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Cauchemard

Lise Brault  

Renfrognée sous les couvertures, encore emmitoufflée dans le sommeil, j'entrouvre un œil : il fait nuit. Quelle heure est-il? Mais... où suis-je donc? fis-je en ouvrant tout grand les yeux. Je ne reconnais pas cette pièce... Ceci n'est pas ma chambre! Je ne suis pas chez moi, ici!!!

En tendant l'oreille, je prends conscience d'un léger murmure dans la pièce d'à côté, une conversation discrète entre un homme et une femme, ponctuée de quelques rires. Seigneur! Où suis-je? Quel jour de la semaine sommes-nous?

Mon lit, situé au milieu d'une grande pièce, fait face à une fenêtre voilée de dentelle victorienne d'où pointe la lueur d'un réverbère. Dehors, je crois distinguer une rue tranquille, des trottoirs enneigés et quelques maisons unifamiliales. Dans quel quartier de la ville suis-je donc?

À ma droite, sur une table de chevet, une faible lampe éclaire la pièce et je vois épinglés au mur des dessins enfantins et une grande affiche de Carmen Campagne; par terre, quelques jouets traînent ici et là dont une poupée à moitié déshabillée et aux cheveux hirsutes; bref, on dirait une chambre d'enfant. À ma gauche, il y a une porte close qui donne vraisemblablement sur la pièce d'où proviennent les murmures. Mais où suis-je donc et comment ai-je abouti ici?

Je tente de saisir mes derniers souvenirs, celui de mon 55e anniversaire, la semaine dernière, la petite fête entre amis, avec les collègues de bureau. Que s'est-il donc passé depuis? On dirait que plus j'essaie de retrouver le fil de mes souvenirs, plus ils fuient.

Je repousse les couvertures afin de me lever et constate que je suis vêtue d'une légère jaquette de coton blanc à fleurs mauves - moi qui ne porte guère que de gros pyjamas de flanelle. Je tâte le tissus et aperçois mes mains : elles sont toute petites! Je me touche la poitrine : n'ai plus de seins! Seigneur, que m'arrive-t-il!!!

Oh, mon Dieu! Que faire? Dois-je sortir de la chambre et dire : " Bonsoir tout le monde! Comment allez vous? Euh, au fait, quelqu'un pourrait-il me dire ce que je fais ici? "

Sans doute suis-je devenue folle. Ou peut-être ais-je eu un accident? Ce doit être ça : j'ai eu un accicent, je suis morte et suis passée de " l'autre bord ". Alors, est-ce comme ça, de " l'autre bord "? Je me suis souvent imaginé la mort comme un grand vide, le sommeil profond, la noirceur éternelle; mais pas un tel pastiche de réalité! Non, il y a sûrement une explication plus logique...

Et si je restais au lit jusqu'à ce que quelqu'un vienne vers moi? C'est que je n'aime pas tellement les surprises... Alors, si j'allais mettre l'oreille près de la porte, peut-être reconnaîtrai-je ces voix?

Sur ce, je me glisse hors du lit et... bang! je me retrouve par terre sur le fessier. Aye! Qu'il est haut, ce lit! Ce n'est qu'en me relevant que je constate l'ampleur de la situation : le matelas arrive à la hauteur de mon torse, j'ai à peine la taille d'une fillette de cinq ans! Je me regarde les pieds, soulève le pan de ma jaquette et aperçois mes jambes : deux petits membres maigrichons!

Oh, comme je me sens légère tout d'un coup. J'ai la tête qui tourne; serait-ce l'effet de l'adrénaline? En relevant les yeux, j'aperçois au fond de la pièce un petit bureau couvert de babioles. Je m'en approche et, à la hauteur de mon nez, j'y aperçois la photo encadrée d'une fillette aux yeux bleus et aux boucles blondes toutes frisées. Elle serre dans ses bras un ourson en peluche et sourit à la caméra. Sous la photo, quelqu'un a écrit 'Josianne et Câlinours'.

