Vous cherchez une auto familiale, une idée de décoration, de rénovation. un voyage vacance, un bijou, une banque, un produit naturel écologique, une vitamine santé, un restaurant, un vétérinaire.

Autres textes

 

ARIELA, AVANT LE CATACLYSME

Oriane Des Roches 

«Ils marchaient vers le Nord dans le noir de la nuit» sur la route qui devait les conduire vers le cataclysme. Onze ans plus tard, je te téléphone pour te demander de faire don d'une peinture pour un événement de levée de fonds pour une même cause, l'Art. Je ne suis pas rendu à ce stade... tu dois comprendre mon cheminement, dis-tu. Et là tu m'expliques les raisons de ta réticence, voire ton refus à livrer «ton poème» et tu pensais déjà au tableau d'Ariela, ta fille que tu as peinte, libre dans un champ de fleurs sauvages, après le cataclysme, avec toute la souffrance d'un père aimant dépouillé de la chair de sa chair. Ce jour-là, je ne savais rien de ton histoire et j'ai ajouté «non seulement je te comprends, mais je respecte ton choix». Nous nous sommes laissés, bien déçus l'un de l'autre. Moi, parce que je souhaitais que tu sortes de toi-même et toi, parce que tu t'étais apitoyé, mis à nu aux oreilles d'une inconnue qui voulait t'extirper ton Art-travail, aux profits d'autres artistes reconnus alors que tes toiles dormaient dans ton atelier, ou encore éparpillées chez des amis à qui tu les as confiées, au cours de tes différents pèlerinages à travers le monde.  Enfin, le temps passa et je ne pensais déjà plus à toi. Un mois plus tard, tu me rappelles et quelle joie de t'entendre me dire qu'après réflexion, tu as décidé de me montrer une couple de lithographies, en m'invitant à choisir celle qui me plairait.  C'est exactement ce que j'attendais de toi, que tu sortes de ta caverne, un simple geste d'ouverture même si on n'en connaît pas toute la portée. Tu acceptais de les sortir de l'ombre et de les montrer au grand jour. Dans quelles mains tomberaient-elles, te demandais-tu? Qu'importe leur destin, répondis-je puisqu'elles ne t'appartiennent déjà plus.  Certes, j'ai choisi le tableau le plus lyrique, celui d'Ariela. Mais voilà que ta générosité t'a poussé à me donner les deux. Nous nous sommes séparés ce midi-là, où nous nous étions rencontrés, à l'entrée du Complexe Desjardins, satisfaits de nous-mêmes. En nous dirigeant vers ta voiture, tu m'as suggéré d'aller visiter, un de ces jours, ton atelier temporaire, situé à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, tout près du célèbre Bistro à Champlain et tu as ajouté, ironiquement, le sourire en coin, j'espère que tu n'es pas jalouse car j'ai beaucoup d'amies femmes. Subjuguée, j'ai répondu naïvement, mais pourquoi me dis-tu cela? Nous reprîmes chacun notre chemin et tu me laissas en disant que tu allais faire encadrer ces toiles et que tu me les remettrais la semaine suivante.  Le jour où tu me les apportas au bureau, tu avais beaucoup marché depuis le stationnement, je t'ai fait asseoir dans la petite salle d'attente et t'ai invité à m'aider à indiquer un prix de vente sur chacune, affirmant mon ignorance comme marchand de tableaux, et à me donner les titres. Tu as entrepris d'en justifier chacun pour en accentuer le caractère très personnel, intime.  Humblement, je me suis assise à tes pieds, en position indienne, et j'ai prêté l'oreille d'un psy, un court laps de temps. J'ai vu dans tes yeux toute la douleur que je t'arrachais. Tu avais très chaud, les sueurs te dégoulinaient de partout et tu as demandé à boire. En me dirigeant vers la cuisine pour aller te chercher un verre d'eau, j'ai remarqué que mes collègues de travail de la gent féminine t'observaient à la dérobée. Certes, tu avais attiré leur regard par ton allure originale d'artiste décontracté et sans doute, réalisaient-elles, tout comme moi, que quelque chose se passait.  