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À la guerre comme
à la guerre

Lise Brault  

Il était une fois un tout jeune gouverneur qui avait hérité du royaume richissime de son père, acquérant par le fait même des privilèges auxquels le commun des mortels ne pouvait que rêver.  On lui avait toutefois inculqué de solides principes humanitaires et sa magnanimité, qui était vite devenue légendaire, compensait bien pour ses quelques manquements à la modestie.  Par exemple, le jeune homme n'hésitait jamais à venir en aide aux démunis, dispensant des vivres aux affamés, appuyant financièrement telle ou telle entreprise en détresse, allant parfois même jusqu'à fournir des armes à qui voulait défendre une cause qu'il considérait juste.

 Comme la plupart des gens bien nantis, il pouvait se permettre de penser loisirs et qualité de vie alors que les trois quarts du peuple, pauvres et épuisés par la course à la survie, arrivaient à peine à maintenir la tête hors de l'eau.

 Évoluant à l'écart du prolétariat, le jeune gouverneur écoutait tout un chacun qui, à force de lui répéter qu'il était juste et bon, le convainquirent de sa grandeur d'âme.  Tant et si bien qu'il en vint à se considérer comme le sauveur de son peuple et défenseur de la démocratie.

 Ses troupes venaient-elles de remporter une victoire qu'on s'empressait d'en faire une épopée qu'on qualifiait de Triomphe du bien contre le mal.  Et le peuple, qui avait pourtant payé de son sang, acclamait le gouverneur avec grand tapage pour rendre hommage à son génie militaire.

 La seule vue du drapeau vainqueur suffisait à gonfler les coeurs d'un nationalisme peu commun.  On s'inspirait des exploits de ses vaillants combattants pour écrire des livres et des scénarios de films où, immanquablement, un personnage invincible, fort, mâle et courageux émergeait et triomphait de l'ennemi.  Était né le culte du héros et notre gouverneur était celui de l'heure.

 La grande majorité des gens du peuple, bien que pauvres, acceptaient leur sort avec philosophie et se réjouissaient sincèrement des succès du gouverneur.  Après tout, disait-on, on ne pouvait reprocher à quiconque d'être né sous une bonne étoile.  Toutefois, une infime minorité d'entre eux qui ne partageaient pas cette philosophie et digéraient mal le pouvoir absolu du petit blanc-bec commencèrent peu à peu à se réunir clandestinement, supputant leur vengeance.

 Croyant naïvement en l'admiration générale, le jeune gouverneur se laissait porter par la gloire et les hommages.  N'ayant jamais été à la merci d'un plus puissant que lui, il était loin de se douter qu'on pût l'envier, ou encore que certaines factions disaient ce qu'il aimait entendre uniquement parce qu'il était détenteur du fameux pouvoir.

 On l'avait bien mis au courant de quelques fanatiques qui, disait-on, étaient concentrés dans un quartier pauvre et obscur au pied d'une montagne, criaient à l'injustice et invoquaient la vengeance divine.  Mais ne croyant nullement qu'une poignée d'illuminés puissent mettre ses propres assises en danger, le jeune leader balayait distraitement les rumeurs du revers de la main.  Au pire, il allait envoyer ses troupes sur place et réglerait les problèmes en un tournemain.

 Pourtant, un jour, un traître s'immisça dans ses écuries et y mit le feu avant d'y enfermer une demi-douzaine de ministres qui s'apprêtaient à partir à la chasse, les tuant tous sans exception.  L'auteur du crime avait poussé l'audace jusqu'à revendiquer l'attentat puis s'était réfugié au creu d'une grotte bien gardée, disait-on, au pied de la fameuse montagne qui surplombait le quartier maudit.

 Jamais, dans l'histoire du royaume, l'ennemi n'avait osé attaquer les quartiers généraux du gouverneur et quand celui-ci apprit le triste sort de ses six compagnons, il en fut terrassé.

 « Qu'ai-je donc fait pour qu'on me haïsse à ce point? »  « Ne suis-je pas aimé de tous? » se demandait-il le plus sincèrement du monde.

