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Chez le boucher

Lise Brault  

 Le boucher coupe la viande en sifflotant derrière son comptoir et Marilou, vingt-trois ans, attend patiemment.  Il entasse de la chaire crue sur une feuille de papier ciré qu'il envoie choir sur le plateau de la balance.  Fronçant les sourcils comme font les myopes, il dit : « Ça fait deux kilos et ...quelques grammes ».

 Elle avait demandé deux kilos, pas un gramme de plus mais elle se tait.  À quoi, bon, pense-t-elle, ils sont tous pareils, ces bouchers, des profiteurs.  Et puis je ne saurais dire pourquoi, mais ils ont presque tous cet air macho, arrogant et sanguin.  Pas surprenant lorsqu'on grignote de la viande crue à longueur de journée... Et quels flirts, par-dessus le marché!

 Non, mais vous n'avez jamais remarqué l'air satisfait avec lequel ils vous appellent « ma p'tite dame » et vous lancent des oeillades en brandissant leurs couteaux à vous dépecer les scrupules en un tour de main?  Et ils poussent l'insolence jusqu'à faire du charme à ces vieilles dames qui roucoulent comme des écolières.  Ah, décidément, Marilou trouve ça choquant.  Elle se jure que même lorsqu'elle sera vieille et qu'aucun homme ne la convoitera, jamais elle ne se laissera prendre à ce jeu indécent.  Elle ne veut tout simplement pas de cette complicité gna-gna entre « madame et son boucher ».

 Affairé, le boucher emballe le biftek, retire le crayon derrière son oreille et griffonne le prix sur le paquet.  Avec le sourire triomphant du perstigitateur (ta-da!) il lance sur le comptoir le paquet ficelé qu'elle attrape au vol et elle le remercie froidement.  Puis elle tourne les talons en direction du comptoir-caisse lorsque soudain, son coeur s'arrête et la cloue sur place : elle aperçoit, devant le comptoir-caisse, Maurice, son ex-ami de coeur qu'elle avait lâchement abandonné il y a trois ans sans lui fournir d'explications.

 D'instinct, elle recule et (Dieu soit loué) il ne semble pas l'avoir remarquée.  Vite, elle fait demi-tour et se retrouve nez à nez avec l'air bébête du boucher qui croit qu'elle a oublié quelque chose.  Gênée, elle force un rictus et fonce tout droit vers l'arrière de l'épicerie.  Elle se cache entre deux rangées des conserves et fait semblant d'en lire les étiquettes.

 Maurice, un natif du Scorpion, sombre, trapu et bien en chair, cachait derrière des airs bonhommes un tempérament violent qu'elle n'a que trop connu lorsqu'il avait un peu bu.  Elle, née Balance, n'avait jamais su dire les choses rondement, surtout lorsqu'elle voulait mettre fin à une relation.  Et c'était bien là le drame de sa vie.

 Après six mois de fréquentations, elle n'avait jamais trouvé le courage de lui avouer qu'elle ne l'aimait pas.  Ne voulant pas provoquer de drame, elle remettait toujours au lendemain l'annonce de la rupture, sans se douter de l'attachement profond qu'elle faisait naître en lui pendant tout ce temps.  Et le jour où il lui avait parlé mariage, elle avait franchement paniqué.  Elle ne se voyait vraiment pas partager sa vie avec cet hurluberlu qui l'amusait, certes, mais qu'elle ne considérait tout compte fait que comme un bon amant.

 Mine de rien, elle était rentrée chez elle ce soir-là, comme après chaque rendez-vous, mais avec la ferme intention de ne plus le revoir.  Elle était déjà allée trop loin et elle le savait.  Mais craignant une scène de violence dont elle le savait capable lorsqu'il se sentait trahi, elle avait décidé de disparaître en douce, espérant qu'il oublierait.  Au pire, il la maudirait mais la laisserait tranquille et l'oublierait. Mais la lâcheté de son geste la culpabilisait toujours, surtout lorsqu'elle se remémorait l'incident de l'appartement...

 Depuis leur dernier rendez-vous, Marilou n 'avait plus répondu aux appels répétés de Maurice, qui avait tôt fait de comprendre la situation.  Incapable de supporter un jour de plus la sonnerie infernale qui la harcelait et retentissait sans arrêt, avait dû faire changer son numéro de téléphone.  Et chaque fois qu'elle sortait de chez elle, elle craignait de le retrouver sur le pas de sa porte, exigeant des explications.

 Un mois plus tard, un vendredi soir où elle venait de rentrer du bureau, on sonna à la porte.  Comme elle habitait au premier, elle prenait mille précautions et vérifiait toujours dans l'oeil magique pour voir qui sonnait avant d'ouvrir.  Comme le vieux parquet de bois craquait bruyamment et trahissait sa présence, elle enleva ses souliers et s'approcha lendement de la porte.  Soulevant le clapet de l'oeil magique, elle aperçut la nuque de Maurice qui attendait sur le seuil.  Cela devait bien arriver un jour et elle le savait.  Retenant son souffle, elle referma doucement le clapet puis son coeur se mit à battre si fort qu'elle crut qu'il allait l'entendre de l'autre côté de la porte.

