Vous cherchez une auto familiale, une idée de décoration, de rénovation. un voyage vacance, un bijou, une banque, un produit naturel écologique, une vitamine santé, un restaurant, un vétérinaire.

Autres textes

 

Chronique cinéma
Décembre 2019

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

01_SympathiePourLeDiableNuméro spécial consacré au film Sympathie pour le diable dont la première s'est déroulée pendant le Festival Cinémania à Montréal

« La guerre, la guerre, c'pas une raison pour se faire mal » déclaration mémorable du scénariste Roger Cantin pour le film La guerre des tuques d'André Melançon. Hélas, oui, la guerre c'est une raison pour se faire mal. Depuis la période historique de l'humanité, il n'y a jamais eu de temps sans misogynie, sans guerre. L'exobiologiste André Brack considère que si des extraterrestres nous observent, ils ne veulent pas entrer en contact avec nous à cause de notre agressivité.

Dans le précédent numéro de ma chronique (novembre 2019) j'avais contextualisé le film Sympathie pour le diable du réalisateur Guillaume de Fontenay par une entrevue avec la productrice Nicole Robert. Depuis, j'ai fait une entrevue avec le réalisateur et j'ai vu ce long métrage qui concerne Paul Marchand, journaliste de guerre à Sarajevo en 1992.

02_GuillaumeDeFontenayJ'ai d'abord demandé à Guillaume de Fontenay comment il avait pu maintenir la constance de sa motivation alors que son projet de film a nécessité 14 ans.

G. de F. : « C'est la force du sujet. Et la mort de Paul. J'avais une dette envers lui. Je voulais relayer son cri du cœur. Dès le départ, je ne savais pas que ce serait si long. Mais l'espoir continuait. Encore, il y a des matins difficiles. C'est fragile la réalité de mon film. Et je me demande combien de temps il faudra pour le 2e. J'ai déjà une idée mais il faudra combien de temps?

L.P. « Votre film Sympathie pour le diable est terminé et pourtant il y a encore des moments difficiles?»

G. de F. : « Quand j'étais à Saint-Jean-de-Luz, je me disais : je vais me prendre une claque. Je ne voulais pas aller à la cérémonie. Niels avait gagné le prix d'interprétation. Il m'a téléphoné et m'a demandé d'aller chercher son prix.  J'allais chercher le prix de l'autre et le film a eu 3prix. En tout ça fait 4 Prix. Le film est présenté dans des festivals et la réception est magnifique.

L.P. « Donc Le Grand Prix, le Prix du Public, le Prix du Public Jeune et le Prix d'interprétation masculine au 6e Festival International du Film de Saint-Jean-de-Luz. Vous alliez rendre service à Niels Schneider et cela vous a été profitable. Pourquoi dites-vous que vous aviez une dette envers Paul? »

G. de F. : « Parce que nous avions écrit des pages de scénario ensemble, 59 pages avec Paul. En 2006  j'avais travaillé avec Guillaume Vigneault aussi. Quand Paul s'est suicidé, Jean Barbe a continué le scénario. Et Paul a tellement souffert. Je me disais : Je peux bien tenir pour défendre sa parole. »

L.P. « Justement vous parlez de cri du cœur; comment le résumez-vous ce cri du cœur? »

G. de F. : « Le rêve d'un monde meilleur même si le rêve est obscène et turbulent. Le monde, on est en totale apathie. Il y a des victimes de guerre innocentes. Son cri du cœur est encore nécessaire. »

L.P. « Vous l'avez connu, vous avez été imprégné de lui, vous lui êtes fidèle; c'était un homme qui dans son livre exprimait une fascination pour la mort, pour sa mort. On peut dire que c'était la chronique d'une mort annoncée. » (voir, particulièrement à ce sujet, des citations du livre de Paul Marchand dans ma chronique de novembre 2019)

G. de F. : « Depuis sa jeunesse, il vivait du découragement.  À la morgue, sa fille, son ex-femme, sa sœur… on était 5. Et sa sœur répétait : Qu'est-ce que t'as souffert! Qu'est-ce que j'ai souffert! Ils avaient passé leur enfance à Amiens. »

L.P. « On peut affirmer qu'il était accro aux sensations fortes, à la guerre. Pourquoi? »

G. de F. : « Parce que c'est grisant faire partie de l'histoire ».

Dès le générique du film Sympathie pour le diable, les rafales de mitraillettes s'imposent. Paul lave son corps frénétiquement. Il prend l'eau avec une tasse pour la répandre sur lui et frotte comme si ce qui le recouvrait était indélébile, indécrassable, indélogeable.

Les images brèves, les cadrages serrés, se succèdent, concentrant le rythme et l'action sur l'impatience, l'agitation, l'exaltation de Paul. D'emblée, le personnage subjugue, entraîne sans répit dans une action captivante, pénible, incessante.