Sur le bureau, une glace me renvoie l'image de la petite tête frisée de la photo. Je grimpe sur une chaise pour m'y voir au grand complet et m'approche de la glace. Je me regarde intensément, sors la langue, fais une grimace, me touche le visage, et le petit personnage en face fait de même. C'est moi, ça? Mais je n'ai jamais eu ni les yeux bleus, ni les cheveux blonds frisés!

Un détail dans le miroir attire toutefois mon attention : je vois que je porte au cou une chaînette, un pendentif avec mon signe astrologique. Je me tâte le cou et reconnais, en effet, le bijou que m'a offert mon mari en cadeau d'anniversaire il y a à peine une semaine. Je ne serais donc pas complètement folle, songeai-je avec soulagement, quoique doublement troublée.

Je redescends par terre, ferme les yeux et, comme une incantation, je me répète intérieurement : je m'appelle Lise, j'ai cinquante-cinq ans, j'ai les yeux et les cheveux bruns. Je suis mariée, je suis secrétaire de métier et je demeure au…

Oh! fis-je en rouvrant les yeux, j'ai sûrement des papiers qui prouveront mon identifé. Je fouille la pièce des yeux : où sont donc passés mes vêtements, mon manteau, mon sac à main? Mon porte-feuille, mes cartes de crédit…

Panique!!!

Soudain, comme la foudre, quelqu'un fait brusquement la lumière. Dans le cadre de la porte apparaît une jeune femme dans la vingtaine qui, mains sur les hanches, me fixe d'un air sévère en fronçant le sourcil :

- Josianne! Que fais-tu encore debout à cette heure-ci! dit-elle. Ne t'ais-je pas dit cent fois de ne pas te relever une fois couchée? Moi qui prends la peine de te raconter de belles histoires pour t'aider à t'endormir, c'est comme ça que tu me remercies? Allez, ouste, au lit. Et plus vite que ça ou c'est ton père qui va y voir.

Le moment étant mal choisi pour entamer la discussion, je prends docilement le chemin du lit et y grimpe tant bien que mal, sous le regard de la dame qui ne me quitte pas des yeux.

Une fois sous les couvertures, je décide de jouer le tout pour le tout et risque une question :

- Maman, dis-je, tu veux bien me raconter une autre histoire?

- Oh, mais tu es culottée, hein?  Non seulement tu n'es pas sage, mais tu voudrais une histoire en plus?

Hochant la tête, toutefois, son visage se détend. Elle éteint la lumière blafarde au plafond et vient s'asseoir sur le rebord du lit.

- D'accord, dit-elle en me bordant, mais à condition que tu promettes de dormir bien sagement ensuite, n'est-ce pas?

Elle se penche et ramasse Câlinours qui gisait quelque part sur le plancher. Elle le secoue pour le dépoussiérer et le glisse sous les couvertures à mes côtés puis commence son récit :

- Il était une fois un petit chaperon rouge…

Elle s'arrête soudain et me regarde étrangement.

- Oui? fis-je, allez, continue.

Elle avance la main vers ma poitrine.

- Mais... où as-tu pris ce pendentif? demande-t-elle en le retournant entre ses doigts.

- Euh... je l'ai trouvé dehors, sur le trottoir, mentis-je.

- Sur le trottoir? Mais faut jeter ça tout de suite! C'est sale. Allez, dit-elle en tentant de le passer par-dessus ma tête, enlève-moi ça.

- Non! Non! NON!!! dis-je en repoussant sa main de toutes mes forces.

- Ok, ok, ne t'énerve pas! Mais ne le met surtout pas à ta bouche, t'as compris? Dieu sait où il a traîné, ce truc.

Elle allait reprendre reprend son récit quand tout à coup, elle se lève et recule, presque en titubant.

-  Seigneur... baltuetie-t-elle en mettant la main à sa bouche, une main que je crois voir trembler. Attends-moi une minute, ajoute-t-elle en bondissant hors de la pièce.

Je l'entends déguerpir puis se mettre à crier comme une hystérique tandis qu'une voix d'homme tente de l'apaiser.

