Vous cherchez une auto familiale, une idée de décoration, de rénovation. un voyage vacance, un bijou, une banque, un produit naturel écologique, une vitamine santé, un restaurant, un vétérinaire.

Autres textes

 

LA TROTTEUSE

Oriane Des Roches 

Marcel avait collé son nez à la vitre et mis ses deux mains en visière au-dessus de ses yeux pour mieux regarder le monde du haut de sa nouvelle demeure, le deuxième étage d'un bloc accueillant des gens de passage venus des quatre coins «del mundo», en attente d'un statut ou d'un job, à genoux sur une chaise d'où il refusait dorénavant de bouger.

Elle est partie définitivement songea-t-il et ce mot dé-fi-ni-ti-ve-ment lui martelait la tête.  Son père avait beau lui dire «Ne t'en fais pas p'tit, on va t'en trouver une autre maman.  Ne reste pas collé à la fenêtre, va jouer avec les autres enfants dehors», mais rien n'y faisait.  Il observait sans se lasser le nouveau monde «culturel» étranger qui prenait place et s'élargissait devant lui.  Avec ses grands yeux bleus écartés, remplis d'émerveillement comme lors d'une parade, il observait les femmes hindoues drapées dans leur traditionnel sari de soie colorée qui défilaient en groupe dans la rue le samedi soir accompagnées de leur prince déchu pour une sortie au pays de l'abondance qui défiait la fatalité.

Pendant ce temps, son père, un ancien V.P., descendu de son trône à la suite d'un brusque remerciement, s'inquiétait vaguement de l'attitude de Marcel, tout absorbé qu'il était à résoudre ses propres problèmes.  S'apercevant au fil des jours que son fils lui tournait le dos pour un monde contemplatif, il décida d'en parler à sa voisine de palier, une jeune Française d'allure intello et sympa, qui l'avait salué chaque fois qu'il la croisait et qui, en plus, possédait une chatte.  Sans doute pourra-t-elle me conseiller, pensa-t-il.  Un dimanche matin alors qu'il allait frapper chez la voisine d'en face dans le but de l'inviter chez lui à prendre un café à la cardamome, sa nouvelle découverte, c'est elle qui vêtue d'un collant moulé assorti d'un T-shirt, semblant à peine sortie du lit, l'invita à entrer, pendant que la chatte se faufilait entre leurs jambes pour aller explorer un espace nouveau et grimper sur le bord de la fenêtre où Marcel a l'habitude de s'attarder pour rêvasser tout en écoutant la jeune pianiste vietnamienne au-dessous qui musiquait tout le jour.  On aurait dit qu'elle seule savait et comprenait sa douleur.  Ainsi, sa mélancolie se perdait à travers les gammes qu'elle pratiquait de façon disciplinaire.  Il revoyait sa mère, jeune et radieuse qui le berçait de sa voix mélodieuse chaque soir avant de s'endormir.  Il se rappela ce qu'elle lui avait dit avant de le quitter définitivement alors qu'il s'apprêtait à fêter son neuvième anniversaire: «Je pars, mais je ne t'abandonne pas Marcel, n'oublie jamais cela.  Je serai toujours près de toi sous une forme quelconque et par tes pensées tu me feras revivre».

