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Le contrat

Lise Brault  

Affalé dans son fauteuil, Dieu se reposait au salon et fumait la pipe tranquillement pendant que sa femme préparait le souper.  Tous les soirs, après sa dure journée de travail, il aimait relaxer ainsi devant la télé qu'il branchait machinalement sur le canal Neptune. Les formes colorées qu'on y voyait danser au son de musiques étranges étaient propices à la méditation et en constituaient l'unique programmation; et c'était bien ainsi, pensait Dieu.

 Il avait les traits particulièrement tirés, ce soir.  Passant la main dans sa figure, il se frotta longuement les yeux avant de caresser sa longue chevelure hirsute, que sa femme Arthémise lui aurait volontiers rasé.  « Les cheveux courts, ça fait tellement plus propre pour un homme de ton âge », ne cessait-elle de lui répéter.  Mais il tenait à son épaisse crinière blanche qui, disait-il, lui donnait cet air vénérable de vieux sage.

 « Et ce bedon aussi, je suppose? » l'avait-elle taquiné un jour, alors qu'elle était justement en train de recoudre pour la troisième fois un bouton de gilet qui avait pété sous la pression.

 Malgré la quarantaine avancée, Arthémise était belle femme; une véritable beauté grecque, murmurait-t-on dans l'entourage.  Dieu ne l'avait certes pas épousée pour sa cervelle; mais il l'aimait profondément, s'assurait qu'elle ne manquait jamais de rien, et elle le lui rendait au centuple, surtout les longs soirs d'hiver.  Coquette, elle soignait son apparence et se désolait d'autant plus de voir son mari négliger la sienne et se laisser aller à l'embonpoint comme tant d'hommes de son âge.

 — Arthémise! cria Dieu du salon, sais-tu où est passé fiston?

 — Il est au sous-sol, devant la télé comme d'habitude, répondit-elle.

 — Ha!  Encore les yeux rivés sur le maudit canal marsien, je suppose, marmonna Dieu.   Tous ces films de guerre, ces combats sanglants, cette violence qu'il absorbe bêtement comme un papier-buvard.  C'est pas pour les p'tits gars de douze ans, ça...

 Mais Arthémise qui avait l'oreille fine avait tout entendu.

 — C'est de son âge, voyons.  Quand il était petit, tu râlais parce qu'il regardait les comédies du canal Mercure.  Et à présent, tu lui en veux d'aimer les films d'action.

 Elle se pointa dans l'embrasure de la porte pour ajouter, sourire en coin :

 — Attends; dans un an ou deux, tu ne pourras plus le faire décoller du canal Vénus.

 Puis elle s'en retourna à ses chaudrons.

 — Ha! sourit Dieu malicieusement, au moins, il ne sera pas une vulgaire « moumoune » comme le fils du voisin, songea-t-il en lissant fièrement sa longue barbe sur sa poitrine.

 Après le souper, une fois que la table fut desservie et la vaisselle rangée, chacun retourna à ses occupations.  Dieu descendit au sous-sol pour bricoler dans son atelier tandis que fiston, qu'on ne voyait plus qu'à l'heure des repas, était redescendu lui aussi pour s'enfermer à nouveau dans sa chambre.  Quant à Arthémise, elle s'assit au salon avec son panier à coudre.  Pointant la télécommande vers le téléviseur, elle syntonisa le canal lunaire pour y regarder ses émissions préférées d'art culinaire et s'apprêtait à raccommoder l'ourlet d'une robe quand tout à coup, on sonna à la porte.

 Elle mit son panier à coudre de côté, se leva pour aller répondre et, dans un geste de coquetterie, elle retoucha sommairement sa coiffure.  En ouvrant, toutefois, l'apparition de l'homme qui se tenait devant elle lui coupa le souffle.  Quel beau spécimen!  Grand et mince, il devait avoir dans la trentaine et était vêtu de noir de la tête aux pieds.  « Drop-dead gorgeous! » s'exclama intérieurement Arthémise qui était polyglotte.

 Une longue cape, telle les ailes d'un corbeau, lui recouvrait les épaules et était nouée sur son coeur par une énorme broche argentée au motif des plus bizarres.  Dans l'obscurité, elle ne pouvait distinguer clairement ni la chemise, ni le pantalon; mais ses botillons, d'un cuir souple et raffiné, étaient visiblement de la meilleure qualité qui soit.