- Mais qu'est-ce que tu as, mon amour? dit-il.

- Ce n'est pas notre fille!!! Ce n'est pas Josianne!!! s'écrie-t-elle.

- Voyons, chérie, mais qu'est-ce qui t'arrive, mon chou? 

- Je t'assure que ce n'est pas Josianne! crie-t-elle. Va la voir, constate par toi-même, supplie-t-elle. Ce n'est pas notre fille qui est couchée là, j'en suis sûre!

- Viens, mon ange, viens te reposer un peu. Tu es très stressée ces temps-ci, tu le sais... Allons, viens faire un petit somme et je vais m'occuper moi-même de la petite.

- Je t'assure que ce n'est pas Josianne!!! C'est dans son regard! étouffe-t-elle dans un sanglot.

Les entendant s'éloigner, j'en profite pour sauter hors du lit et enfile une paire de petites pantoufles blanches que je trouve par terre. Je sors de la pièce et me retrouve dans un vestibule. Je regarde à droite, à gauche : la voie est libre. Vite, je repère la sortie et m'enfuis dehors à toutes jambes. Je vais héler un taxi, allonger le pouce, faire n'importe quoi pour rentrer chez moi au plus sacrant.

Sans regarder derrière, je cours à en perdre haleine, saute par-dessus un banc de neige et atterris au milieu de la rue quand soudain, deux phares s'abattent sur moi et... plus rien.

*   *   *

 Ici Radio-Canada. Bonsoir, mesdames, messieurs. Aux nouvelles ce soir: un triste accident s'est produit hier soir qui a failli causer la mort d'une fillette de cinq ans dans le quartier Outremont. Les parents demeurent vagues quant aux motifs qui ont poussé la petite à s'enfuir du domicile familial en pleine nuit. Selon un témoin, elle se serait précipitée au milieu de la chaussée et aurait été heurtée par une automobiliste. La conductrice, une dame dans la cinquantaine, a subi quelques blessures à la tête mais demeure dans un état stable. "

Juchée au plafond, une télé joue en sourdine dans une chambre d'hôpital où une dame dans la cinquantaine repose, endormie, le front couvert de pansements. À son chevet, son conjoint lui tient la main, guettant le moindre signe de vie. Au pied du lit, une infirmière jette un coup d'oeil à son dossier.

- Soyez sans crainte, dit-elle, votre femme va s'en sortir. Le médecin dit qu'elle gardera bien quelques cicatrices mais elle s'en tirera. Aucun organe vital n'a été touché, même pas les yeux.

- Merci, garde, dit l'homme.

- Elle l'a échappé belle, hein? Sa tête a traversé le pare-brise lorsqu'elle a freiné. Elle ne portait pas de ceinture de sécurité, n'est-ce pas?

- C'est fort possible, dit le type, elle oubliait souvent d'attacher sa ceinture. Dites-moi, garde, dans combien de temps croyez-vous qu'elle pourra sortir d'ici?

- Oh, une semaine ou deux, tout au plus. Elle est présentement sous sédatifs mais lorsqu'elle reprendra connaissance, elle se remettra vite d'applomb, vous verrez. Il faudra toutefois éviter trop de détails au sujet de la fillette; du moins, pendant les premiers jours.

- Bien sûr. À propos, comment va la petite?

- Une légère fêlure à la jambe droite et quelques ecchymoses à la hanche. Soyez tranquille, elle s'en sortira, elle aussi. Le banc de neige où elle a été projetée a grandement amorti le choc. La Providence y est sûrement pour quelque chose, si vous voulez mon avis.

*   *   *

Quelques heures plus tard, j'ouvre les yeux et aperçois mon conjoint à mon chevet. Les yeux dans l'eau, il s'efforce de sourire et me tient la main si fort qu'il me fait mal. L'infirmière est repartie avec ses dossiers et nous sommes seuls.

- Dieu merci, tu es vivante, dit-il en me caressant la joue.