 Dans un premier temps, la grande majorité des habitants du royaume, tout aussi choqués, désapprouvaient un tel geste de barbarie.  Après tout, clamait-on, on n'avait pas vécu deux mille ans de civilisation pour en arriver à s'entretuer bêtement comme des sauvages.

 Et puis peu à peu, une rumeur, d'abord inavouable, monta en sourdine et se mit à circuler parmi le peuple.  Sans aller jusqu'à dire « il l'a bien cherché », certains avançaient que le gouverneur n'était peut-être pas tout à fait sans blâme.  Ce qu'on lui reprochait le plus était son manque de réserve, cet étalage presque éhonté de richesse et de pouvoir.  Les plus audacieux clamaient que tous les jours, des bonnes gens mouraient de faim, de maladie ou de misère sans même effleurer la conscience du jeune chef.  Peut-être le fâcheux incident venu frapper directement dans son camp l'amènerait-il à réfléchir sur le sort de ceux qui périssaient tous les jours dans l'anonymat?

 Rapatriant ses troupes, notre jeune dirigeant déclara officiellement la guerre au terrorisme et invita tous ceux qui se disaient les défenseurs de la démocratie à se joindre à lui afin de démasquer l'auteur de l'attentat.  Ce que, dans un geste spontané de solidarité, la plupart firent sans hésiter.

 Ainsi, des soldats de toutes factions partirent à l'assaut de la montagne qui abritait le quartier louche.  Ils fouillèrent en vain des grottes, saccagèrent des maisons à la recherche du coupable, ramenant au quartier général tout invididu suspect ou susceptible de les mettre sur la piste du meurtrier.  Malheureusement, dans le processus, des familles furent décimées, des innocents furent tués; mais on s'empressait de passer l'éponge en alléguant « qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs ».  « Ouais, concédaient certains, mais cela ne va-t-il pas à l'encontre des principes humanitaires mêmes que prône le gouverneur? »

 De fil en aiguille, tellement d'incidents fâcheux furent rapportés que le peuple commença à s'interroger sur les motifs véritables de son leader.  On prétendait qu'il n'était pas simplement à la recherche du coupable mais que pour des raisons personnelles, il voulait carrément annihiler le fameux quartier louche.

 La dissention monta au point où le principal intéressé crut bon devoir réunir ses troupes afin de stabiliser la situation.  Un soir, devant l'assemblée qui regroupait des représentants des divers districts, il ouvrit son discours par ces mots :

 « Messieurs, notre mission est simple : démasquer le coupable et ceux qui font cause commune avec lui afin de contrer le terrorisme.

 — Mon gouverneur, coupa toutefois un ministre, avec tout le respect que je vous dois, sachez que les gens du peuple commencent à se méfier.  Ils questionnent vos motifs et attendent certains... éclaircissements, si vous voyez ce que je veux dire.

 Un murmure général monta qui vint confirmer la préoccupation générale.

 — S'il vous plaît, messieurs, dit le jeune gouverneur qui commençait peu à peu à perdre son innocence.  Il savait qu'il s'avançait sur un terrain glissant et il lui fallait à tout prix regagner la confiance de ses troupes.  Et le plus sûr moyen d'y parvenir était de provoquer leur sentiment d'allégeance afin de les entendre réfuter publiquement toute preuve du contraire.  Il prolongea délibérément sa pause afin d'obtenir leur attention et lorsque le calme revint, il poursuivit :

 — J'ai fait ce que me dictent mon coeur et ma conscience.  Mon seul et unique but est de capturer le coupable et non d'anéantir toute une tribu.  S'il y en a parmi vous qui doutent de mes intentions, qu'ils quittent immédiatement les lieux.  Mais qu'ils n'attendent plus de moi aucun support, aucune aide et aucune sympathie.  Vous ne pouvez être qu'avec moi ou contre moi.

 S'ensuivit un lourd silence pendant lequel on se consulta du regard, mais personne n'osa quitter les lieux et après quelques moments, un fort accent anglais surgit des derniers rangs :

 — Nous sommes avec vous jusqu'au bout, mon gouverneur, et mes troupes sont à votre entière disposition!