Mais elle ne trouvait toujours pas le courage de lui ouvrir et n'osant plus bouger, elle espérait qu'il ferait demi-tour.  Mais c'était bien mal juger ce Scorpion qui n'était pas du genre à capituler si facilement.  N'obtenant pas de réponse, il sonna à nouveau puis frappa violemment la porte à plusieurs reprises.  Marilou se sentit défaillir.

 Après des minutes interminables, elle entendit ses pas s'éloigner.  Soulagée, elle courut à la fenêtre du salon pour le voir aller.  Mais au lieu de repartir, il contournait l'appartement et se dirigeait tout droit vers l'arrière.  Elle se souvint avec angoisse qu'elle ne verrouillait pas la porte du balcon arrière parce que le verrou, de toutes façons, ne fonctionnait qu'une fois sur deux.

 Prise d'épouvante, elle courut quand-même à l'arrière, enclencha le verrou et déguerpit se réfugier au salon d'où elle était partie.  Elle se blottit en foetus sur le sofa et écouta le fracas de la poignée de porte à laquelle il s'acharnait comme un démon.  Comme il ne connaissait pas la défectuosité du verrou, elle espérait qu'il lâcherait prise aux premiers signes d'insuccès.  Mais s'il insistait, s'il réussissait à entrer, elle était faite comme un rat.

 Elle avait pensé fuir par la porte de devant, mais elle risquait de se retrouver nez à nez avec lui.  Comme une petite fille, elle courut à sa chambre se réfugier au fond du garde-robe et en ferma la porte.  Recroquevillée dans le noir, assise sur un tas de souliers, elle enfouit sa tête dans les manteaux tandis que le vacarme persistait à l'arrière.  S'il réussissait à entrer, il ne penserait peut-être pas à fouiller le garde-robe.

 Après ce qui lui sembla une éternité, le bruit cessa enfin.  Le verrou avait-il cédé?  Si c'était le cas, Maurice était peut-être en train de fureter dans l'appartement.  Assourdie par les battements de son coeur fou, elle n'arrivait même plus à écouter.  Et puis elle étouffait, dans ce trou.  Ne pas savoir devenait insoutenable. 

 Elle entrouvrit donc la porte du garde-robe tout doucement.  La noirceur était tombée et envahissait la maison ; un silence total régnait et c'était bon signe.  Elle sortit, respira un grand coup et se dirigea sur la pointe des pieds vers l'arrière.  Risquant un coup d'oeil en direction du balcon, elle constata que Maurice n'y était plus.  Elle revint doucement vers la porte avant et regarda dans l'oeil magique.  Elle ne vit personne.  Pour se rassurer, elle regarda à nouveau et cette fois, elle aperçut tout en bas la fameuse crinière noire : bon sang, il était assis par terre!  Sans doute avait-il conclu qu'elle n'était pas encore rentrée du travail et il allait l'attendre.

 Traquée comme un animal dont le seul salut est de figer sur place, elle n'avait d'autre choix que de rester immobile jusqu'à ce qu'il s'en aille.  Et s'il était là pendant des heures?  Il fallait à tout prix qu'elle trouve quelque part où s'asseoir.  Pour éviter de faire craquer le parquet, elle rempa donc jusqu'au divan et s'y allongea laborieusement. Connaissant la patience de son prédateur, l'attente risquait d'être longue mais elle avait l'avantage du divan.  Épuisée, elle ferma donc les yeux et se résigna à attendre, toute la nuit s'il le fallait.  Puis elle sombra peu à peu dans un sommeil agité et qui devint de plus en plus profond, semblable à celui des épileptiques après une crise.

 Lorsqu'elle se réveilla trois heures plus tard, c'était la nuit et elle avait un affreux mal de tête.  Son premier geste fut d'aller vérifier l'oeil magique à la porte avant.  Il n'y était plus!  Elle courut vers l'arrière en direction du balcon : il était vraiment parti!  Elle pouvait enfin respirer.  Et pour la première fois de la soirée, elle alluma une lampe, se prépara une tisane, prit un bain chaud et alla se mettre au lit.

 C'était il y a trois ans.  Et jamais plus après cet incident elle n'avait revu Maurice.  Et voilà que dans cette épicerie, traquée derrière des étalages de conserves, elle se retrouve aujourd'hui en train de revivre le cauchemard.

 Quelques minutes s'étant écoulées, elle hasarde un coup d'oeil en direction du comptoir-caisse et constate avec soulagement que Maurice n'y est plus. Elle s'approche du comptoir, paie sa commande d'épicerie et se dirige vers la sortie en regardant à droite et à gauche.  Hésitante, elle ne se rend pas compte qu'elle bloque la sortie et elle tarde à pousser la porte.  Un client qui arrivait par derrière allonge le bras pour l'aider.

 — Bonjour, dit la voix caverneuse.  Je croyais t'avoir reconnue tantôt mais je n'en étais pas sûr.  Comment vas-tu, Marilou ?

 Maurice la regarde droit dans les yeux avec un sourire malicieux et lui montre toutes ses dents.