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Anna-Lise
fait sa valise

Lise Brault  

 Les sourcils froncés, carnet de notes en main, la maîtresse d'école se promenait entre les rangées de pupitres et mordillait son crayon, se demandant quelle conjugaison elle pourrait bien leur coller afin de prouver à ces ignares de quatrième qu'ils étaient loin de tout savoir.

 On la surnommait La Castafiore parce qu'elle était plutôt corpulente, portait assez de bijoux pour couler au fond de l'eau si elle y tombait, et aussi parce que sa voix de stentor ne faisait pas trembler que les fenêtres dans sa classe.

 Anna-Lise, huit ans, était assise à son pupitre comme les autres et se tenait coite.  Bien qu'elle se classait parmi les premières de sa classe, elle faisait souvent la risée de ses copines.  Non pas à cause de son nom qui, disait-on, avait été choisi par sa mère qui s'était amourachée de son psychanalyste.  Ni pas parce qu'elle battait tous les records d'analyse grammaticale.  Non, le problème d'Anna-Lise était qu'elle ne savait pas prononcer un seul mot sans bégayer.  Et ce qu'elle redoutait le plus, c'était de devoir parler en public.  Alors pour ne pas attirer l'attention de la maîtresse, elle évitait de rencontrer son regard et faisait mine de se concentrer sur son cahier d'exercice.

 Toutefois, comme si La Castafiore avait deviné son subterfuge, elle s'était arrêtée net à son pupitre, au millieu de la troisième rangée, et Anna-Lise sentit la chaleur lui monter aux oreilles.  Heureusement, la grosse femme avait miraculeusement fait demi-tour et s'en retournait à son pupitre au-devant de la classe.  Toutefois, Anna-Lise n'eut pas le loisir de pousser un soupir de soulagement car elle entendit son nom résonner comme une accusation :

  — Anna-Lise!  Levez-vous et conjugez-nous le verbe Pouvoir au passé simple de l'indicatif.

 Sentant son petit coeur battre la chamade, Anna-Lise se hissa sur des jambes molles au milieu de tous les regard qui se tournèrent vers elle.  Elle fouilla les conjugaisons dans sa tête et trouva enfin.

 Ah non!  Était-ce un coup monté ou quoi? se dit-elle.  Le verbe Pouvoir au passé simple!  Mon Dieu, elle allait être la risée générale une fois de plus...  Mais la maîtresse, derrière ses grosses lunettes à corne, ne bronchait pas et battait impatiemment son calepin à petits coups de crayon, attentant que s'exécute Anna-Lise.  Lorsque celle-ci ouvrit enfin la bouche pour parler, aucun son ne sortit.

 — J'ai dit le verbe Pouvoir au passé simple de l'in—di—ca—tif, gronda la voix.

 Ramassant tout son courage, Anna-Lise se mordilla les lèvres puis balbutia enfin :

 — Jjje... jje...  je pppus...

 Quelques ricanements en sourdine firent se relever le gros sourcil derrière les lunettes à corne puis se turent immédiatement.

 — Nous n'avons pas toute la matinée, dit La Castafiore en plissant les lèvres.  Allez, recommencez-moi ça.  Et comme il faut, cette fois.

 — Je... ppus.   Tu...  tttu... ppus...

 Cette fois, des rires éclatères ouvertement tandis que tout les visages, hilares, se gonflaient sous la retenue.

 — Ça suffit! tonna La Castafiore.  Nous ne sommes pas une école de clowns, ici!  Bien que je me demande parfois si ce n'est pas le cas, marmonna-t-elle entre ses dents.  Anna-Lise!!! cria-t-elle.  Pour la dernière fois, conjuguez-moi le verbe Pouvoir au passé simple de l'indicatif.  Et pour l'amour du ciel, ouvrez la bouche, qu'on vous entende!