- Oh, chéri, soupirais-je en me remémorant peu à peu les événements. C'est terrible... je... je roulais paisiblement quand tout à coup, j'ai vu surgir devant moi une fillette en jaquette de nuit qui courait à toutes jambes. J'ai eu beau freiner mais... tout s'est passé si vite...

- N'y pense plus, mon amour. Tu es en vie et c'est tout ce qui compte.

- Comment va la petite Josianne?

Il allait répondre mais recule en arrondissant les yeux.

- Comment diable sais-tu son nom?

- Elle est vivante, n'est-ce pas? dis-je.

- Oui, oui, elle n'a que quelques égratignures... Mais comment...

- C'est une longue histoire, coupai-je en fermant les yeux. Je te la raconterai un jour.

Une semaine plus tard, quelques pansements en moins et une migraine en sus, je suis libérée de l'hôpital et mon premier désir est d'aller retrouver la petite Josianne. J'apprends qu'elle séjourne à l'Hôpital pour enfants. Vite, je me rends au grand magasin le plus proche, repère le rayon des jouets et en ressors avec le plus gros Câlinours des étalages.

- Inutile de l'emballer, mademoiselle!

J'arrive à l'hôpital, me renseigne sur le numéro de chambre, monte au 12e et pousse la porte entrebaillée. Tout au fond de la pièce, j'aperçois dans un grand lit la petite tête bouclée qui dort paisiblement. L'heure des visites venant à peine de commencer, les parents ne vont bientôt plus tarder à arriver. Je ne me sens pas encore assez d'aplomb pour les affronter, alors je dois faire vite.

Sur la pointe des pieds, je m'approche du lit et reconnais par terre les petites pantoufles blanches, maculées de boue. Je contemple longuement la frimousse rose endormie et délicatement, je soulève la couverture et y glisse tout doucement Câlinours.

En silence, je fais mes brefs adieux à Josianne et retourne vers la sortie quand tout à coup, une petite voix derrière moi fait :

- Oh, Câlinours!

Je fige sur place.

- Hé, madame! fait la petite voix.

Je me retourne et la vois qui me fait des 'bye-bye' de sa petite main. Je lui souffle un baiser en lui souriant.

- Regardez comme il a grossi, Câlinours, fait-elle en l'entourant de ses bras.

- Oui, dis-je, il a bien grandi, en effet.

- Attendez, ne partez pas, dit-elle en posant Câlinours à ses côtés. Elle tâtonne son cou et me tend sa chaînette.

- Tenez, dit-elle.

Je suis sidérée. Je m'approche du lit et, d'une main tremblante, je saisis le pendentif.

- Merci, mon ange. Mais dis-moi, où as-tu pris ce bijou?

- Oh, c'est papa qui me l'a offert en cadeau d'anniversaire. Mais vous pouvez le garder.

- Tu es très généreuse, tu sais, dis-je en m'efforçant de sourire. Mais pourquoi me le donner?

- Il est à vous, non?

" Seigneur! Voilà que ça recommence... " songeai-je en fermant les yeux tandis qu'une voix nasillarde dans l'intercome retentit dans le couloir, me ramenant à la réalité. Vite, je dois m'éloigner d'ici avant que les parents n'arrivent.

Tendrement, je caresse la petite tête bouclée, pose un baiser sur son front et me dirige vers la sortie. Me retournant une dernière fois, je vois Josianne qui, serrant Câlinours contre elle, suce son pouce et me fait des  " bye-bye " de ses doigts libres.

Encore sous le choc, je sors de la chambre et me dirige vers l'ascenseur comme une automate. Les portes s'ouvrent et un jeune couple en sort : une dame dans la vingtaine que je reconnais sur-le-champ. Son mari, qu'elle tient au bras, ressemble en tous points à mon conjoint mais en plus jeune. Trente ans plus jeune.

- Vous montez, madame? fait derrière moi un infirmier qui attend pour s'engager dans l'ascenseur.

- Oh, pardon, dis-je en avançant péniblement.

Les portes se referment et l'ascenseur entame une descente sans fin où je sombre de plus en plus profondément dans la folie.