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L'hiver
norvégien, qui avait été particulièrement rude cette
année-là, a fait place au printemps.
Enfin! songe Rachel en se remémorant les nuits misérables à grelotter dans les granges, blottie dans la paille contre les bêtes.
On
lui donne à peine quinze ans mais sa courte vie de
bohémienne l'a bien préparée aux rudes épreuves de son
destin sans pour autant atteindre sa sérénité.
D'aussi
loin qu'elle se souvienne, elle traîne sa bosse de
ferme en ferme et gagne sa croûte en faisant divers
travaux ménagers. Plus d'un vaillant fermier a
vainement tenté de la retenir en lui promettant amour
et félicité, pour aussitôt la voir plier bagages.
" Tant qu'on sait traire les vaches et repérer les
jardins au clair de lune, dit-elle à qui veut
l'entendre, on ne souffre ni de soif, ni de faim. "
Nous
sommes fin avril et le soleil de midi réchauffe la
campagne où Rachel, baluchon en bandoulière, est en
route vers le prochain village. Sa longue jupe en
haillons ne tient plus que par des fils; aussi se
promet-elle d'en décrocher une dès la première corde à
linge en vue.
Soudain,
à quelques pas devant, elle aperçoit un jeune homme
assis sous un arbre au bord de la route. Il a la
tête penchée sur les genoux et semble s'être assoupi. À
sa grande maigreur, son pantalon troué, ses cheveux
noirs en broussailles et le baluchon posé à ses pieds,
elle comprend qu'il doit lui aussi être un enfant de la
cloche.
Pour
ne pas le réveiller, elle s'en approche doucement mais
il relève aussitôt la tête et c'est alors qu'elle
aperçoit son visage : à la place des yeux, elle voit
deux grands trous noirs qui la font reculer d'horreur.
Cette vision d'enfer contraste tellement avec la beauté
du visage qu'elle en ressent un profond chagrin.
Heureusement, elle se ressaisit rapidement et s'adresse
à lui le plus naturellement possible :
- Bonjour, dit-elle.
- Bonjour, dit le jeune homme.
- Je m'appelle Rachel.
- Moi, c'est Geir, dit-il.
- Enchantée, dit-elle en saisaissant la main tendue. Tu permets que je m'assois?
- Je t'en prie, dit Geir en se tassant pour lui faire de la place.
Jetant son baluchon par terre, elle s'assied sur le tapis de mousse à ses côtés.
- Ah, comme il fait bon se reposer un peu, soupire-t-elle en fermant les yeux.
- Tu viens de loin? demande-t-il.
- Oui et non, répond-elle nonchalemment.
Tout
en se penchant pour masser ses mollets fatigués, elle
lui jette un coup d'oeil furtif et croit déceler un
léger sourire sur ses lèvres.
- Tu ris? demande-t-elle.
Sans
cesser de sourire, il détourne timidement la tête et
ramasse un brin d'herbe qu'il se met à mâchouiller
machinalement.
- Allons, petit cachotier, le taquine-t-elle, dis-moi ce qui te fait rire.
- Oh, je ne sais pas, dit-il. C'est ta voix, je crois.
- Ma voix? dit-elle, qu'est-ce qu'elle a donc, ma voix?
- On dirait des cailloux dans un ruisseau.
- Oh, un poète! se moque-t-elle gentiment, je suis tombée sur un poète!
Cette fois, il rit franchement et secoue la tête.
- Non, dit-il, je ne suis pas poète.
Reluquant
les genoux troués du pantalon, la chemise de chanvre
élimée et les longs doigts de fée, Rachel a peine à
l'imaginer en garçon de ferme. Elle fronce le sourcil
et demande :
- Alors, comment est-ce que tu gagnes ta croûte?
Il
hésite d'abord puis fouille enfin son baluchon d'où il
sort une flûte à bec. L'appro- chant de ses lèvres, il
commence à y souffler quelques notes décousues.
- Tu sais jouer de la flûte? s'exclame-t-elle. Ah, ça, alors! Si je savais faire ça, moi!
Engaillardi, il entame un air folklorique, le plus enjoué qu'il connaît.
