, ainsi que des nombreuses plaintes des voisins. Lors de ses confidences à Rose Maude, il lui parlait de son amour indéfectible pour les chats et de son incapacité à se résoudre à s'en débarrasser parce qu'il dépassait le nombre permis par foyer. Il n'était plus maître dans son logis. Dans son esprit, si les chats devaient sortir, sa compagne aussi, qu'il avait rencontrée par le biais d'une petite annonce. Après dix ans de solitude à deux, lui doublement handicapé et elle agoraphobique, dans sa logique, comme c'est elle qui l'aidait à prendre soin de sa nombreuse " famille ", elle n'avait plus sa place à côté de lui. L'affect, la tendresse dans le couple, tout cela n'avait aucune réalité pour lui, confia-t-il. Je trouverai facilement une nouvelle compagne, disait-il, arrogant, pour me prendre le bras afin de m'empêcher de tomber. Je ne sais même plus de quoi j'ai l'air, ajouta-t-il tristement… Même sa compagne ne lui servait plus de miroir. À la sortie de la cour de la Régie, où il venait de perdre son second combat, assise sur le banc en sirotant un café infect et pâlot sorti des machines distributrices, elle ne reconnaissait plus cet homme qui, lors de leur première rencontre, paraissait doux et propret et soudainement se transforma en homme hargneux, rageur, se laissant aller, à en juger par ses vêtements malpropres, l'air dégoûtant, cheveux sales, barbe allongeant, et si mal dans sa peau… Rose Maude tenta de le sortir de sa torpeur en lui demandant, d'une voix mielleuse, " Dites-moi ce que vous trouvez beau ? ", tout en pensant au livre qui venait de la charmer, celui d'un poète québécois (P.H.). Alors, il s'est mis à lui parler de la douceur ressentie lorsqu'il caressait ses chats qui venaient d'eux-mêmes à lui, de manière inattendue, s'asseoir sur ses genoux; ainsi que de l'amour qu'ils lui rendaient au centuple. Il avait baptisé les femelles de prénoms de femmes, tels que Simone, etc. et l'autre sexe, commençait par " monsieur… " exemple, Leblanc, à cause de sa blancheur.
Après
un mois de silence, cet homme ne pouvant plus supporter
la froideur humaine, l'injustice ressentie face à sa
condition d'handicapé, téléphona à Rose Maude et lui
confia, d'une voix tendre, qu'après réflexion, il
gardait sa compagne car elle le suppliait de rester, ne
sachant pas où aller, comme les chats qu'il
accueillait, ni comment vivre sans lui et ses pauvres
" orphelins " de la gent féline câline…
" Je ne peux pas la jeter sur le pavé "
dit-il, la gorge nouée… " alors, je l'ai prise
dans mes bras et je l'ai serrée bien fort, en lui
disant : c'est vrai, nous partageons le même amour…
continuons… ".
L'air songeur, il se rappela l'étrange histoire que Rose Maude lui avait racontée sur sa trisaïeule, la sauvageonne. " Vers 1870, un couple venu de l'Ile d'Orléans en caravane pour quêter, s'arrêta dans le "grand rang" de Sainte-Germaine de Dorchester (Lac Etchemin) situé dans la région Chaudière-Appalaches, chez une famille qui tomba en amour avec la belle petite fille aux joues rondelettes qu'ils leur présentèrent dans un panier d'osier. D'emblée, la famille sauvageonne l'offrit en vente. Ses nouveaux parents adoptifs la firent baptiser du nom de Marie et prirent soin d'elle jusqu'à l'âge de son mariage avec un jobbeur de bois, vers 13-14 ans, qui lui donna cinq à six enfants. Plus tard, ils durent émigrer aux États-Unis, comme tant d'autres ".
Depuis
leur réconciliation momentanée, l'aveugle, peu fortuné,
alla le soir de l'anniversaire de sa compagne lui
cueillir une fleur dans le jardin communautaire. D'un
geste audacieux, lent, en glissant sa main délicate, il
en cassa une dont la tête sortait du grillage, la
toucha et sentit son odeur sauvage, âcre, des champs.
Les plus belles fleurs cultivées se trouvaient
protégées au centre du jardin donc inaccessibles ;
tandis que les plantes dites " vivaces ", les
plus robustes, celles qui résistent à toutes les
intempéries, on les montrait au grand jour, se tenant
sur le bord du chemin, exposées à la pâture. Cet
enivrement lui enlevait tout sentiment de culpabilité
car il connaissait celle qui, généreusement, déposait
les graines ou plants en terre au printemps : la
charmante Hollandaise, ex-infirmière célibataire et
retraitée, qui avait respiré toute son enfance l'odeur
des plus belles fleurs d'Europe que sa mère cultivait
dans le jardin de sa propriété, et pour qui il avait un
petit béguin. Au moment de la cueillette, en songeant à
sa compagne, il se murmura, comme une prière : "
ouvre-toi; laisse-toi cueillir… " comme l'y
invitait sans retenue cette fleur divine. Ainsi, ce
moment d'extase lui revenant, chaque samedi soir
jusqu'à la fin de l'été, à la manière d'un rituel, il
déposait l'unique sur la table de la cuisine, sans dire
un mot, …Depuis sa petite extravagance, en s'assoyant à
la table, il sentait que sa compagne, devenue plus
calme, lui souriait… et, au fil du temps, elle se mit à
lui concocter, chaque samedi soir, un savoureux dîner
romantique, à la lueur de la chandelle qu'il
entrevoyait ! Soudainement, sa Charlotte sauta sur ses
genoux et fit deux ou trois fois le tour de ses
cuisses, à la recherche de l'endroit le plus
confortable ; puis, l'ayant trouvé, elle s'y coucha en
boule, ferma les yeux et se mit à ronronner. En
dégustant son café aromatisé, il la caressa tendrement;
l'homme qui ne voyait qu'avec le cœur, et sentit qu'il
venait de verser l'eau de ses yeux secs sur le poil de
la douce…
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