 Prenant une grande inspiration, Anna-Lise plissa les yeux, ressassa dans sa tête la conjugaison complète et se jeta dans le vide :

 — Je pus...   Tttu...  ppupus...   Il... ppp...  Il... ppp...  ppp... 

 — Il... quoi? demanda la maîtresse qui martelait de ses doigts boudineux le cahier qu'elle serrait sur sa poitrine de matrone, tandis que tous attendaient l'éclosion.

 — IL PUT!!! cracha enfin Anna-Lise.

 Alors là, toute la classe éclata dans un fou rire et ce fut le branle-bas général.  Tandis qu'Anna-Lise, le visage écarlate, s'appuyait à son pupitre pour ne pas s'affaisser.  Même la maîtresse, à en juger par le rictus à la commissure de ses lèvres, semblait sur le point de rire.  Peut-être est-ce pour dissimuler cette envie qu'elle leur tourna momentanément le dos, le temps de contourner son pupitre et de s'y asseoir.  Elle recula sur sa chaise, retira ses grosses lunettes et se frotta les yeux en hochant la tête pour reprendre ses esprits, attendant que cesse le chahut.

 Toujours debout, Anna-Lise, telle une bossue qu'on venait de lapider, sentit une énorme boule lui monter dans la gorge et, n'en pouvant plus, elle éclata en sanglots.

 Certains continuèrent de rire bruyamment tandis que d'autres, sympatisant avec la condamnée mais ne voulant absolument pas passer pour une « alliée », se contentèrent de ricaner bêtement en silence.

 La Castafiore dit alors :

 — Vous pouvez vous rasseoir, Anna-Lise.

 Puis, s'adressant à toute la classe, cette fois :

 — Ce que vous venez de voir, dit-elle, c'est la preuve de votre ignorance.  Ceux qui, parmi vous, croient tout savoir, ont encore beaucoup à apprendre. Vous voyez, poursuivit-elle, même une « première de classe » comme Anna-Lise ne sait pas tout.  Allez, maintenant, ouvrez votre cahier d'exercice à la page 15 et tous ensemble, lisez-moi le premier paragraphe.  Et que je n'entende plus un son, vous m'entendez?  Vous, Murielle Lagacé, ravalez-moi ce rictus immédiatement ou je vous colle en retenue.

 On se consulta du regard pour échanger un dernier sourire complice puis on ouvrit enfin son cahier pour se mettre à la tâche.  Mais avant même que ne commence la lecture, la cloche de midi sonna, annonçant la pause.  Sans plus tarder, tous les cahiers se refermèrent bruyamment et on sortit de la classe en chahutant, certains jetant quelques regards moqueurs à Anna-Lise en pinçant le nez tout en psalmodiant des « Je pue, tu pue, il pue » à la sauvette.

 Anna-Lise, qui s'efforçait de les ignorer, ravalait ses larmes et prenait tout son temps afin de ne pas avoir à se mêler à eux.  Délibérément, elle rangea un à un ses effets dans son pupitre et laissa la classe se vider.  Quand il ne resta plus qu'elle, que même La Castafiore avait quitté les lieux, elle saisit son petit gilet de laine et sortit, le coeur encore tout gonflé.

 Une fois dehors, elle contempla les arbres en fleurs, les minuscules parterres verdoyants et les nombreux escaliers en colimaçon qui dominaient les rues de son quartier.  Le soleil tapait plutôt fort pour un midi de mai et elle se mit à se traîner les pieds en direction de chez elle.  Ruminant son humiliation, les larmes lui piquaient les yeux et elle s'efforçait de les contrer pour ne pas attirer l'attention des passants.

 Le logement où habitait sa mère était à deux coins de rues et cette dernière l'attendait sûrement, comme d'habitude, avec un bon dîner.  Toutefois, Anna-Lise redoutait le fameux « Comment s'est passée ta matinée? » et était fermement décidée à garder cette histoire pour elle.  Qu'aurait-elle compris, cette mère qui n'avait jamais saisi à quel point la méchanceté pouvait mortifier sa fille et qui se contentait de lui dire de ne pas accorder d'importance aux taquineries?

