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L'ARRIÈRE-SCÈNE

Oriane Des Roches 

Tout lui paraissait merveilleux le premier jour où elle mit les pieds derrière les rideaux de la scène pour accomplir un geste humble que son travail lui réclamait et qui paraissait à ceux qui la regardaient de haut, bien anodin.  Elle se devait de faire avancer, au moment opportun, les jeunes choristes dans les coulisses pour qu'ensuite ils prennent place sur la scène. Éliza-Anne se plaisait dans le milieu artistique car il lui semblait qu'elle contribuait à mettre en lumière la magie du spectacle qui la rendait joyeuse. Elle vivait dans un état d'allégresse qui lui conférait une sorte d'auréole comme l'artiste lui-même brillant de tous ses feux une fois projeté corps et âme sur scène, enveloppé des rayons incandescents émis par les projecteurs.

Parfois, elle s'interrogeait et se demandait pourquoi elle restait dans l'ombre et n'avait pas droit au bonheur. N'avait-elle pas toujours rêvé d'être une artiste, tout comme beaucoup de jeunes choristes avec leur mince filet de voix, rêvaient secrètement de rencontrer leur Ange(et)l'île. Un jour elle décida d'approfondir la question. Aussi, chaque matin, avant d'aller exécuter son travail, elle méditait quelque temps afin de se préparer physiquement et mentalement à affronter ces gens talentueux venant d'un autre milieu social, mieux nanti et protégé de surcroît, les winners comme on les appelait, et d'où elle se savait exclue.

Pour bien accomplir son travail, elle se devait d'être en harmonie d'abord avec elle-même, de sentir sa propre valeur.  Elle avait découvert par hasard, en se rendant à la salle de bain réservée aux choristes, que l'éclairage n'était pas le même que celui de la salle de bain commune réservée aux passants, le long des couloirs. Sans doute plus coûteux, ce type d'éclairage apaisant émettait son propre rayonnement, tout comme chaque être, et permettait de faire ressortir non pas les défauts ni les traces de fatigue, mais plutôt son intériorité, celle du cœur et de l'âme. De jour en jour, ce geste fidèle et répétitif lui permettait de renforcir sa propre image de soi, bien au-delà du monde superficiel, des apparences, ce qui la faisait se sentir sur la même longueur d'ondes que les artistes pour qui elle se dévouait depuis plus de dix ans.

Prise de curiosité, un beau matin, elle voulut pénétrer dans les lieux privilégiés où l'artiste se retire avant et après sa performance, une loge.  Pour ce faire, elle devait transgresser les règles de l'art puisque chaque porte ne s'ouvrait qu'à l'aide de la combinaison gagnante. Spontanément, elle alla trouver le gardien de sécurité un peu blasé qui attendait désespérément de prendre sa retraite et, avec ses talents de comédienne persuasive, lui expliqua qu'elle se sentait mal et aimerait se reposer quelques minutes dans la loge située au fond de la salle. Elle voulait connaître non pas la clé mystérieuse du succès mais plutôt se recueillir, en s'entourant des vibrations positives laissées par tous ces gagnants venus de tous les océans. Elle l'obtint sans difficulté car elle reconnaissait dans cet employé subalterne, son propre état de désespoir, celui d'être prisonnier d'un travail routinier qui, au fil des ans, l'avait usé, achevé. N'ayant plus l'âme au boulot, ils n'avaient donc plus rien à perdre, ni l'un ni l'autre.

Quelle surprise l'attendait… Au bout de cinq minutes, entourée de son halo, elle entendit quelqu'un ouvrir la porte.  Figée, elle resta dans sa position méditative, immobile, assise dans le fauteuil placé face au piano. À son grand étonnement, elle vit apparaître le Maestro qu'elle allait déloger sans le savoir.

    - Désolée, dit-elle, je ne savais pas que c'était votre loge privée.

    - Lui : « Non, ne vous dérangez pas, je vais aller ailleurs ».

    Un peu confuse par sa réaction, elle reprit :

    - mais non, mais non, restez, je partais justement, rétorqua-t-elle. Oh là, fais gaffe!!!, se murmura-t-elle.

Les jours passèrent, un peu inquiète, elle s'attendait tôt ou tard à se le faire reprocher par l'administration, bien que son acte un peu osé, n'avait rien de criminel. Eh bien, ce fut vite fait par voie de memo interne et elle se sentit soulagée. Désormais, toute porte était bloquée. Il ne lui restait plus qu'à attendre celle de la grande libération qui d'ailleurs, n'allait pas tarder.

Une nuit, elle fit un rêve impressionnant et prémonitoire.  Elle aperçut des cadeaux emballés, déposés sur son bureau et parmi eux, elle remarqua un saphir ultra brillant.  Aussitôt, une collègue entre et s'empare du précieux objet en lui débitant qu'elle s'était trompée et que ce n'était pas pour elle. Elle le reprit à une vitesse folle et alla le déposer sur le bureau de la nouvelle recrue, nommée sa supérieure. Elle pressentait depuis plusieurs mois son licenciement suite à la restructuration. C'était affaire de temps. Ce rêve est survenu la nuit qui a précédé la fatale vérité à laquelle elle allait être confrontée.  Tout était fini avec ce milieu qui l'avait nourrie dans tous les sens du terme. Ce rêve lui apparaissait comme une révélation, cette pierre bleutée et lumineuse symbolisait pour elle l'accomplissement, la joie. On dit que les bouddhistes l'utilisent dans leur méditation.  Elle avait donné ce qu'elle avait à donner et plus aucun jus ne pouvait être davantage extirpé. Elle avait atteint son degré de maître dans l'art de se dévouer aux autres artistes. Ses gammes étaient terminées et elle savait qu'elle ne pouvait pas monter plus haut. De toute façon, elle n'avait plus l'énergie nécessaire pour lutter contre des forces opposées. On la libérait enfin de sa prison.  Du coup, la réussite, cette chimère, perdit de son éclat et cessa d'être une obsession car elle comprenait qu'en puisant à la source de la vraie lumière qui est accessible à chacun, il lui suffisait d'émettre son propre rayonnement intérieur et de le pousser au plus haut degré de perfection, sans forcer le destin, pour connaître la paix intérieure. Le rideau est tombé. Désormais, il lui faut se relever et faire face à son alter ego.  Eliza-Anne, qui êtes-vous?.