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Mélissa
avait acheté le miroir d'un artiste étinérant dans un
quartier touristique de la vieille capitale. C'était en
fait une simple vitre givrée rose pastel, mesurant
environ 30 x 40 cm et qui ressemblait à un miroir. Il
irait être plutôt bien dans son salon, avait-elle songé
en se le procurant. Elle était toutefois loin de se
douter qu'il allait bouleverser sa vie.
En
ce vendredi soir, elle est justement au salon en train
de planter un clou au mur. Elle y accroche enfin le
miroir et recule d'un pas pour l'admirer.
-
Hmm, pas mal du tout, se félicite-t-elle. Et comme pour
mieux en mesurer l'effet, elle s'assied sur le divan,
face au mur.
Soudain,
elle entend une voix d'homme tout près qui la fait
sursauter. Elle regarde autour d'elle mais ne voit
personne. Le coeur battant, elle se lève et fait le
tour de la pièce; elle va fouiller tour à tour la
cuisine, le vestibule, la chambre à coucher.
Personne. Elle a beau écouter attentivement mais
tout ce qu'elle perçoit, c'est le tic-tac de l'horloge
au salon. Elle y retourne et cette fois, elle entend
clairement, juste à côté d'elle, la même voix d'homme
s'écrier :
- C'est faux! Et d'ailleurs, tu le sais!
Sapristi!
songe-t-elle, elle ne rêve pas! Elle a même reconnu la
voix de son voisin de palier, M. Demers, qui habite de
l'autre côté du mur. Mais elle est bel et bien seule
dans son salon. Alors, comment se fait-il qu'elle
l'entende comme s'il était à deux pas? Peut-être
Demers est-il sur le balcon? Elle se lève et va à la
fenêtre mais n'y voit personne.
-
Je ne crois pas un traître mot de ce que tu dis!
s'écrie cette fois la voix familière de Mme Demers.
Alors
là, Mélissa en est sûre : il s'agit bel et bien de la
voix de ses voisins. Elle revient vers le miroir et le
décroche pour mieux poser son oreille au mur, puis elle
écoute attentivement. Ne percevant que le bruit sourd
habituel du couple qui se dispute, elle raccroche le
miroir et la voix féminine retentit tout haut à nouveau
:
- Mon ex avait raison : t'est un maudit menteur, Marcel Demers. Un bel hypocrite!
-
Ah, écoeure-moé pas avec ton ex, hein! T'avais qu'à
rester avec si tu y tenais tant que ça!
Bon
sang, mais que se passe-t-il? Mélissa croit qu'on lui
crie directement dans les oreilles. Soudain, elle croit
voir des ombres apparaître à la surface du miroir et
reste là, figée, à regarder leurs deux silhouettes
remuer sous ses yeux. Tremblante, elle s'approche enfin
du miroir et le décroche nerveusement. Aussitôt, les
ombres disparaissent et le silence revient. Héberluée,
elle regarde l'objet et le retourne dans tous les sens.
C'est à n'y rien comprendre!
Méfiante,
elle pose le mystérieux objet sur le siège du divan et
reste plantée là à le regarder. Elle se met soudain à
rire nerveusement mais sait pertinemment qu'elle n'a
pas rêvé. Soudain, comme mue par une intuition, elle
saisit le miroir et va le coller contre le mur opposé,
l'y maintenant fermement d'une main. Aussitôt, elle
entend la télé des Villeneuve hurler à tue-tête et les
rires de leurs deux enfants, en train de regarder leurs
dessins animés.
-
Ma foi, ce tableau fait un trou dans les murs!
s'exclame-t-elle en rabaissant le miroir.
C'est une véritable lunette sur l'invisible!
Elle
pose l'objet sur la table à café, par-dessus un tas de
paperasse, quand de nouvelles ombres apparaissent
bientôt à la surface. Elle se penche au-dessus mais
avant de pouvoir reconnaître qui c'est, elle entend la
voix de sa propre mère qui dit :
" Attends, je vais appeler Mélissa et on va régler la question une fois pour toutes.
Cette
fois, c'en est trop. Elle saisit le miroir et se rend
compte qu'elle l'avait posé... sur une photo de sa mère!
-
Oh, mon Dieu! s'écrie-t-elle. C'est de la pure
sorcellerie! Il suffit de poser le miroir sur une photo
pour… Est-ce que par hasard maman s'apprêterait à…
Sur ce, le téléphone sonne et elle décroche immédiatement.
