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Oubli en héritage

par Josée Papineau  

Je me remémore souvent nos sorties du dimanche. On se rendait à Montréal; on montait en ville, comme on disait. Presque tous les dimanches, mes parents, mes sœurs et moi, allions faire notre tour chez les grands-parents.

Ce chemin-là, je le connaissais par cœur. Je me souviens aussi des véhicules que l'on a eus au cours des années; le Comet vert qui selon mon père lui a coûté si cher en bébelles, l'Éconoline gris, le Cougar brun, la foutue Lada orange. Assise à l'arrière, je regardais les magasins le long de Taschereau. Beau pas beau, ils étaient toujours là, à leur place. Pas comme aujourd'hui où les noms des magasins changent à une vitesse folle. On dirait que ceux qui durent se font de plus en plus rares.

J'étais toujours impressionnée du savoir-faire de papa lorsque nous prenions la bretelle pour nous rendre sur le pont Jacques-Cartier. Taschereau semblait finir à la montée de la route qui nous menait aux cabines d'où étaient assis des messieurs qui actionnaient la levée de la barrière après qu'on y ait lancé un jeton. On avait alors le droit de rouler dans les airs, sur le pont vert. C'est à ce moment-là que selon moi, le vrai trajet vers Montréal commençait.

Déjà, de loin, je pouvais yeuter la grande roue de la Ronde d'un côté du pont et de l'autre, la colonne de fumée qui s'échappait des cheminées du grand bâtiment avec le cadran et sur lequel il y était écrit "Molson". Avant de pouvoir y lire l'heure, il fallait passer entre les deux mini maisons de chaque côté, là où il y avait des chemins pour aller en bas, sur l'île. Il me semblait que c'était bien haut pour descendre sur une si petite route.

À la fin du pont, il y avait toujours un gros panneau avec une grande image et là, on devait prendre la courbe vers la droite. Il ne restait qu'un seul tournant vers la gauche pour se retrouver sur le vrai chemin qui nous mènerait vers les grands-parents. Sur cette rue là, tout était collé. Les maisons à étages, les magasins, les petites rues. Dès qu'on passait le Jean Coutu, je savais qu'il ne nous restait que quelques minutes avant de tourner à gauche sur Théodore.

Quand arrivait le tournant, juste après le magasin avec les robes de mariées, on était arrivés. L'escalier qui tournait trop pour se rendre au deuxième et ensuite, celui en dedans qui nous menait au troisième. On ouvrait la petite porte blanche avec la petite fenêtre et grand-maman était là avec sa petite voix. Malgré les années depuis son départ, je l'entends encore souvent, dans ma tête, cette voix-là qui dit mon prénom.

Ça sentait bon. Ça sentait chez les grands-parents. J'ai tant de souvenirs de cet appartement-là! La chambre à l'avant qui menait au petit balcon avec la chaise qui berce, la chambre des grands-parents avec les ti pots qui sentent la rose sur le bureau, la salle de bain faite sur le long, la chambre de ma tante Johanne où il y a du maquillage, la chambre à l'arrière où on a dormi lorsqu'on a eu les oreillons, Manon et moi. La cuisine qui sent encore la soupe au poulet avec les morceaux de céleri. Le lavabo où j'ai déjà vu papa faire la vaisselle et mon oncle Claude couper du poisson vivant. La grande dépense où j'avais le droit d'aller me prendre des biscuits au gingembre toute seule. Cette grande dépense où il y avait une porte qui menait sur le grand balcon à l'arrière et aussi, le locker, ou il y avait plein d'outils et des petits chats. Ces petits chats dont je me souviens en avoir fait tomber un du troisième. Grand-papa était allé voir comment il allait et était remonté sans lui. Je me souviens qu'étrangement, grand-papa ne m'avait pas chicané.

Je me souviens de la cuisine avec la table au grand tiroir rempli de cartes, de crayons, de papiers des toutes sortes. J'y ai passé des heures de ma jeune vie à jouer à la maîtresse d'école ou à m'inventer des jeux.

Mais les souvenirs les plus justes que j'en ai, à ce jour, sont ceux de la cuisine-salon. Mi salon à cause de la grosse chaise près de la bibliothèque et de la grosse télé, mi cuisine à cause du grand banc qui faisait presque toute la longueur de la pièce et de la grande table. Cette grande table où l'on mangeait lorsque toute la famille était réunie. Cette table où j'ai mangé de la tarte au citron, où les grands ont joué aux cartes, les samedi soirs. Il me semble que je les entends encore parler fort, s'exclamer, dire des mots comme quinte flush, paire de ci, suite de ça.