En novembre 1992, 7 mois après le début du siège, les Serbes encerclent Sarajevo. Paul est irrité par l'œil impassible de la communauté internationale, par le caractère habituel du spectacle. Pourtant, on n'avait pas vu « un truc pareil depuis Stalingrad ».

Paul fréquente la morgue C'est ainsi qu'il détient l'information récente et exacte sur le nombre de morts de la journée. Il tâte les cadavres, évalue la rigidité cadavérique. Sur le sol, un cadavre a été placé sur un autre corps, la tête de l'un est entre les pieds de l'autre. Paul respire la fumée de son cigare cubain pour continuer sa tournée. Il veut être précis sur le nombre de morts « pour dire ce qui est vrai ».

Il repart à toute vitesse sur la sniper alley. Une jeune fille git sur l'asphalte. Les tireurs sont bien placés pour viser ceux qui osent traverser une des 8 voies dans l'intention de s'approvisionner. Paul circule dans une vieille alfa roméro sur laquelle il a écrit I 'm immortal, Moriture te salutante (ceux qui vont mourir te saluent).

Baveux, charrmeur, il monopolise l'attention dont celle de Boba, une jeune polyglotte Serbe qui l'accompagne dans ses déplacements, ses traversées des checkpoints, ses ravitaillements pour aider les assiégés, ses risques pour être le premier à savoir, à se faire des contacts.

Grâce à Boba, il rencontre des Serbes. Elle annonce : « Cest des Français, ils n'ont pas gagné de guerre depuis 100 ans; ils viennent voir comment vous faites ». Mais les hommes aussitôt parlent de baiser avec Boba. Par après, elle  remarque : « on parlait jamais de religion, ici, avant ».

Certes, Paul  se gave d'imprévisible, de sensationnel, de sordide mais il le fait avec une conscience, une sensibilité, un idéal. Après avoir assisté à des tirs, il rapporte que c'est encore « un cri d'alarme qui restera silencieux pour la communauté internationale ». Quand il rencontre des Casques Bleus de l'ONU, il apprend qu'ils ont reçu l'ordre de ne pas intervenir. Puis, lorsqu'il est informé qu'un Casque Bleu a tiré sur des Serbes qui violaient une mère et sa fille et que ce soldat est démit et puni, il va être emprisonné longtemps pour cela, Paul ajoute : « enfin un qui va pouvoir dormir ». Car, il est exaspéré par ce qu'il voit et par l'inertie de tous ceux qui laissent faire.

Il intervient quand il constate que les Casques Bleus brûlent l'essence car ils en reçoivent trop. La population est sans eau ni électricité mais les Casques Bleus se débarrassent de l'essence! Grâce à Paul, l'essence est utilisée pour faire circuler l'eau. Les gens sont prévenus et remplissent leurs bidons aux robinets.

Paul fait passer l'oncle de Boba en dehors de la ville assiégée. La scène où l'oncle regarde son logement avant de quitter est éloquente, elle exprime la charge émotive qu'inflige ce départ.

Paul transporte des provisions pour la population mais, aussi, des détonateurs. Son implication dans le conflit est déterminée par une volonté et une action pour aider les affligés. Le journaliste de Reuters sait que Paul change les règles du consentement tacite par l'inertie.

Il fait une crise de rage à cause du traitement médiatique. Car il n'y a pas que les Casques Bleus pour le dégoutter. En constatant qu'un technicien monte les images en augmentant le son des mitraillettes, il est écœuré par la mise en spectacle.

Guillaume de Fontenay a réalisé un film au rythme soutenu, aux images crues sans céder à cette tentation d'en faire à son tour un spectacle. Nous n'assistons pas à la guerre divertissement ni à un jeu vidéo. Fontenay est dans la lignée de Paul Marchand puisque comme lui il a gardé une part d'humanité dans la façon dont il a traité les aspects de la situation à Sarajevo et les dimensions de la personnalité de Paul. Dans ses démonstrations, il sait intervenir avec des contre-points, des contre-arguments.  Il nous prouve que la guerre c'est grave et que la passivité n'est plus admissible.

D'ailleurs, Guillaume de Fontenay a aussi dit après la projection du film : « Je voulais rendre hommage aux journalistes. Et même si dans mon film il y a une critique de l'ONU, tous ne se sont pas rangés derrière les ordres. Nos démocraties sont en péril avec des gens comme Trump et Poutine. Ce qu'on voit dans le film c'est rien, c'est rien comparé à ce qui s'est passé. On est tout petit par rapport à cette histoire-là ».

C'est avec son humilité et sa dévotion que Guillaume de Fontenay a fait de Sympathie pour le diable un film grandiose par toute la réflexion dont il est porteur et à laquelle il nous invite.

Bon cinéma!