 Sa longue chevelure, noire également, était lissée en arrière par-dessus son crâne et accentuait le front légèrement fuyant.  Il avait un nez aquilin, et le pli vertical à sa base où se rencontraient d'épais sourcils accentuait la dureté du regard, contrastant avec la douceur des longs cils ourlés et du menton imberbe.  Ses cheveux, qui flottaient au vent, laissaient entrevoir des favoris bien taillés.  Ses mains parfaites, d'une blancheur exquise et aux longs doigts graciles ornés de bagues, témoignaient d'une ascendance nettement aristocratique.

 Mais ce qui fascinait le plus Arthémise, c'était ces yeux de jais, ce regard perçant, troublant, même, qui vous sondait l'âme et vous atteignait jusqu'au tréfonds.  Un regard à vous enflammer le bas-ventre et les quatre vertus, songea-t-elle, tout étourdie.

 — Vous êtes bien Arthémise, la femme de Dieu? demanda l'homme d'une voix suave sans toutefois lui sourire.

 — Euh... oui, oui, c'est bien moi, balbutia-t-elle.

 — Votre mari est-il ici? fit-il en fouillant de l'oeil l'intérieur de la maison.

 — Oui, il est en bas, au sous-sol.

 Elle ne se rendait pas compte qu'elle le dévisageait et un silence s'installa.  Lorsqu'il se racla la gorge poliment, elle se ressaisit mais arracha avec difficulté son regard des yeux de braise.

 — Oh, pardon, dit-elle, entrez, je vous prie.  Venez vous asseoir au salon pendant que je vais chercher mon mari. Il est en train de réparer le canal Uranus, ajouta-t-elle tout en admirant la longue silhouette se glisser sur le siège telle une anguille.

 — Ce foutu canal Uranus a constamment des ratés, poursuivit-elle.  Il est si imprévisible qu'il vous lâche à tout moment, comme ça, au beau milieu des émissions.  Et comme nous desservons plusieurs systèmes solaires à la fois, ça fout pas mal de téléspectateurs en rogne, blagua-t-elle pour tenter de lui soutirer un sourire.

 Comme en proie à une préoccupation profonde, toutefois, l'homme fronçait les sourcils et ne semblait pas avoir entendu la plaisanterie.

 Ayant soin de ne pas le dévisager trop ouvertement, Arthémise fit une dernière tentative de rapprochement.

 — Euh... prendriez-vous un petit quelque chose?

 — Non, merci, dit-il en sortant quelque peu de sa torpeur.  Mais il plissa immédiatement le front à nouveau, comme si sa sollicitude l'ennuyait, et se mit à fixer le vide droit devant lui.

 Résignée, Arthémise descendit au sous-sol pour aviser son mari de la présence du visiteur, puis elle remonta et fila vers la cuisine sur la pointe des pieds.

 En montant l'escalier, Dieu sentit une odeur planer dans l'air, une odeur familière mais qu'il n'avait pas sentie depuis des siècles; comme une odeur fauve.  Et il eut un léger vertige.  Mais il se ressaisit aussitôt et s'avança vers son visiteur pour l'accueillir.

 Ce dernier, en l'apercevant, se leva et saisit la main tendue.

 — Bonsoir, dit-il.  Je m'appelle Satan.

 — Enchanté, dit Dieu.  Mais je crois que nous nous sommes déjà rencontrés, n'est-ce pas?  Oh, il y a bien de cela quelques millions d'années, si je ne me trompe pas...

 — En effet, dit Satan en se rassoyant tandis que Dieu prenait place en face de lui, dans son fauteuil habituel.

 Sur la table à café, entre eux, reposait sa pipe et sa blague à tabac qu'il saisit machinalement.

 — Alors, dit-il en fouillant le tabac pour en bourrer sa pipe, qu'est-ce qui me vaut l'honneur de votre visite?

 D'un geste geste alangui de la main, Satan rejeta une longue mèche de cheveux derrière son dos et regarda son hôte avec un sourire mystérieux.

 — Je suis venu vous faire une proposition, dit-il.

 — Hmm.... je vois, dit Dieu qui, tout en allumant sa pipe, lui jeta un regard oblique par- dessus la flamme.  À la vue de ce poseur aux allures maniérées, de très vieux souvenirs remontèrent à sa mémoire et refirent surface.  En un éclair, il revit toute la perfidie, tous les astuces dont ce prétentieux dandy était capable.  Il avait beau être Dieu, la sagesse lui dictait la prudence et il se devait de demeurer sur ses gardes.