D'un pas plus léger, un peu moins oppressé, tu repartais. Nous étions à l'aube de l'été, et nous nous sommes donné rendez-vous à l'heure où les cafés-terrasses de la Sainte-Catherine sont bondés. Nous échangions très superficiellement, car le temps était compté et le geste de surveiller ma montre te coupait toute inspiration, j'attendais que le silence s'installe pour partir en coup de vent, en rageant parce que toi tu étais libre et moi prisonnière de mon travail de prolétaire, au jour le jour. Une fois vissée à ma chaise, je n'avais plus goût à rien, incapable de me concentrer, préférant rêvasser et maudire sur la vie si injuste, en pensant au prix à payer pour sa chère liberté. Quelle différence entre les destins. Nous avions pris l'habitude de nous rencontrer chaque semaine pour un café en changeant de terrasse à chaque fois, le temps de découvrir ce qui nous convenait le mieux pour un court monologue calculé. Notre choix s'est fixé sur le TNM, et c'est là, au restaurant où pourtant l'on mange si mal, que tu as commencé à me livrer, à chaque rencontre et entre deux bouchées, un chapitre de ton histoire. Nos rendez-vous devenaient de plus en plus excitants pour moi car j'avais droit à une heure d'intensité dramatique et j'ai toujours adoré le théâtre, de Sophocle à Brecht. Au troisième chapitre, en sortant, je te mis la main sur l'épaule comprenant maintenant pourquoi tu attirais tant les femmes. Elles devaient ressentir de la pitié pour ce malheureux petit garçon que le destin a dépouillé pour lui rendre son entière liberté dont, il m'a semblé, tu ne savais pas toujours quoi faire. «Quo Vadis, domine?» Un jour tu me proposas d'aller voir l'exposition Rodin à Québec et je m'en réjouissais car je trouve à cette ville un cachet poétique. Mais ma mère en me téléphonant ce midi-là ouvrit la porte à une réminiscence d'un passé douloureux, j'ai alors imaginé qu'elle me mettait en garde contre un éventuel «thanatos» où toi et moi, à des années différentes, avons échappé. J'ai aussitôt annulé notre projet. Je me demande encore parfois pourquoi je suis revenue dans cette vie et toi tu m'as avoué qu'étant athée, cela t'évitait d'approfondir ce genre de question. Au fil des rencontres, je devenais de plus en plus amoureuse, non de toi mais de ta liberté, celle du temps qui t'appartient et dont tu disposes à ta guise, enfin celle qui est réservée aux privilégiés, riches ou créateurs qui ont foi en leur étoile. Désormais je te laisse le loisir de tous tes départs et je n'attends plus que tu me téléphones entre les aéroports, même si le son de ta voix douce et sensuelle me manque. Seul l'imaginaire me permet de me rapprocher de toi, l'homme de mes fantasmes, car à mes côtés, tu es si nerveux et agité. Lors de notre dernière rencontre tu m'as révélé que j'avais les yeux d'un bleu mystique comme ceux de ta femme. Je t'ai trouvé si songeur et sombre que j'ai cru que tu allais me formuler une demande en mariage avant ton départ pour la France où tu t'arrêteras une semaine, le temps d'une visite attendue à ta vieille mère et d'un séjour chez une amie. Je te téléphonerai le soir précédant ton départ, et te dirai ces paroles, «Écoute bien, je sais où se trouve Ariela» et tu répondras spontanément, avec ton rire moqueur, «mais moi aussi je sais où elle se trouve ma fille.» Elle est folle cette femme, penseras-tu? Mais non, tu ne le sais pas puisque moi seule ai été informée par la source. Et tu répliqueras, «comme elle est drôle cette fille, ...dis-moi donc où  trouve-t-elle?» Et je dirai lentement, avec ma voix chaleureuse, pesant mes mots, eh bien elle est exposée à la Galerie Bernard Desroches. Et ravi, tu éclateras d'un rire quasi hystérique. Évidemment, on ne voyait pas Ariela du même oeil et ne parlait pas de la même réalité, esthétique ou plastique, car toi, tu la savais morte dans l'accident de voiture que tu conduisais, éclaboussée en un éclair avec sa mère, sa soeur et sa cousine; alors que moi, je la métamorphosais en objet d'art. Évidemment, je ne pouvais pas, sans te peiner, te raconter qu'elle a été vendue à l'encan, après le bazar, à un prix dérisoire et que j'en râlais parce que je ne m'étais pas permis de m'offrir ce «coup de coeur». Mais peut-être est-ce mieux ainsi car je n'aurais pas su t'aimer pour combler le vide de ton passé, celui de trois femmes réunies et la grâce de partager ce lourd fardeau. Et c'est pourquoi je te fuis, Raphi, mon ami, qui me fais penser à un «juif errant, banni de ses foyers».  J'ai peur de toi, tu es un caméléon, né le 15 août, même date que Napoléon.  Un vrai conquérant de tous les coeurs esseulés qui, au gré des rencontres, les renverse sur une toile blanche en exposant, dans une orgie de couleurs avec ta palette, chacune des parties du corps de la femme morcelée, visant ainsi à former et te rapprocher de ton oeuvre.  Impossible d'en faire une réplique identique, dis-tu, à bout de souffle, et pourtant j'extirpe cette souffrance et exprime mon impuissance. Il fallait que je laisse ma marque, en sol étranger, où seul, coupé de mes racines, mon Art peut transcender ce réel composé d'événements insolites et dont le seul but est de survivre.