Oubliant
sa fatigue, Rachel se lève d'un bond et se met à
tourbillonner sur place en tapant des mains tandis que
Geir, encouragé, égrène les arpèges et multiplie les
trémolos tout en battant la mesure avec sa tête.
- Bravo, maestro! s'écrie-t-elle quand la musique se tait. Bravo! Bravo!!!
- T'as aimé ça?
-
Ah, dit-elle en se laissant choir à ses côtés, encore
toute étourdie. Il y a longtemps que je ne me
suis tant amusée! Tu es vraiment doué, tu sais?
Il
l'entend haleter tout près et sent son odeur; une odeur
de gâteau, songe-t-il. Soudain, il lui vient une
envie irrésistible : il voudrait la serrer dans ses
bras, là, à l'instant même. Mais il se contente
de dire simplement :
- Tu veux bien me décrire de quoi tu as l'air?
Instinctivement,
elle recouvre ses genoux d'un pan de sa jupe et rit
aussitôt de la futilité du geste.
-
Oh, j'ai à peu près ton âge, dit-elle. J'ai les cheveux
roux et le visage plein de taches de rousseur,
ajoute-t-elle dans un petit rire en cascade.
- Des taches de rousseur... fait-il pensivement.
- Oh, ce que je suis bête, s'exclame-t-elle.
Fouillant
des yeux quelque objet, elle aperçoit une fourmillière
au bord de la route et court cueillir une poignée de
sable grouillante de fourmis.
- Vite, dit-elle en revenant à la course, ouvre tes mains et mets-les en creu. Vite!!!
Dès qu'il sent les chatouillements, il comprend et se met à rire comme un enfant.
- Voilà, dit-elle en se rasseyant près de lui, c'est un peu ça, des taches de rousseur.
-
Si! Si!
Je comprends maintenant! s'écrie-t-il, émerveillé, ne sachant combien de temps encore il saura retenir ce cadeau aux picotements délicieux.
Il
secoue enfin les mains et tous deux demeurent assis
côte à côte sans mot dire pendant un long moment.
- Tu es merveilleuse, dit-il enfin, mais il regrette aussitôt quand elle ne répond pas.
Après un long silence, elle demande :
- Dis-moi, qu'est-ce que t'as aux yeux?
-
Bof, c'est une longue histoire. Je te la raconterai
sûrement un jour. Dis-moi plutôt ce que tu fais dans
les parages.
- Oh, moi, dit-elle, je me promène un peu partout. À la recherche de travail, quoi.
- Tu n'as pas de domicile?
- Non. Et toi?
- Moi non plus, avoue-t-il.
Le
silence s'installe à nouveau. Et tandis qu'il
mâchouille un autre brin d'herbe, les doigts de Rachel
tracent machinalement des zigzags dans la mousse.
- Tu n'es pas très bavard, hein? dit-elle.
Embêté, il cherche une réplique mais elle enchaîne aussitôt.
- J'aime les hommes peu bavards.
Sur ce, elle s'allonge sur le dos, croise les mains derrière la tête et ferme les yeux.
-
Ah, ce que je donnerais pour un bon bain chaud!
soupire-t-elle. Tu sais, parfois je rêve que je
suis une contesse entourée de domestiques. "
Oscââr? " fait-elle sur un ton blasé comme pour
imiter les grandes dames, " Tu veux bien me faire
couler un bain, s'il te plaît? " .
Geir
imagine ce petit bouffon féminin en train de lui jouer
la comédie et est aussitôt pris d'un fou rire.
Heureuse de l'effet produit, Rachel renchérit :
-
" Eûh, sois gentil Oscââr, apporte-moi aussi mon
goûter : champagne et pâté de foie, comme d'habitude.
Mais cette fois, n'oublie pas de fermer les yeux en
entrant à la salle de bain, hein, petit coquin! ".
Rachel
elle-même s'esclaffe à son tour et son rire perlé a un
effet des plus troublants sur son compagnon qui
continue de rigoler, bien que nerveusement.
- Ça ne t'arrive jamais de rêver, toi? demande-t-elle en rouvrant les yeux.