 Lorsqu'il réussit enfin à allumer sa pipe, il secoua l'allumette, la jeta dans le cendrier et dit :

 — De quel genre de proposition s'agit-il?

 — Je veux que vous me confiiez la planète Vénus, dit Satan.

 Sursautant intérieurement, Dieu eut alors un léger tic à la paupière gauche que son vis-à-vis ne manqua pas de remarquer.  Toutefois, pour montrer qu'il maîtrisait parfaitement la situation, le Tout-Puissant prolongea délibérément l'attente en expirant une longue bouffée de boucane, puis il referma sa blague à tabac et la déposa sur la table devant lui.

 — Hmm...  je vois, dit-il en se calant confortablement dans son fauteuil.  Et... que m'offrez-vous en retour? demanda-t-il tout en mâchouillant le bec de sa pipe.

 Prenant ses aises, Satan posa les bras de chaque côté sur le dos du divan.  Les yeux baissés à mi-mat, il fixa Dieu ainsi pendant quelques instants avant de répondre.

 — Je promets de ne pas séduire votre femme, dit-il en le regardant droit dans les yeux.

 Manquant net de s'étouffer, Dieu se leva d'un bond et en échappa sa pipe.  Le visage écarlate, il s'écria :

 — Jupiter!!!  Mais ce n'est pas une proposition, ça!!!  C'est du chantage!!!

 — Appelez ça comme vous voudrez, sourit l'autre d'un air suffisant.

 — Mais... Mais... Satan!  Je vous ai jadis fait cadeau de Mars et voyez ce que vous en avez fait : une planète sanguinaire!  On reconnaît sa couleur à des années-lumières, bon sang!  Quand je pense qu'Uranus a failli subir le même sort...  D'ailleurs, j'étais justement en train de réparer les dégâts, avant que vous n'arriviez.  Ah, et puis nous ne parlerons pas de Pluton...

 À ces mots, les yeux de Satan brillèrent malicieusement.  Pluton, c'était son chef-d'oeuvre et il en était fier.

 — Et voilà qu'à présent, vous voudriez souiller Vénus! poursuivit Dieu.  Ah non, non et non!  Il n'en est pas question! dit-il en gesticulant impatiemment.

 Arpentant le salon, il se creusait les méninges pour tenter de se sortir de l'impasse.  Ce sale et pédant personnage, il le savait tout à fait capable de mettre sa menace à exécution et il crut bon de devoir tempérer quelque peu sa colère.  Radoucissant le ton, il dit :

 — Vous êtes injuste, mon ami.  Vraiment...  Où est donc la justice là-dedans, dites-moi?

 — Ah... ça, c'est votre affaire, pas la mienne, dit Satan, toujours le rictus aux lèvres.

 Sur les entrefaites, Arthémise arriva sur les lieux avec deux tasses fumantes sur un cabaret qu'elle déposa sur la table à café tandis que son mari, qui n'avait certes pas besoin de témoin en ce moment, se rassit dans son fauteuil pour éviter d'éveiller ses soupçons.

 Il ne put toutefois s'empêcher de remarquer qu'elle avait troqué ses vieux pantalons pour sa robe « accroche-coeur », comme elle l'appelait; et au décolleté beaucoup trop plongeant à son goût.  « Les ravages sont déjà commencés » songea-t-il avec consternation.

 — Prendriez-vous quelque chose avec votre café? s'enquit Arthémise.  Quelques biscuits?  Du gâteau, peut-être?

 D'un geste impatient, Dieu balaya l'offre du revers de la main et la belle Arthémise, comprenant qu'elle n'était pas admise dans leurs confidences, courba l'échine et s'éclipsa une fois de plus.  Lorsqu'elle fut hors de portée de voix, Satan sussura d'un air narquois :

 — Ce n'est pas très gentil de traiter votre femme comme ça.  C'est une très belle femme que vous avez là, cher ami.

 Et en soupirant, il ajouta, l'oeil luisant :

 — Ah, moi, avoir une femme pareille, je serais à ses pieds...