- Allô, maman?
- Mélissa? dit sa mère. Hé, là! Comment savais-tu que c'était moi?
- J'ai un afficheur, tu te souviens?
-
Ah oui, j'avais oublié. Euh, ta tante et moi nous
disputons depuis une demi-heure à savoir quand tu as
quitté l'école. Étais-ce en mai ou en juin dernier?
- C'était en mai, confirme Mélissa.
-
C'est exactement ce que je disais à ta tante Clara, dit
triomphalement sa mère qui raccroche aussitôt.
Le
lendemain matin, Mélissa met quelques instants à se
remémorer les événements de la veille puis elle se lève
d'un bond, accourt au salon et saisit le miroir qu'elle
avait laissé sur le divan. Elle doit absolument confier
son secret à quelqu'un, mais qui? Sa copine
Mireille? Une sacrée bavarde, celle-là; non, c'est trop
risqué. Sa mère? Oh non! Mais alors, surtout pas à
Paul, son nouvel amoureux. Paul, c'est l'image incarnée
du mot " cool " et il aurait tôt fait de la
ridiculiser, même de la plaquer si elle allait lui
raconter des histoires de miroir magique.
Étudiant
de dernière année à l'université et féru de
littérature, Paul ne cesse de lui vanter les mérites de
son idole, Jack Kerouac. Il se proclame athée,
anarchiste et sans scrupules et ça la fait rire, la
belle Mélissa, d'entendre ses élucubrations et de le
voir marcher de long en large en gesticulant, livre à
la main, citant un passage " absolument génial
" (c'est lui qui le dit) de son maître à penser.
Il
faut comprendre que depuis la mort de son père, Mélissa
a dû abandonner ses études et chercher du travail afin
de subvenir à ses besoins. À vingt ans, elle se
retrouve sans diplôme, dans un petit appartement
miteux, et elle se sent toujours quelque peu
désavantagée par rapport à ses copains d'université
qu'elle continue de côtoyer; et plus particulièrement
face à Paul qui, Dieu merci, semble ne pas trop mal
s'accommoder d'une " décrocheuse ".
En
repensant à Paul, il lui vient une idée. Elle sait
qu'elle et lui iront retrouver les copains au petit
club de la rue Saint-Denis, ce soir, comme tous les
samedis. Sous prétexte d'étrenner son nouvel
appareil-photo numérique, elle croquera quelques
clichés qu'elle développera sur son ordinateur. Elle
pourra alors examiner sa belle bouille en toute
quiétude. C'est du pur voyeurisme, elle le sait, mais
elle s'en fout. " Il adore se donner en spectacle,
non? "
Le
soir venu, elle va retrouver Paul et les copains, et
elle en profite pour prendre plein de clichés. Tout le
monde rigole et fait des grimaces tandis que Paul,
rejetant sa queue de cheval en arrière, fait
délibérément le beau devant la caméra. Il tire
longuement sur sa Gitane et, les yeux mi-clos à la
Greta Garbo, il lui envoie une énorme bouffée bleue
directement dans l'objectif et tout le monde se tord de
rire.
Lorsque
Mélissa revient chez elle, elle se précipite sur son
ordinateur, imprime les photos qu'elle pose ensuite
côte à côte sur la table à café. Puis elle saisit le
fameux miroir et le pose d'abord sur une photo de sa
copine Suzie qui sourit à la caméra. Comme prévu, une
ombre se meut à la surface et peu à peu, le visage de
Suzie apparaît.
"
Comment trouvez-vous Paul? l'entend-elle dire.
" Moi, je trouve qu'il fait un peu 'frais chié', non? "
"
Si vous voulez mon avis, rétorque un copain, je trouve
dommage qu'une fille aussi chouette que Mélissa s'y
laisse prendre. J'ai rarement vu un type aussi imbu de
lui-même. "
"
Ouais, il est clair qu'il se prend pour un autre, avoue
Suzie, mais tout de même, on ne s'ennuie pas avec lui,
hein? C'est un véritable théâtre ambulant! "
Mélissa
entend quelques rires nerveux puis plus rien. Enfin, un
troisième copain brise le silence :
" Son égo est tellement gros qu'y passerait même pas dans la porte! "
Alors
là, tous les copains s'esclaffent et Mélissa reste
abasourdie. Est-ce comme ça que ses amis voient
Paul? Bien sûr, il est (disons-le franchement)
plutôt excentrique. C'est d'ailleurs ce qui lui a plu
chez lui au premier abord. Mais tout de même; elle qui
croyait que fréquenter Paul l'aiderait à demeurer la
fille cool qu'elle était, au temps de l'université...