 — Here! Here! renchérirent les autres à l'unisson pour confirmer leur propre allégeance.

 Dissimulant à peine son soulagement, le gouverneur poursuivit :

 — Je compte à présent sur vous pour porter le message au peuple.

 — Permettez-moi de vous faire remarquer, dit un monsieur d'un certain âge, que le traître qui a tué vos compagnons n'est pas seul de son camp.  Nous avons toutes les raisons de croire, mon gouverneur, que les traîtres se sont déjà infiltrés un peu partout parmi nous.  Nous sommes là, le nez en l'air, à fouiller bêtement la montagne tandis que l'ennemi rampe à nos pieds ».

 La déclaration jeta un froid dans le dos de l'assistance car la vérité, qui venait d'être enfin lâchée, confirmait les soupçons de chacun.  Après quelques instants, quelqu'un se râcla la gorge et dit :

 — En effet, tout porte à croire que plusieurs évoluent en nos murs depuis déjà fort longtemps.  Cette démocratie dont nous sommes si fiers et qui a permis à nos ancêtres venir des quatre coins du globe pour faire faire fortune ici, cette politique de portes ouvertes, dis-je, est une véritable invitation aux terroristes, mon gouverneur.

 — Mais si nous devons fermer nos portes aux étrangers, dit un autre, ce sont les fonde- ments mêmes de notre constitution que nous renierions aux yeux du monde!

 — Si vous me permettez une parenthèse, dit un troisième, je vous rappelle qu'il y a, au nord, ce grand territoire presque inhabité, peuplé d'une poignée de pacifistes qui ne se méfient guère des terroristes.  Il paraît qu'on entre chez eux comme dans un moulin, mon gouverneur, et nos frontières ne sont même pas gardées.

 — Il faudrait carrément interdire aux étrangers de pénétrer chez nous, dit un autre, et voir à ce que notre voisin du nord fasse de même.

— Ou encore passer au peigne fin tout immigrant au point de violer son intimité, comme font les dictatures, avança un autre.

 Bref, on avait l'impression de faire le procès de la démocratie tellement, par définition, elle offrait d'ouverture à l'ennemi.  Mais comme les problèmes complexes n'ont jamais de solution facile, on laissa volontiers au gouverneur le soin de trancher la question.

 — Messieurs, dit-il.  Nos ennemis ne comprennent qu'une chose : la loi du plus fort.  Ils n'ont rien à f... de nos préoccupations humanitaires, des libertés individuelles ou de la démocratie.  Non seulement ils considéreraient notre clémence comme une faiblesse, mais ils se rient de nos beaux principes et ne reculeront devant rien pour arriver à leurs fins, pas même devant la mort.  C'est pourquoi, messieurs, nous n'avons d'autre choix que celui de réduire les libertés individuelles pour un certain temps, tout en poursuivant une guerre sans merci à l'ennemi.  Tant que le meurtrier court en liberté, soyez assurés que ses disciples n'auront cesse de poursuivre son dessein : celui de décimer notre royaume de l'intérieur.  D'ici là, personne n'est à l'abri d'autres attentats.  Ce n'est qu'en capturant la tête dirigeante qu'on neutralisera le cartel.

 C'est sur cette déclaration que les membres de l'assemblée se dispersèrent en hochant la tête, s'en remettant à la grâce de Dieu et en espérant que non seulement les motifs du gouverneur étaient véritablement désintéressés, mais que ses tactiques épargneraient le plus d'innocents possible.

 Qui sait, essayait-t-on de se convaincre, peut-être la liberté n'était-elle véritablement acquise que par la force des armes?  Quoiqu'il en fût, on allait sûrement vivre l'enfer.

*     *     *

 Maintenant, reprenons cette histoire au tout début et substituons le mot « gouverneur » par « nation ».

 Il était une fois une toute jeune nation richissime qui jouissait de privilèges auxquelles toutes les autres ne pouvait que rêver.  Toutefois...