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Au clair de la Lune

Lise Brault  

C'est juillet et ils roulent tous deux en direction des plages ensoleillées du bord de la mer.  Sûr de lui et de ses cinq pieds onze, arborant une moue arrogante qui n'a d'égal que l'impertinence de ses dix-huit ans, il conduit en silence tandis qu'elle, caressant nerveusement sa crinière frisée, regarde défiler le paysage par sa fenêtre.  Elle a seize ans et son petit coeur lunaire bat la chamade car ce soir, elle en est sûre, ce sera la première fois.

À mi-chemin, ils font une halte dans un motel pour y passer la nuit.  C'est un de ces motels à bon marché qui offrent en prime des films pornos.  Et elle déteste les films pornos.  Ils la mettent mal à l'aise.  Pour tout dire, elle ne peut admettre que ce qui s'y passe ressemble en quoi que ce soit à leur intimité.  Mais ne voulant pas passer pour une Sainte Nitouche, elle dissimule sa gêne et espère du fond du coeur qu'il fera preuve de délicatesse.

Dès leur entrée dans la chambre, il s'empresse d'allumer la télé.  Pressentant le drame, elle simule la fatigue, baille bruyamment, se met au lit et feint de s'y endormir.  Puis elle entend l'inévitable — une musique sirupeuse, des soupirs saccadés, des grognements et une une voix de femme qui geint sans arrêt " non-non-non chéri, arrête, tu me fais mal ".  Et ça dure comme ça pendant ce qui lui semble une éternité.  Alors là, c'en est assez.  Elle le sent baver à ses côtés et n'a qu'une envie, celle de crier " Non, n'y pense même pas!  Surtout, ne me touche pas! ".  Mais partagée entre la colère et la pudeur, elle ne sait que s'enfoncer de plus belle sous les couvertures, espérant naïvement qu'il l'épargnera.

À la fin du film, il éteint la lampe de chevet, se blottit sous les draps et commence à la caresser dans le noir.  Il insiste tant et si bien qu'elle doit rouvrir les yeux.  Elle a peine à croire que ce compagnon, cet ami, ose se servir d'elle de la sorte.  N'est-elle à ses yeux qu'un simple réceptacle?  N'a-t-il pas la moindre idée de ce que ressent une femme le premier soir ?  Les caresses ont beau être voluptueuses, tout son être crie au viol.  Et pendant les brefs instants que dure le cauchemard, elle crie intérieurement à en s'en fendre l'âme.

Une fois la tempête apaisée et comme si de rien n'était, il lui bécote le bout du nez, lui tapote amicalement l'épaule, lui tourne le dos puis s'endort paisiblement.  Bouleversée, déchirée et incapable de fermer l'oeil, elle se pose éperdument mille questions. Pourquoi donc me suis-je tue?  Ai-je peur que mes sentiments ne soient pas justifiés?  Suis-je trop pudique?  Enfin, le fossé entre l'homme et la femme est-il être si grand?

Le lendemain matin, ils continuent de rouler en direction des plages et pendant qu'il conduit, elle regarde ailleurs pour dissimuler les larmes qui lui montent aux yeux toutes les dix minutes.  Loin des siens, de sa meilleure amie qui lui avait fait des sourires complices lors de son départ, elle se sent bien seule à présent.  Et surtout, elle sent que quelque chose de fragile, d'irrémédiable en elle s'est cassé à tout jamais.

* * * * * * * * * * * * *

À la nuit tombée, ils marchent sur la plage, au clair de lune, main dans la main comme dans les romans.  C'est une nuit magique : le sable sous leurs pieds nus est encore tiède et un vent chaud caresse leurs moindres mouvements.  Dans la noirceur, ils devinent plus qu'ils ne voient l'ombre de couples discrètement enlacés ici et là sur le sable, agglutinés et s'abandonnant au grand élan universel.  Puis la lune se cache derrière un nuage, un vent humide s'élève et l'odeur poivrée des algues l'assaille et lui rappelelle cette phrase de Léo Ferré qui disait " les culottes des femmes, ça sent la mer ".  Prise d'une nausée aussi soudaine qu'inexplicable, elle s'arrache violemment de son compagnon et s'enfuit en sanglots, la rage au coeur.