 Pendant qu'elle avalait son repas, sa mère, le dos tourné, s'affairait à la cuisinière.  Puis elle se retourna et la regarda curieusement.

 — Tu m'as l'air bien songeur, dit-elle.  T'es sûre que ça va, toi? fit-elle distraitement en retournant à ses chaudrons.

 — Oui, ça va.

 Après avoir terminé son repas, Anna-Lise se leva, alla au réfrigirateur et en sortit une pomme et quelques morceaux de fromage enveloppés dans du papier d'aluminium qu'elle enfouit dans ses poches, puis elle s'enferma dans sa chambre et vida le contenu de ses poches sur son lit.

 Elle ouvrit ensuite la porte du garde-robe et en sortit une petite valise rose qu'on lui avait offerte en cadeau et qui portait ses initiales.  Elle elle y déposa son butin tout au fond et le recouvrit d'une paire de jeans, d'un T-Shirt et d'un gilet avant de refermer.

 Elle profita du fait que sa mère était au salon pour lui souhaiter bon après-midi.  Puis elle sortir, valise à la main, et se retrouva sur le trottoir.  Jetant un dernier coup d'oeil à son pâté de maisons, elle se mit à marcher en direction opposée de l'école.  Elle marcha ainsi pendant une bonne demi-heure sans s'arrêter, ne sachant trop où elle allait.  « Pourvu que ce soit loin de cette prison maudite qu'on appelle l'école », se dit-elle.

 — « Pourquoi n'appelle-t-on pas ça carrément une prison, songeait-elle, puisque les cours d'école sont toutes encerclées de hautes clôtures de fer?  Comme si les enfants étaient des criminels dangereux... »

 Au bout d'une heure de marche sous le soleil de plomb, elle commençait à avoir chaud et décida de faire une halte.  Elle choisit de s'asseoir sur les premières marches d'escalier d'un vieux logement à balcon, à l'ombre d'un arbre centenaire qui surplombait un petit parterre.

 Posant sa valise à ses côtés, elle appuya les coudes sur ses genoux, posa la tête sur ses mains et se mit à réfléchir.  Bien sûr, elle avait amplement le temps de s'éloigner avant que quiconque ne constate son absence cet après-mmidi.  L'école croirait sans doute qu'elle était souffrante et n'allait pas alerter sa mère.  Quant à sa celle-ci, elle ne s'inquiéterait pas avant l'heure du souper.

 Machinalement, elle sortit de sa valise un fromage emballé dans du papier d'aluminium qu'elle se mit à éplucher tranquillement.  Elle mâchouilla sans conviction le petit fromage et sentit une fois de plus cette grosse boule lui remonter la gorge.  Puis elle éclata en sanglots.

 Et pendant qu'elle pleurait, elle entendit s'ouvrir derrière elle la porte du logement.  Tâchant de maîtriser ses larmes, elle s'essuya les joues et se retourna.  Dans le cadre de la porte, elle vit une dame d'environ quarante ans aux longs cheveux roux frisés et vêtue d'une jupe paysanne.  La dame, en l'apercevant, l'avait visiblement surprise en flagrant délit de désespoir car elle arqua aussitôt les sourcils en signe de sympathie.

 — Oh, mais, pauvre petite! s'écria-t-elle.  Qu'est-ce qui peut bien te mettre dans cet état? fit-elle d'une voix grave mais magnanime.

 Doucement, la dame franchit le balcon, descendit les trois marches qui la séparaient d'Anna-Lise et vint s'asseoir à ses côtés.

 Anna-Lise détourna le regard et, tout en reniflant bruyamment, elle fit mine de s'affairer à développer un second fromage.

 — Est-ce que tu as perdu ton chemin? demanda la dame avec sollicitude.

 Voyant que la petite ne répondait toujours pas, elle souleva une mèche de cheveux d'Anna-Lise pour mieux voir son visage et vit les joues encore toute mouillées.  Puis elle aperçut la valise et comprit à l'instant.