- Moi? Bof...
-
" Bof!
Bof! " se moque-t-elle en refermant les yeux, on dirait que c'est tout ce que tu sais dire, le taquine-t-elle. " Messieurs Dames, s'exclame-t-elle en gesticulant pour un auditoire imaginaire, je vous présente Geir, le roi des 'Bof' ! "
Elle
termine sa phrase avec son rire en cascades et cette
fois, Geir reçoit les perles droit au coeur.
Comme
si elle avait deviné son trouble, elle rouvre les yeux
et aperçoit le beau visage penché sur le sien, à
quelques centimètres près.
Malgré ses paupières closes, il semble la voir mieux que tous les voyants du monde. Ciel, qu'il est beau! songe-t-elle. Mais sa raison lui dicte la prudence : l'amour tisse des liens qui s'accordent mal avec la liberté.
Non,
elle ne peut pas se permettre une aventure. Elle est
fatiguée, affamée, et doit vite reprendre la route si
elle veut atteindre le prochain village avant la tombée
du jour.
Résignée, elle se relève en ramassant mollement son baluchon.
- Bon, soupire-t-elle tout en secouant sa jupe, j'ai encore beaucoup de chemin à faire.
- Hé, tu ne vas pas partir déjà? dit Geir. Nous venons à peine de faire connaissance!
Tandis
qu'elle noue ses cheveux derrière sa tête, elle jauge
la route qui l'attend mais son regard, presque
magnétiquement, revient vers le visage de Geir qui, une
fois de plus, semble lire le fond de son coeur.
Déchirée,
elle ne sait que faire. Pour mieux consulter son propre
coeur, elle ferme les yeux. Peut-être a-t-il
raison, songe-t-elle, de regarder les choses avec les
yeux du coeur. Elle hésite tant et si longtemps qu'il
craint qu'elle ne se soit déjà enfuie.
- Rachel? appelle-t-il.
- Je suis là, balbutie-elle en posant la main sur son épaule.
Rassuré,
il sait pourtant qu'il ne pourra la retenir bien
longtemps. Et tandis qu'elle tergiverse, elle le sent
vibrer à ses pieds et rouvre les yeux.
- Geir? dit-elle enfin d'une voix hésitante.
- Oui?
- Tu veux bien te lever, s'il te plaît?
Il
s'exécute et elle recule d'un pas comme pour mieux
l'examiner. Puis lentement, elle en fait le tour tandis
qu'il tente de suivre le bruit de ses pas en tournant
sur lui-même.
- Que fais-tu? demande-t-il. À quoi joues-tu?
- Ne bouge pas, murmure-t-elle en posant doucement la main sur son bras.
- Mais...
- Ne bouge plus, je te prie.
Inquiet, il la sent tournoyer autour de lui et l'attente lui est insupportable.
- Bon, dit-elle enfin, tu peux te rasseoir.
Il
lui obéit et à son grand soulagement, elle se rassoit à
ses côtés. Prenant ses mains dans les siennes,
elle dit enfin :
-
Tu sais, Geir, j'en marre de traire les vaches, laver
les parquets et gratter les fonds de casseroles. Et je
vois que la vie ne t'a pas choyé non plus. Alors écoute
ce que je te propose...
* * *
Quelques
jours plus tard, une rumeur circule au sujet d'un jeune
couple de bohémiens qui, pour une aumône, donne des
spectacles improvisés dans la région. Le flûtiste, un
grand gaillard mystérieux aux yeux masqués, donne le
ton à une jolie rousse qui, telle les dervishes
tourneurs, danse sur des airs folkloriques en faisant
taper dans leurs mains les nombreux curieux
invariablement attirés par l'atmosphère de
réjouissances. On dit qu'il n'est pas rare de voir les
enfants entrer dans la danse, suivis de leurs parents,
et parfois même de jeunes couples d'amoureux qui leur
lancent des sourires complices.
Mais
personne ne sait d'où viennent ces oiseaux de passage,
ni où ils se retirent à la nuit tombée. C'est un
mystère qu'ils emportent avec eux, tout comme le secret
de l'amour qui les unit.
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