Tristement,
elle soulève le miroir et le pose cette fois sur un
cliché de Paul, et l'ombre tant attendue prend forme.
" Combien gages-tu que je me la fais ? ", dit Paul.
" T'es vraiment tordu, Paulo " rétorque une voix masculine à l'arrière-plan.
"
Je te gage vingt piastres que je me la fais, et pas
plus tard que samedi prochain " poursuit Paul.
"
Oh, tout monde sait que Mélissa est 'dure' à attraper.
" dit l'autre, " Avoue que c'est pour ça que
tu lui cours après. "
Le coeur battant, Mélissa écarquille les yeux et continue d'écouter.
" Ha! Vingt piastres, mon coco, vingt piastres! Tu gages? " le provoque Paul.
Le
coeur à la renverse, Mélissa ne se rend pas compte que
le miroir lui glisse entre les doigts et se retrouve
par terre. Elle se met à trembler et sent une sueur
froide lui parcourir le dos. Quel choc! Son Paul adoré,
celui dont elle rêve tous les soirs en étreignant son
oreiller. Elle ne serait donc pour lui qu'un
pari? Une vulgaire gageure? Un billet de vingt!
Une
énorme boule lui monte soudain à la gorge et les larmes
lui piquent les yeux. Oh, mon Dieu! s'écrie-t-elle en
s'effondrant.
Humiliée
jusqu'à la moëlle, elle n'a qu'une envie : ramper sous
terre et ne jamais revoir ni Paul, ni les copains.
Après une bonne crise de larmes, elle aperçoit le
miroir qui gît par terre et se dit qu'elle en a déjà
assez vu, assez entendu pour un soir. Reniflant
bruyamment, elle ramasse mollement les photos une à une
puis les range sagement dans une enveloppe et va se
mettre au lit, le coeur meurtri.
Elle
rumine son chagrin pendant toute la nuit et s'aperçoit,
au fil des heures, que sa peine s'est peu à peu mutée
en haine; une haine terrible dont jamais elle ne se
serait crue capable. Elle se met à supputer une
vengeance incendiaire. Elle se voit au club et
s'imagine s'approcher derrière le dos de Paul avec une
paire de ciseaux pour lui couper la queue de cheval. Ou
alors comme une tigresse, elle lui envoie un méchant
coup de patte et lui griffe le visage, lui arrache les
yeux pour en faire de la bouillie à donner en pâture
aux chats.
-
Bon sens, mais qu'est-ce que j'ai pu être naïve!
s'écrie-t-elle en s'asseyant dans son lit. Elle regarde
son réveil : presque 4 heures du matin. S'enfonçant
enfin sous les couvertures, elle s'endort, bien décidée
à chasser ce grossier personnage de sa vie une fois
pour toutes.
Le
lendemain matin, c'est dimanche et elle regarde le
miroir qui gît par terre au salon, là où elle l'avait
laissé la veille. Il lui vient soudain une idée qui lui
fout le vertige mais elle sait qu'elle doit faire un
test. Aussi, elle se dirige vers la chambre à coucher
et fouille sa boîte à souvenirs, là où elle range ses
photos. Puis elle en choisit une qu'elle pose sur la
table à café au salon. C'est une photo d'elle-même
prise l'hiver dernier.
Retenant
son souffle, elle pose le fameux miroir dessus et
guette les images qui vont bientôt apparaître. Soudain,
elle se rapproche pour mieux voir car elle a peine à se
reconnaître : c'est bien elle qu'elle aperçoit, mais
elle est toute bronzée et vêtue d'un superbe maillot de
bain blanc. Bon sang! s'écrie-t-elle, qu'est-ce que ça
veut dire? Je n'ai jamais eu de tel maillot!
Les
yeux rivés sur l'image, elle se voit évoluer dans un
décor tropical, au bord de la mer, et courir sur une
plage en riant comme une gamine. Oh, et voilà
maintenant qu'elle aperçoit à sa suite des collègues de
travail! Mais voyons, que font-ils donc dans ce décor?
Elle ne se souvient guère être allée dans un tel pays
de rêve, et encore moins avec ses collègues!