 — Pauvre petit chou.  Tu t'es enfuie de la maison, n'est-ce pas?

 Pour la première fois, les yeux d'Anna-Lise, comme un aveu, rencontrèrent les siens pour une fraction de seconde, avant de retomber sur son fromage.

 — C'est bien ce que je pensais, soupira la dame.  Pauvre petite...

 Touchée par cette sollicitude, Anna-Lise fondit en larmes; sans retenue, cette fois.

 — Pauvre, pauvre petite, répétait la dame en lui entourant maternellement les épaules.  La vie n'est pas toujours facile, hein, mon chou? ajouta-t-elle.  Même pour une petite fille de ton âge, n'est-ce pas?

 Anna-Lise sanglota de tout son saoul pendant un bon moment et lorsqu'elle se calma enfin, la dame lui tendit un de papier-mouchoir et dit :

 — Écoute, j'ai une idée.  Sèche d'abord tes larmes.  Après, je t'invite à prendre une petite collation chez moi.  Je sens que tu en as gros sur le coeur.  Alors tu pourras me raconter ta mésaventure et on essaiera de trouver une solution à ton problème.  Qu'est-ce que tu en dis?

 Bien que la dame lui inspirât confiance, Anna-Lise hésitait toujours.

 — Tu sais, je fais une limonade du tonnerre, dit la dame en souriant.  Elle est fameuse dans tout le quartier!

 Anna-Lise sourit enfin et se leva pour la suivre.  Juste avant d'entrer, toutefois, elle vit à la fenêtre qui donnait sur le balcon une petite affiche où elle lut les mots « Madame Et-caetera, Astrologue ».

 Elle suivit la dame qui la fit asseoir à la cuisine.  Et tandis qu'elle regardait cette dernière verser la limonade, elle ne put s'empêcher de sentir une odeur familière.  « Un peu comme à l'église », songea Anna-Lise.  C'est que Madame Et-caetera faisait régulièrement brûler de l'encens et cette odeur apaisante la mit en confiance.

 — Alors, dit la dame, par où commence-t-on?

 Anna-Lise avala d'un trait le grand verre de limonade, s'essuya le bec et, encouragée par la douceur de la dame, elle lui raconta sa mésaventure de A à Z.

 Madame Et-caetera, qui l'avait écoutée avec intérêt sans l'interrompre une seule fois, dit enfin :

 — Les gens sont parfois bien méchants, n'est-ce pas?  Et puis une maîtresse d'école, franchement, dit-elle en hochant la tête, ça devrait être plus psychologue que ça.  Ah, je crois que si je la voyais, cette bonne femme, je lui battrais les fesses à grands coups de balai!

 Anna-Lise éclata de rire en imaginant la scène.  Elle était si heureuse d'avoir enfin une alliée et elle aurait donné cher pour voir Madame Et-caetera botter le gros derrière de La Castafiore.

 Toutes deux rirent un bon coup puis la dame poursuivit :

 Blague à part, tu as encore le temps de te racheter, tu sais.  Ta maman te croit à l'école; elle ne sait pas encore que tu t'es enfuie.  Quant aux petits malappris qui se moquent de ton handicap, je crois que j'ai trouvé une solution pour les guérir de leur mauvaise habitude.

 Anna-Lise était tout oreilles.

 — La prochaine fois qu'on se moquera de toi, dit la dame, avise tes tortionnaires qu'une amie à toi (et n'oublie surtout pas de préciser que c'est une sorcière) dis-leur qu'une amie à toi leur jettera un mauvais sort.  Comme tu peux t'en douter, ils n'en croiront pas un mot.  Ce sera le moment de les défier de venir faire un tour ici, pour constater eux-mêmes.  S'ils ne veulent pas venir, traite-les de poltrons et tu verras qu'ils feront tout pour te prouver le contraire.  Quant à moi, je me charge de leur donner une bonne leçon.  Et je te jure qu'ils s'en souviendront longtemps de leur visite chez Madame Et-caetera.  Tu en as ma parole.