Qu'il s'agisse d'un souvenir d'un samedi soir ou d'un dimanche après-midi, ma sœur Manon et moi, on y regardait la télé. Bagatelle, Bugs Bunny, Calimero, les films de Walt Disney avec toujours, en arrière-plan, les voix et les rires des nôtres.

Que dire de tous les livres de grand-papa que je pouvais regarder et lire comme bon me semblait. J'en ai lu des Reader Digest! Et cet autre tiroir… oh que oui, celui-là, celui qui cachait les meilleur Life Savers au Butter Scotch du monde. Quand grand-papa me permettait d'en prendre un, c'était du pur bonheur.

Quand je pense à cet appartement, j'y revois ma grand-mère qui cuisine, mes tantes, ma mère qui mettent la main à la pâte, qui pilent les patates qui elles, avaient cuit dans le gros Presto qui me faisait tellement peur. Il me semble qu'on avait toujours un bol de soupe en premier, peu importe le repas. Je pense à ces moments passés sur la grande chaise qui balance sur le balcon d'en avant à regarder les gens en bas. Grand-papa qui boitait ou marchait avec sa béquille. Je revois mes tantes et mes oncles, tous jeunes. Les sourires, les câlins, la gentillesse.

Plein de moments passés ensemble, des odeurs, des sensations et des émotions qui restent gravés à jamais.

Parfois, on allait faire un tour chez oncle Marcel et Tante Ginette qui demeuraient à quelques minutes de voiture. Les cousins, Isabelle et Martin, avaient une tonne de jouets et on s'amusait tout le temps. On jouait à l'école, moi la maitresse et Isabelle l'élève. Madame Charest était toujours là à prendre soin de tout le monde ou à se bercer. Tante Ginette avait une bien belle perruche bleue et blanche et oncle Marcel souriait tout le temps. On y a vécu plusieurs fêtes dans leur sous-sol.

À d'autres moments, on allait chez oncle Raymond et tante Ginette. J'ai donc joué avec mon cousin Stéphane. On s'entendait vraiment bien et j'avais souvent un petit pincement lorsque venait le temps de partir. Je me souviens d'un Noel lors duquel on a appris la dance des indiens. Le sapin était vraiment énorme! Je me souviens aussi du film de José Lito que j'y ai regardé en mangeant des boules de chocolat et avoine.

On allait aussi chez tante Mado et oncle Réal. C'était donc beau chez la sœur de ma mère! Ma cousine Linda avait une pièce au sous-sol remplie de jouets. J'y ai joué des heures avec ses poupées et barbies. Mon cousin Sylvain était donc beau!

Aujourd'hui, qui fait ses visites le dimanche? Qui voit sa famille le weekend? Où sont tous ces souvenirs d'échanges et de rires, de repas partagés, de moments tranquilles passés à regarder ce qui se passe autour. Où sont passées ces images mouvantes des nôtres?
Quand je pense à tous ceux qui nous ont quittés, j'ai tout plein de souvenirs qui se rapportent à eux. Ginette, la première femme de Raymond. Une femme avec qui ma mère discutait beaucoup, ronde, de bonne humeur et qui faisait de si bonnes boules au chocolat. Je vois encore son sourire et ses binettes lorsqu'elle se choquait après Stéphane.

Et aussi l'autre Ginette à Raymond, sa deuxième femme. Une femme vraiment gentille qui parlait rarement fort. Ses petites coquetteries, ses beaux vêtements, ses pinces à cheveux. Toujours le bon mot. Je pense à son aide lorsque je suis déménagée dans ma maison. Elle n'était pas la plus forte mais elle était là. Elle m'a laissé ses mots en souvenir lorsqu'elle a vu ma lampe en forme de coq, me disant que ça apporterait de la chance chez moi.

Grand-papa qui boitait à cause de son pied coupé. Un accident de train, il me semble. De sa façon de se déplacer. J'arrive encore à entendre le bruit de ses pas. De sa manière de couper les pommes avec son canif avant de les manger. De ses yeux derrière ses lunettes, de son sourire pour moi. De ses Cherry Blossom dans le tiroir du bas. De sa façon de rire avec mon père quand il le taquinait. Il ne m'a pas beaucoup parlé, selon mes souvenirs mais des attentions pour moi, il en a eues. Quand je pense à ses livres, j'en sens encore l'odeur. Sa voix était un peu trainante, comparé à la voix aiguë de Grand-maman, il me semble...

Grand-maman, c'était la petite voix, les pots de crème qui sentent la rose, la soupe au poulet avec le filet de gras qui goûtait si bon. La meilleure tarte au citron du monde et qui riait de bon cœur. Il me semble qu'il lui arrivait de rouler un brin ses r. Sa façon de me serrer dans ses bras ou de dire mon nom. Elle savait tout faire. Je la trouvais donc bonne de tricoter comme ça, de coudre comme ça. La bouffe de grand-maman, c'était donc bon!