Puis
elle aperçoit une silhouette masculine qui accourt vers
la sienne et qui lui prend la main. Peu à peu, elle
reconnaît un jeune homme qu'elle côtoie tous les lundis
soirs, à ses cours de peinture. C'est Philippe, un type
à l'air sympathique qu'elle a dû saluer à quelques
reprises, sans plus.
-
Philippe, balbutie-t-elle effleurant la silhouette.
Philippe, le beau Philippe à l'air timide qui est
toujours assis au dernier banc, se souvient-elle. Que
fait-il donc là, lui aussi?
Elle
ne lui a jamais porté une attention particulière. En
fouillant ses souvenirs, toutefois, elle se rappelle la
gentillesse avec laquelle il l'aborde quand il la salue
et cette pensée lui fait chaud au coeur. Est-ce que ce
Philippe éprouverait des sentiments particuliers à son
égard? C'est vrai qu'il a l'air sympa, songe-t-elle,
mais que fait-il donc dans ce décor? se répète-t-elle.
On dirait que le miroir mêle tout : les collègues de
travail, les élèves du cours, les tropiques.
Décidément, c'est à n'y rien comprendre, soupire-t-elle
en mettant le miroir de côté.
Elle se lève et fait les cent pas en fronçant les sourcils.
-
Oh, mais… Et si le miroir révélait aussi l'avenir?
songe-t-elle. Cela expliquerait un tas de choses.
Et si c'était le cas, est-ce à dire qu'elle et Philippe...
Plus
mêlée que jamais mais de plus en plus intriguée, elle
hoche la tête et décide de se faire couler un bain
chaud afin de se calmer un peu. Tout au long de la
journée, le souvenir de Philippe la hante et le soir
venu, elle se met au lit, la tête pleine de rêves.
Le
lendemain, lundi, lorsqu'elle rentre au travail, elle
est accueillie bruyamment par une demi-douzaine de
collègues souriants qui, tout excités, lui font
l'accolade et lui parlent tous en même temps.
-
Qu'est-ce que vous dites? demande-t-elle. Ne
parlez pas tous ensemble, je ne comprends pas!
- Comment? s'écrie l'un d'eux, tu n'as pas encore appris la nouvelle?
-
Écoute, ma grande, dit un autre : tu te souviens du
billet qu'on a acheté ensemble, le mois dernier? Le
fameux concours du voyage à Cuba? Eh oui, t'as deviné :
on l'a gagné!!!
Tout excitée à son tour, Mélissa trépigne de joie et leur saute au cou un à un.
- Et tu peux emmener qui tu veux! renchérit une troisième en lui faisant un clin d'oeil.
- C'est pour quand, déjà? demande-t-elle.
- Dans deux semaines, s'empresse-t-on de lui répondre en choeur.
Le
soir même, elle se rend à son cours de peinture et
prend place à son siège habituel. Quand Philippe
fait son entrée, elle lui jette un regard furtif mais
il s'en est aperçu. Elle n'a d'autre choix que de lui
sourire et il n'en fallait pas plus pour qu'il se
dirige vers elle.
- Tu permets que je m'installe ici? demande-t-il en indiquant le siège voisin.
- Bien sûr! lui sourit-elle, quoique un peu nerveuse.
En
attendant l'arrivée du prof, ils bavardent un peu et
elle se demande comment il se fait qu'elle n'ait jamais
remarqué ces doux yeux bruns. Des yeux qu'ils révèlent
le fond de l'âme, songe-t-elle. Mais déjà, le prof fait
son entrée.
Tout
au long du cours, elle a peine à se concentrer car elle
sent le regard de Philippe posé sur elle. Il se fait
discret mais ne la quitte pas des yeux. À la fin du
cours, elle sent qu'il n'attend qu'un geste, qu'un
regard peut-être, et il lui vient aussitôt en mémoire
un dicton qu'elle a entendu quelque part : C'est la
femme qui choisit l'homme qui la choisira.
En effet, songe-t-elle, il n'en tient qu'à elle en ce moment...
Tandis
que les élèves évacuent la classe, elle s'attarde
délibérément à ranger ses effets dans son cartable,
question de gagner un peu de temps, et sent que
Philippe fait de même. Pendant qu'elle s'affaire, elle
revoit les images du miroir, les palmiers, les
collègues, Philippe...
Elle décide enfin de faire le grand saut :
-
Dis, Philippe, je n'ai pas envie de rentrer chez moi
tout de suite. Ça te dirait de m'accompagner à la
cafétéria?
À ces mots, le visage de Philippe s'illumine.
