S'il y a un petit bout de phrase qu'on entend souvent et qu'on est même
porté à utiliser à toutes les sauces, c'est bien « je me sens drôle». On l'utilise pour désigner une foule d'états d'âme qui, la plupart du temps, n'ont rien
à voir avec la comédie, ni le goût de rire.Plus souvent qu'autrement, c'est davantage le contraire qu'on exprime ou qu'on tente de masquer en
utilisant cette périphrase. Cela peut aller d'un état mental plus ou moins négatif à une sensation corporelle désagréable ou à un malaise quelconque. Ainsi par
exemple, au lieu de dire je me sens bizarre, je me sens inconfortable, troublé, je vis de l'anxiété, j'éprouve de la tristesse, les gens vont préférer dire: je me
sens drôle.
Il en va de même avec des «ça me fait drôle ou je suis dans une drôle de situation» qui désignent bien plus des états d'âme incertains, un malaise ou de
l'insécurité que le fait qu'on trouve la situation ou la chose amusante.
Pas juste une affaire de mots
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on fait cela ? Certains prétendront qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat et qu'il s'agit tout juste d'une simple question
de mots. Erreur, c'est beaucoup plus important que cela.
À tous ceux qui pensent que ce n'est pas grave, je répondrai que les mots
existent pour véhiculer nos pensées, d'où l'importance d'enrichir son vocabulaire pour améliorer sa capacité de communication. Mais si on se met à
les utiliser à tort et à travers, on aura vite des difficultés à bien se comprendre.
À titre d'exemple, quiconque ne voit pas la nécessité d'utiliser des mots précis
pour bien différencier un chèque d'une facture est mieux de se tenir loin du monde des affaires ! Une simple question de mots disiez-vous ? C'est vrai que
ce sont deux bouts de papier, mais un univers les sépare. Or celui qui n'accorderait aucune importance à ces distinctions s'en irait droit à la ruine !
Est-ce qu'on se comprend maintenant ?
Les mots existent ( et ils sont nombreux, surtout en français) pour désigner
des idées, des pensées et ou des états d'âme bien précis. Et pourtant, on constate qu'au lieu d'y avoir recours, on fait usage d'une expression qui porte à faux.
Mécanisme de défense
Mais alors, pourquoi fait-on cela ? Pourquoi utilise-t-on si souvent l'expression
«je me sens drôle» alors que cela n'a rien à voir avec ce que l'on ressent ? C'est tout simplement parce qu'on essaie de s'éviter d'avoir à faire face à
certaines situations qui nous incommodent.
En fait, il s'agit d'un «mécanisme de défense» qu'on utilise spontanément pour
se protéger, pour s'esquiver d'émotions désagréables qu'on aimerait pouvoir ignorer, faire comme si elles n'existaient pas, qu'il s'agisse de tristesse, de colère, etc.
Il est vrai que lorsqu'on sent de la tristesse, quand on a le moton dans la gorge comme on dit, c'est beaucoup plus difficile de dire «je me sens triste» que «je
me sens drôle» C'est un fait qu'on a plus de facilité à retenir nos larmes si on emploi cette deuxième expression au lieu de la première.
C'est un peu comme si une petite voix intérieure nous disait qu'il vaut mieux éviter de jouer avec le feu si on ne veut pas perdre le contrôle, comme si le fait
de nommer franchement notre peine allait nous rendre encore plus fragile, augmentant par le fait même les risques d'éclater.
Voilà pourquoi on entend si souvent le monde dire «je me sens drôle». Cela permet de sauver la face, ce qui n'est pas nécessairement une mauvaise chose
car il n'y a rien à gagner à se sentir désemparé. En autant évidemment qu'on n'essaie pas de se faire accroire que les tensions, nos peines ou notre colère,
se sont envolées, comme pas magie, tout simplement parce qu'on est parvenu à les contourner avec un mot comme «drôle». Car c'est là le risque.
Éviter le piège
Convenons de prime abord, qu'il est plus tentant d'essayer de faire disparaître une tension ou un inconfort que de prendre du temps pour essayer de régler ce
qui nous chicotte. C'est d'autant plus vrai qu'on n'est jamais assuré de réussir. La tentation est donc forte d'essayer de se dorer la pilule en tournant l'affaire à
la blague.
Mais voilà, à moins qu'il s'agisse vraiment de détails insignifiants dont il ne
valait même pas la peine de parler, il y a fort à parier qu'il nous restera une petite crotte sur le cœur et qu'on continuera à se sentir drôle, mais dans le
mauvais sens du terme.
Autrement dit, au lieu d'avoir fait disparaître l'inconfort, on ne l'aura que
repoussé. Or, c'est ainsi que plusieurs de nos stress s'amoncellent avant de faire leur ravage.
Ça commence par des petits riens qu'on dit sans importance; on préfère
passer pardessus car il n'y a vraiment pas de quoi fouetter un chat. Et on accumule ces petits riens, un peu comme on commence par tolérer une toute
petite tache dans une vitre, puis une autre, puis une troisième; rendu à la dixième, c'en est trop, la vitre est crottée.
Notre système nerveux réagit de la même façon quand on cherche régulièrement à contourner les tensions au lieu de les désamorcer. Il accumule,
entasse, refoule jusqu'à ce que cela déborde. Quand cela sort, ce n'est pas toujours avec esclandre, ni à grands renforts de colère.
Plus souvent qu'autrement, on aura soit mal dans le dos, de la difficulté à digérer, des problèmes de sommeil ou encore n'importe quelle autre de ces
symptômes psychosomatiques que notre organisme utilise pour nous avertir qu'on en a un peu trop accumulé, que la vitrine de notre système nerveux est crottée.
Sans vouloir tout mettre au tragique, on aurait avantage à se méfier du réflexe de prendre plus souvent qu'autrement les choses à la légère. S'il est bien avisé
de ne pas cultiver la sinistrose, il importe encore plus de se doter d'exutoires valables tel que je les décrits dans la quatrième partie de mon volume "Les
gens épanouis réussissent mieux !"
Ces exutoires valables doivent nous permettre de se débarrasser de ces petits
emmerdements de la vie qui n'ont rien de drôle, bien qu'il ne vaille pas la peine d'en faire un plat, mais qui peuvent parfois, à la longue nous gâcher l'existence.