 Anna-Lise acquiesça en riant et la dame poursuivit :

 — Il est trop tard pour retourner à l'école, et beaucoup trop tôt pour rentrer chez toi sans éveiller les soupçons.  Qu'allons-nous faire pour passer le temps?

 Anna-Lise pensait mais ne trouvait pas.  Alors la dame lui demanda :

 — Dis-moi, est-ce que tu aimes les histoires?

 « Oh oui » fit vivement Anna-Lise qui s'empiffrait de fraises que Madame Et-caetera avait délibérément plantées sous ses yeux.

 — Dis-moi, fit pensivement Madame Et-caetera en baissant les yeux à demi pour mieux scruter le visage d'Anna-Lise, connais-tu ton signe astrologique?

 — Mon... quoi?

 — Quelle est la date de ton anniversaire?

 — Le 10 juillet.

 — Hmm, Cancer...  Bon, alors, je vais te raconter une histoire qui se passe sur la lune, dit Madame Et-caetera.  Comme tout le monde, fit-elle le plus sérieusement du monde, tu sais que la lune est un gros fromage, n'est-ce pas?

 Jouant le jeu, Anna-Lise acquiesça en ricanant.

 — Eh bien, il y a des millions d'années, avant même que la lune n'existe, il y eut un énorme tremblement de terre et toutes sortes de créatures furent projetées dans l'espace : les végétaux, les minéraux, les hommes et, bien sûr, les animaux, surtout les animaux de fermes qui étaient particulièrement nombreux à cette époque.

 Et tandis qu'Anna-Lise mâchouillait ses fraises en balançant les jambes sous sa chaise, la dame poursuivit :

 — Comme tu sais fort probablement également, aucune créature terrestre, même une plante, ne peut survivre dans l'espace.  Alors toutes ces créatures moururent une à une, ne laissant flotter dans l'espace que les minéraux et le lait des animaux de ferme.  Et à force de tourner et tourner sans cesse autour de la terre, le lait se changea en beurre, puis s'agglutina aux minéraux et pour formerune grosse boule compacte, jusqu'à ce que tout ça ressemble à un ....?

 — À un gros fromage!!! lâcha Anna-Lise en s'esclaffant dans un fou rire.

 — Exactement, acquiesça Madame Et-caetera.  Et depuis ce jour, on dit que la lune est un gros fromage.  Voilà!

 Anna-Lise riait sans retenue à présent et, pour prolonger le plaisir, elle demanda :

 — Quelle sorte de fromage, était-ce?

 Étonnée de l'imagination de la petite, la dame se gratta la tête, cherchant la réponse.  Puis, jetant un coup d'oeil en direction du frigo, elle dit enfin :

 — Euh... je crois que c'était du fromage cottage, si je ne me trompe pas.

 Anna-Lise ricana de plus belle et Madame Et-caetera lui ébouriffa les cheveux en signe de camaraderie.  Toutefois, elle jeta un coup d'oeil à l'horloge et dit, l'air désolé :

 — Comme le temps passe vite.  Déjà quatre heures...

 Anna-Lise perdit le sourire et baissa les yeux.

 — Je crois qu'il serait prudent de rentrer maintenant, hein? dit la dame.  Pour ne pas éveiller les soupçons, tu comprends?

 — Oui, acquiesça Anna-Lise, l'air résigné.

 — Hé, ne sois pas si triste.  Tu peux venir me voir quand tu veux, tu sais.  D'ailleurs, je compte bien recevoir ta visite souvent!  Tu connais mon adresse et ma porte te seras toujours ouverte, tu en as ma parole.