Ce dimanche matin-là, Marcel était encore au lit.  La chatte d'une neigeuse blancheur alla se pelotonner dans le coin de la fenêtre et paraissait immobile.  Lorsqu'il s'éveilla, en s'approchant lentement de la fenêtre, il aperçut cette chose qui lui semblait une boule de neige.  Il ouvrit la fenêtre comme pour mieux s'assurer qu'il ne rêvait pas mais que la neige, peut-être, avait fait son apparition au cours de la nuit.  Cette chose se mit à bouger et bondit sur le balcon.  Marcel venait d'identifier cette chose d'une blancheur neigeuse.  Soudainement, il se rappela sa mère vêtue d'une robe d'un blanc immaculé le jour de son départ, à l'heure où s'ouvrent les bourgeons.  Il se dirige vers elle afin de l'examiner de plus près et la caresser.  «Viens toutoune», bredouilla-t-il et en un éclair, la chatte si agile se précipita sur le balcon inférieur.  Il descendit rapidement l'escalier et sortit en pyjama pour voir où elle s'était camouflée.  En l'apercevant, Marcel croyait de plus en plus rêver, non c'est impossible, se disait-il, comment cette chatte peut-elle être descendue si bas?  Par quelle acrobatie?  Cette jeune chatte blanche angora est vraiment mystérieuse.  Elle miaulait et semblait le reconnaître lorsqu'il lui parlait:  «viens toutoune que je te présente à mon papa qui j'en suis sûr t'adoptera», et dans son vif désir de la prendre, il grimpa sur la petite table chambranlante, au risque de se casser la margoulette, sous le regard sévère de la voisine espagnole qui n'y voyait que pure fantaisie mais l'encouragea par son rire moqueur et nerveux.  Que n'aurait-il pas fait pour mendier un peu d'amour!  Bien que sachant que la femme ne parlait pas français, il demanda tout naturellement mais sans attendre de réponse:  «Vous permettez, Senora, que je monte sur votre table?».  Ainsi, il parvint à atteindre la chatte d'une main et de l'autre, descendit de la table avec elle, sans égratignure.  Arrivé devant la porte de son appartement, il croisa son père qui, lui, sortait de chez la jeune femme d'en face qui appela sa chatte en la voyant:  «mais où donc étais-tu passée Frimousse?».  Marcel bien triste à l'idée de penser qu'elle appartenait à quelqu'un d'autre entra subitement et alla se réfugier sous les couvertures pour pleurer tout son saoul et dans son cri de détresse, il appela sa mère qui était partie définitivement, à l'aube de sa trente-neuvième année, plus belle que jamais. Un stupide cancer du sein est venu à bout de sa joie de vivre.  Pour aujourd'hui, c'en était trop.  Cette jeune chatte câline, d'une blancheur étincelante, répand un rayonnement qui, à son grand étonnement, lui rappelle sa mère.  De plus, elle se confondait avec la couleur des nouveaux murs fraîchement barbouillés tout de blanc par un jeune peintre étudiant sous les ordres de la propriétaire marocaine.  Sans doute avait-elle, comme Marcel, la nostalgie du passé?

Son père tenta de le consoler, tandis que la voisine lui offrit de lui prêter la chatte occasionnellement en gardiennage, lors des fins de semaine où elle se repose dans les Laurentides.  Désormais la chatte aura plus d'amour car elle aura deux familles.  Marcel finit par sécher ses larmes et accepta l'offre généreuse de la dame.  Depuis, sa maîtresse a perdu le contrôle.  Lors de sa sortie quotidienne, la chatte vient miauler devant sa porte comme pour indiquer sa préférence.  Une fois, il eut très peur de la perdre car elle lui échappa à nouveau.  Un beau jour d'été, il la sortit dehors comme à l'habitude et le soir à l'appel elle n'apparut pas.  Inquiet, il l'avait cherchée partout aux alentours tout en demandant aux autres enfants s'ils l'avaient aperçue, mais en vain.  Il rentra à la maison épuisé et la voix écorchée à force de cris, mais avec le peu d'énergie qui lui restait, il demanda à son père de faire une tournée nocturne pour lui ramener la «trotteuse».  «Ne t'inquiète pas mon fils lui dit-il pour le rassurer, les chattes reviennent toujours au bercail».  Cette nuit-là, il dormit mal.  Le lendemain matin, ne la voyant toujours pas, il s'habilla et se hâta de sortir pour chercher à nouveau «sa toutoune» et au premier appel, il l'entendit miauler sourdement.  Il s'avança lentement, les yeux et les oreilles aux aguets, «toutoune», répétait-il tout en s'approchant de son miaou.  Il devina instinctivement qu'elle était enfermée dans le garage du voisin qui lui sert d'atelier de menuiserie pour fabriquer entre autres, des cercueils.  Il se rappelait ce bruit infernal de scie mécanique qui l'avait sorti du lit un samedi matin.  C'en était trop, il détestait cet homme.  Il entra dans l'édifice à vive allure, avec la ferme intention d'ameuter toute la terre, en frappant à chaque porte, jusqu'à ce qu'il retrouve le propriétaire de ce soi-disant atelier.  Au premier appartement, il arriva face-à-face avec les deux fillettes dont il refusait de partager les jeux, préférant les observer de sa fenêtre d'où il les avait entendues chaque jour de l'été envolé, chanter en duo:  «T'Chinn T'Chinn T'Chinn... le petit Chinois».  Bonjour dit-il, je vous connais, à qui appartient le garage à côté où ma chatte est enfermée depuis deux jours?». «C'est à mon père» répondit l'une d'elles.  Furieux, «eh bien demandez à votre père de la libérer immédiatement», exigea-t-il.  «J'attends dehors».  Les filles reviennent avec un trousseau de clés en essayant de trouver la bonne.  Tout à coup, la porte s'ouvrit.  Marcel prit la chatte blanche dans ses bras et constata qu'elle n'était plus propre, toute habillée de noir à force de s'être roulée dans la terre avec tant de plaisir, comme il l'avait déjà observée.  Enfin, il partit, comblé, en leur fredonnant la chanson de leur jeu favori:  «T'Chinn T'Chinn T'Chinn... le petit Chinois».