- Je n'osais pas te le proposer, dit-il, mais j'en serais ravi.
Sur
ce, il prend le gilet de Mélissa et le lui pose
délicatement sur les épaules. Oh, la tête lui tourne
mais elle se contente de sourire et le laisse porter
son cartable tandis qu'ils se dirigent tous deux vers
la sortie.
La
semaine passe et ils se voient tous les soirs. Leur
conversation, d'une simplicité déconcertante, coule
comme un torrent et leur donne l'impression de se
connaître depuis toujours. Si bien qu'à la fin de la
semaine, ils ne peuvent plus se passer l'un de l'autre.
Curieusement, pas une seule fois Mélissa n'a songé à
consulter le miroir au sujet de Philippe. Elle se sent
veritablement aimée, cette fois, et ça lui suffit.
Le
samedi, en fin d'après-midi, elle prend sa douche, se
coiffe et s'habille. Elle a hâte d'aller retrouver
Philippe ce soir, au petit resto du coin, où ils
entameront leur premier week-end ensemble. En ramassant
distraitement quelques effets au salon, elle aperçoit
le fameux miroir sur le divan. Elle allait le jeter aux
ordures quand tout à coup, elle se ravise.
"
Toi, tu vas me rendre un dernier service "
sussure-t-elle en le fourrant dans son grand sac à main.
Elle
sait que Paul, à l'heure qu'il est, est probablement
déjà au café de la rue Saint-Denis avec les potes et
qu'il l'y attend, comme tous les samedis soirs.
Peut-être même est-il en train de caresser les fesses
de la serveuse, comme elle l'a vu faire l'autre soir
alors qu'elle avait surpris le geste en revenant des
toilettes. Sans doute une autre de ses excentricités,
avait-elle conclu pour l'excuser. Sans plus tarder,
elle saute dans un taxi et se rend rue Saint-Denis.
En
entrant au club, elle ne met pas long à le repérer : il
est assis avec les amis et lui tourne le dos, mais elle
reconnaît bien la fameuse queue de cheval. Elle
s'avance vers eux et les copains, qui l'aperçoivent,
lui font signe de venir se joindre à eux. Lorsqu'elle
les rejoint, Paul se retourne et, l'air blasé,
l'accueille par un clin d'oeil affecté.
- Salut, toi, dit-il mollement.
- Salut, dit-elle en lui souriant des lèvres mais non des yeux.
"
Oh, oh, quelque chose ne tourne pas rond ", flaire
Paul en constatant le rictus.
Il n'aime guère se faire damer le pion par les femmes, surtout pas en public, et il espère que les copains n'ont rien constaté. Aussi, s'efforce-t-il de lui offrir son plus charmant sourire et il croit avoir amadoué le fauve car elle se penche vers lui comme pour lui donner un baiser. Toutefois, d'un geste adroit, elle attrape sa bière et lui en déverse tout le contenu sur la fourche de son Levis dernier cri.
D'un
bond, il se lève et sa chaise tombe à la renverse dans
un fracas qui fait se retourner tous les clients. Dans
le silence qui s'ensuit, il est tellement abasourdi que
tout ce qu'il trouve à dire, c'est :
- Shit! Shit! Shit!!!
-
Ça, c'est pour les bons sentiments, dit Mélissa tandis
qu'il secoue vigoureusement son blue jeans détrempé.
Et Paf! retentit une méchante tape qu'elle lui colle au fessier.
- Ça, c'est une leçon de respect envers les femmes.
Enfin,
sortant de son sac à main le fameux miroir, elle lui en
assène un coup sur le crane et la tête de Paul s'en
retrouve parfaitement encadrée.
Elle
allait se diriger vers la sortie quand soudain, elle se
ravise et dit nonchalamment à l'un des copains :
- Oh, j'allais oublier : le maquereau te doit vingt dollars, si je ne me trompe.
Sa
mission accomplie, elle tourne les talons, saute dans
un taxi et s'en va retrouver Philippe qui l'attend
amoureusement depuis une bonne demi-heure à leur petit
resto intime.
- Bonsoir Philippe! sourit-elle en se dirigeant vers lui.
Il se lève aussitôt pour l'accueillir.
- Je croyais que tu n'arriverais jamais, dit-il en lui embrassant la joue tendrement.
-
Oh, j'avais une course plutôt disagréable à faire, mais
c'est fait. Euh, dis, que dirais-tu d'un voyage à
Cuba la semaine prochaine, toutes dépenses payées?
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