 Ignorant délibérément ces propos malveillants, Dieu dit :

 — Voyons, Satan... Vénus...  Pour l'amour du ciel, soyez raisonnable!  Vous avez le choix de l'univers entier.  Pourquoi vouloir une minuscule planète cachée au fond d'un des plus petits systèmes solaires?  Vous n'êtes pourtant pas sans savoir qu'elle me tient particulièrement à coeur...

 Satan se pencha en avant et appuya les coudes sur ses genoux.  Joignant les mains devant sa bouche comme quelqu'un qui prie, il continua de fixer le Tout-Puissant dans un rictus.

 — Justement, dit-il en battant des cils.

 Dieux était décidément dans l'impasse. Ce fils de p... avait deviné sa faiblesse et le tenait à présent solidement par les couilles.  Dans une dernière tentative, il fit appel à son indulgence :

 — Réfléchissez, Satan.  Il y a sûrement une autre planète qui pourrait faire votre bonheur.  Tenez, juste hier, j'entendais dire sur le canal Saturne que des scientifiques ont découvert une superbe planète dans la galaxie voisine, un véritable petit joyau, dit-on, de la grosseur de...

 — Vous connaissez mes conditions, coupa froidement son adversaire en se levant.  Je vous donne jusqu'à demain pour me rendre votre réponse.  Je repasserai demain soir à la même heure.  Vous y serez, n'est-ce pas?

 Le maudissant de sa colère divine, Dieu frappa la table à grands coups de poing et le fustigea du regard en grommelant :

 — J'aurais dû vous écraser quand il était encore temps, espèce de sale crapule.

 — Allons donc, calmez-vous, mon ami! lui sourit Satan.  Comme vous dites si bien vous-même, les bons comptes font les bons amis! ajouta-t-il en lui tendant la main pour clore l'entretien.

 Mais Dieu l'ignora royalement et se leva afin de se débarrasser le plus vite possible de ce grossier personnage.

 Arthémise, qui les entendit s'approcher de la sortie, vint se joindre à eux afin de souhaiter le bonsoir à leur visiteur.  Pour la première fois, celui-ci daigna lui accorder un sourire; beaucoup trop engageant, constata Dieu avec un pincement au coeur.

 — À demain, fit Satan à Arthémise dans un sourire plein de sous-entendus.  Puis il leur souffla à tous les deux un baiser affecté avant de se fondre dans la nuit.

 Dieu referma la porte un peu trop bruyamment et Arthémise, que la curiosité démangeait, demanda enfin :

 — Qui était-ce?

 — Un simple commissionnaire.  Un envoyé de la planète Pluton.

 Arthémise fronça les sourcils.  Bien que n'étant pas des plus perspicaces, elle comprit bien, à la figure contrariée de son mari, que quelque chose n'allait pas.  Son air, passablement agité, trahissait beaucoup plus que du simple désagrément.

 — Que voulait-il, au juste? insista-t-elle.

 — Oh, quelques précisions sur la possibilité d'ajouter une planète trans-plutonienne au système solaire.  J'appréhendais ça depuis un bon bout de temps mais il faudrait d'abord que je songe à lui attribuer une divinité.  Et puis....  Et puis...

 S'apercevant soudain que sa femme le dévisageait d'un air moqueur, il comprit qu'elle n'en croyait pas un mot et il hocha la tête en lui souriant à son tour.

 — Ne te fais donc pas de souci pour moi, mon ange, dit-il en lui baisant le front.  Tu verras, je vais vite lui régler son compte à ce filou.  Allons, dit-il en lui entourant les épaules et en l'entraînant vers la chambre à coucher, allons dormir à présent.

 Lorsqu'ils se furent mis au lit et qu'ils eurent éteint la lampe de chevet, aucun ne parlait mais savait pertinemment que l'autre ne dormait pas.  Dans l'obscurité, Dieu chuchota enfin :

 — Euh... dis-moi, Arthémise.  Tu sais, j'ai beau me faire vieux, mais je ne suis pas encore complètement gâteux.  Je sais que je ne suis pas aussi beau que lorsque nous nous sommes rencontrés.  Enfin, je ne suis peut-être pas le plus séduisant, le plus fougeux des amoureux mais...

 — Qu'y a-t-il, mon amour? demanda Arthémise qui se sentit blêmir à l'idée que son mari pût s'être aperçu de son trouble en présence du visiteur.

 — Arthémise... j'ai grandement besoin de ta franchise, ce soir et...