 Doucement, elle se leva et, après avoir suggéré à Anna-Lise de passer au petit coin, elle la raccompagna à la sortie tout en lui rappelant la consigne :

 — La prochaine fois que La Castafiore te manquera de respect, pense à mon balai.  Tu verras : elle en perdra son latin en te voyant te rire de ses menaces.  Quant aux petits voyous qui se moquent de toi, amène-les moi ici et je leur donnerai de quoi raconter quelques bonnes histoires d'épouvante.

 — D'accord, sourit Anna-Lise en sortant.

 — Allez, aurevoir, ma grande.  Et à bientôt! fit Madame Et-caetera en lui soufflant un baiser.

 — Aurevoir! fit Anna-Lise en lui envoyant la main du trottoir.

 Ainsi, elle rentra chez elle et le soir même, elle fit un rêve des plus farfelus.  Elle rêvait qu'elle avait atterri sur la lune.  Elle marchait pieds nus sur un sol tout blanc et légèrement spongieux, qui gardait la trace de ses pas pendant quelques instants puis reprenait sa forme.  Elle se pencha et prit dans ses mains quelques grains blancs.  On eut dit du fromage cottage qu'on aurait rincé à l'eau claire et dont il ne restait que les petits grains propres d'une blancheur éclatante.

 Approchant la main à sa bouche, elle avait humé la substance : aucune odeur.  Elle décida de mettre trois perles sur sa langue : du véritable fromage cottage!

 Fascinée, elle sourit, secoua les mains et se les essuya sommairement sur sa robe, puis elle regarda autour d'elle et décida d'explorer son territoire.

 Malgré l'obscurité du ciel, le sol était d'une blancheur inouie, comme si d'énormes projecteurs invisibles éclairaient la neige d'en-dessous.  Partout où elle posait les yeux, il y avait des collines; et l'horizon, dont on voyait clairement la courbe, témoignait de la petite taille de l'astre.  Croyant pouvoir en faire le tour en peu de temps, elle marcha droit devant pendant quelques minutes et lorsqu'elle arriva au-delà d'une colline, elle vit au creu d'une vallée des centaines de petits bébés assis dans la blancheur qui lui souriaient, gazouillaient et se gavaient de perles laiteuses à pleines poignées.  Elle s'aprocha d'eux et tous avançaient la main sur son passage pour lui caresser les chevilles.

 Comme une fée, elle s'assit au milieu d'eux en y étalant les volets de sa robe.  Puis elle leur chanta une berceuse qu'elle affectionnait particulièrement lorsqu'elle avait leur âge.

 Sans s'en rendre compte, elle souriait aux anges dans son sommeil et lorsque, le lendemain matin, elle s'apprêta à sortir pour aller à l'école, sa mère, comme d'habitude, lui offrit une pomme en guise de collation pour la récréation.  Mais Anna-Lise fit la moue et dit préférer du fromage cottage.

 — Du fromage cottage???  Quelle idée saugrenue!  Tu es tombée sur la tête, ou quoi?

 La mère regarda sa fille d'un drôle d'air mais fouilla tout de même le frigo, en sortit un contenant rempli du fameux fromage, puis elle le lui tendit de façon incertaine en murmurant :

 — Enfin, si c'est ce que tu veux...

 — Mais non, voyons, pas comme ça! protesta Anna-Lise.

 Un peu plus et elle disait « Idiote! », pensa sa mère qui ne reconnaissait guère sa fille, d'habitude si timide et effacée.  En effet, avait-elle constaté, elle n'avait pas bégayé une seule fois depuis hier soir.  Que s'était-il passé?  Étrange...  Très étrange...

 — Tiens, je vais te montrer comment on fait, dit Anna-Lise qui se dirigea d'un pas décidé vers l'évier de la cuisine, ouvrit le contenant de fromage, en versa le contenu dans une passoire et rinça le tout à l'eau claire.  En un tournemain, elle rinça également le contenant, remit les perles propres dedans, referma le couvercle et s'en fut sur le chemin de l'école tandis que sa mère, du seuil de la porte, fort intriguée, se grattait la tête en la regardant aller.