Je pense à oncle Daniel qui souriait et prenait son temps. Il me semble qu'il était du genre calme et doux. Sa façon d'être avec papa, sa moustache. De la fois où il a dormi chez nous lorsque j'avais environ 3 ou 4 ans. Il s'est levé plusieurs fois pour moi durant la nuit pour m'apporter de l'eau. Il était gentil avec moi. De la fois où on a fait une fête dehors chez Ginette et Raymond. On a mangé de la saucisse sur le feu et des toasts aussi! Daniel m'a prise sur lui sur la chaise longue et j'ai cessé d'avoir froid. De la fois où tante Lili a tant pleuré lorsque les oncles et papa l'ont installé dans le trailer pour son enterrement de vie de garçon. Des œufs, des plumes, de la mélasse… je le vois encore se faire laver au car wash. Mais ce soir-là, je me souviens de leur air heureux lorsqu'ils ont dansé lors de la fête donnée en leur honneur dans le sous-sol de Marcel et Ginette.

Il me semble que les nouveaux souvenirs de mes tantes, mes oncles, mes cousins ou cousines sont de plus en plus rares. On ne se visite plus, on ne passe plus de temps ensemble à jouer aux cartes ni à se parler. On ne connait pas les nouveaux membres de la famille, ces tout petits que je trouve si beaux à chaque rare réunion de famille.

On ne se crée plus de souvenirs et on a plus d'images mouvantes. Tout ce dont l'on se contente, ce sont des échanges par textos, des messages Facebook, des photos facebookées ou textées par téléphone, quand ce n'est pas par Instagram.

On ne se connait plus.

J'ai des souvenirs de tous ceux qui sont vivants et de tous ceux qui nous ont quittés. Je peux facilement tous les voir sourire, bouger, exister.

Quand je nous regarde aller, je me demande ce qu'on laissera comme souvenirs.

Y a papa qui vient souvent faire son tour à la maison sans s'annoncer. Ya des fois où ça me dérange un brin parce que je travaille ou parce que j'avais autre chose à faire mais au contraire, je devrais toujours être contente qu'il fasse un bout de chemin pour venir me voir. Lui, il va régulièrement faire son tour chez son ami Robert, mes oncles Claude et Raymond, chez ma tante Mado, etc. Il fait un bout de chemin pour voir tout son monde.

Il fabrique des souvenirs.

Je nous regarde aller et j'ai honte. On devrait tous avoir honte d'être devenus si aveugles et si paresseux, si avares de notre temps. C'est donc rendu difficile de trouver du temps pour aller voir les nôtres! C'est donc rendu difficile de se déplacer pour voir vivre les nôtres! C'est donc rendu laborieux de faire un bout de chemin pour donner de la chaleur aux nôtres et fabriquer des souvenirs…

Que laisserons de nous, en souvenir?

Qui se rappellera de nos sourires, de notre façon de bouger, de notre façon de regarder ce qu'on aime, de notre façon de nous exprimer, de rire aux éclats, de couper notre sandwish…

Qui aura un souvenir d'un coup de main propice, d'une présence silencieuse quand ça ne va pas, d'une présence de soutien ou d'encouragement quand on a besoin d'un peu de courage pour se dépasser?

Qui se souviendra de ma façon de sourire, de mon air lorsque je pense, de ma binette lorsque je mijote une idée, de ma façon de cuisiner, de ma façon de marcher avec mon chien, de mon regard posé sur eux, de ma voix lorsque je suis émue. Qui se souviendra de mes yeux qui brillent lorsque je suis heureuse?

Qui pourra dire m'avoir vue brasser de la terre en geste d'amour pour mes fleurs, qui pourra dire m'avoir vue poser un petit geste et un autre en signe d'affection pour les miens?
Quels souvenirs laisserons-nous si nous ne nous contentons que d'échanges par textos ou par facebook?

Quels souvenirs laisserons-nous si nous continuons à remplir nos horaires de tant de choses vides au lieu de nous déplacer pour les nôtres?

Je suis plus qu'une émoticone. Je suis plus qu'une photo sur Facebook.

Si on continue, tout ce que l'on laissera, ce sera l'oubli de l'humain qu'on était.
Papa a tout compris, lui, en continuant de faire ses visites, en rendant service, en était présent.
Il fabrique des souvenirs

Je refuse de laisser l'oubli de ma personne en héritage

Qu'en sera-t-il de vous?
 

Josée Papineau
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