 Arthémise s'arrêta de respirer, redoutant la suite.

 Dieu soupira longuement et dit enfin :

 — M'aimes-tu toujours, Arthémise?

 — Oh, mais quelle question!!!  Bien sûr, que je t'aime! s'empressa-t-elle de le rassurer.  Tu es si bon, tu as toujours été si bon pour moi!  Tu m'as tout donné, y compris ma beauté!  Tu es la source même de mon bien-être!  Je te dois tout ce que je possède!  Et... et... il n'y a pas dans tout l'univers un être qui n'ait plus grand coeur que le tien!  Tu le sais bien!

 — Non, non, écoute-moi.  Ce que je veux savoir, c'est...  enfin...  M'aimes-tu toujours...  comme on aime un amant?

 Déchirée par le remords, Arthémise se mordit les lèvres.  Elle réfléchit longuement puis choisit de prouver ses dires par des gestes.  Se lovant contre lui, elle lui caressa doucement la poitrine et ils firent l'amour; fougeusement, comme aux premiers jours.  Elle y mit toute la gomme, ne ménageant ni cris, ni râles, ni douces morsures.  Et au paroxysme du plaisir, elle s'écria :

 — Ahhhhh.....  Drop-dead Gorgeous!!!

 Ne comprenant rien à ce charabia, Dieu crut naïvement que c'était un compliment sur ses prouesses amoureuses et, fort de cette démonstration plus qu'enthousiaste, il ne douta plus un seul instant des sentiments de sa femme à son égard.

 Le lendemain soir, lorsque le beau ténébreux refit son apparition sur le seuil de sa porte, Dieu l'accueillit d'une chaude poignée de mains, au grand étonnement de ce dernier.

 Flairant anguille sous roche, le Malin jeta un coup d'oeil furtif vers Arthémise qui souriait aux anges. Lui, qui ne comprenait que le bluff et n'aurait sû reconnaître la sincérité personnifiée, n'en déduisit qu'une chose : ces deux-là étaient de connivence et s'apprêtaient à lui assener un véritable coup de Jarnac.  Il n'avait nullement prévu ce scénario et se sentit soudain dans ses petits souliers.

 Sa contenance décroissait avec l'assurance de son adversaire et c'est avec nervosité qu'il suivit ce dernier au salon.

 — À moi de vous faire une proposition, dit Dieu en se frottant les mains.  Et il lui fit signe de s'asseoir sur le divan tandis que lui-même prenait place dans son fauteuil en face de lui.

 — Non, non, Arthémise, ne pars pas, mon ange, dit-il en la voyant prête à s'esquiver.  Je t'en prie, viens t'asseoir avec nous, fit-il en désignant un fauteuil libre où Arthémise prit place, l'air plutôt étonné.

 — Je vais, poursuivit-il en souriant à pleines dents à son adversaire, vous faire une proposition que vous ne pourrez tout simplement pas refuser.

 Il fixait son vis-à-vis de ses petits yeux clairs et crut deviner un léger tic à sa joue gauche, puis il vit clairement quelques perles de sueur briller au-dessus de la lèvre supérieure.  « Tiens, tiens, songea-t-il avec satisfaction, on est bien nerveux, ce soir... »

 — Lisez-moi ça, dit-il en lançant sur la table un énorme contrat tout rédigé d'avance.  Et essayez donc de dire, après cela, que je n'ai pas le sens des affaires, ajouta-t-il dans un clin d'oeil.

 Satan regarda son hôte d'un air méfiant puis Arthémise, qui souriait béatement; ce qui fit redoubler son sentiment de panique.  Puis il saisit le contrat et, les sourcils plus froncés que jamais, il se mit à le parcourir avec des yeux fous, tournant les pages, les unes après les autres et de plus en plus rapidement. 

 Au fur et à mesure qu'il lisait, toutefois, son visage se détendit.  Peu à peu, il relâcha les muscles, cessa de tourner les pages et posa le contrat sur la table en soupirant, comme s'il venait d'être soulagé d'un poids énorme.  Esquissant un sourire, il se tourna vers ses hôtes, l'air agréablement surpris, puis il saisit le contrat à nouveau et en relut certains passages comme pour s'assurer qu'il ne s'était pas trompé.  Enfin, il regarda Dieu, toujours en souriant, et hocha la tête en signe d'étonnement.

 Intrigué, le regard d'Arthémise allait de l'un à l'autre en quête d'une explication.  Mais son mari avait les yeux rivés sur son adversaire et était visiblement satisfait de l'effet produit.

 Enfin, lorsque Satan fut quelque peu revenu de ss surprise, il dit :

 — Décidément, mon cher ami, j'avoue que je vous avais bien mal jugé.

 Dissimulant à peine sa satisfaction, Dieu répondit :

 — Je savais que vous ne seriez pas déçu.

 Satan hochait toujours la tête en signe d'étonnement.

 — Eh oui, avoua enfin Dieu : je vous confie la Terre, rien de moins. C'est une petite planète encore toute vierge et vous pouvez en faire ce que vous voudrez.  Et comme kit de départ (si vous me permettez l'expression) j'ai pris soin déjà de la peupler de quelques spécimens des huit autres planètes (ou plutôt des dix autres, si l'on inclut le Soleil et la Lune).  Il y a de tout, là-dedans : des mercuriens, des saturniens, des jupitériens, etc.  Et, bien sûr, des vénusiens.

 Parcourant le contrat en diagonale une fois de plus, Satan s'attarda longuement sur une liste en page 666.

 — Pas mal, dit-il, pas mal du tout.  Toutefois, ajouta-t-il avec une moue boudeuse, avouez que ce sont loin d'être tous des spécimens de bonne qualité.

 — Évidemment, concéda Dieu.  Enfin, vous ne croyiez tout de même pas que j'allais vous refiler mes meilleurs éléments.

 — Hmm.... fit Satan qui, pour la forme, affecta un air dédaigneux mais savait pertinemment qu'il saurait facilement remédier à la situation.

 Méfiant de nature, il posa à nouveau les yeux sur le contrat, cherchant à savoir quel piège pouvait bien se cacher là-dessous.

 — Qu'attendez-vous de moi en retour? demanda-t-il enfin.

 Alors là, et au grand étonnement de tous, le regard de Dieu se fit dur et menaçant.  Rapprochant son visage à trois centimètres du nez de son adversaire, il fixa celui-ci dans le blanc des yeux et grommela sourdement entre ses dents :

 — Que tu déguerpisses d'ici à tout jamais, toi et ta sale gueule de saurien.

 Satan eut un mouvement de recul aussi instinctif qu'involontaire.  Rares étaient ceux qui au- raient osé lui parler sur ce ton et il prit un air offensé.  Mais Dieu n'en avait que dalle de son amour-propre et profita du fait qu'il avait le dessus pour le bousculer rondement.

 — Alors, dit-il, vous le signez, ce contrat, avant que je ne change d'idée?

 Satan jeta un dernier coup d'oeil à Arthémise qui, l'air innocent, battait toujours des paupières, telle une belette.  Décidément, celle-là ne lui serait d'aucun recours, songea-t-il. Hésitant, il saisit tout de même la plume que lui tendit Dieu et s'en piqua le bout du doigt pour extraire une goutte de sang.  Il se pencha enfin sur la dernière page du contrat et y apposa sa signature.

 — Voilà qui est fait, sourit Dieu en se frottant les mains.  Comme on dit dans le monde des affaires, It's a win/win situation!  Chacun y trouve son compte, n'est-ce pas? 

 Satan n'eut pas le temps de répondre car déjà, Dieu s'était levé et le reconduisait vers la sortie.  Et nos deux antagonistes firent leurs adieux.

 — Vous êtes à présent seul et unique responsable de cette planète, lui cria Dieu du seuil de sa porte.  Si vous avez des problèmes, vous vous débrouillerez tout seul.  Et n'essayez même pas de me téléphoner car à partir d'aujourd'hui, je n'y suis pour personne! fit-il en claquant la porte.

 Ainsi, Satan se retrouva sur la Terre avec sa poignée de sujets.  Et en un rien de temps, ces derniers se multiplièrent à un rythme effréné, comme de véritables cellules cancéreuses.  Au point où la surface de la planète ne ressembla bientôt plus qu'à un gros cancer, un amas de cellules grouillantes.

 Les individus se marchaient sur les pieds au point de ne plus pouvoir se tolérer mutuellement.  Ils parlaient tous une langue différente, se méfiaient les uns des autres et évoluaient dans une véritable tour de Babel spirituelle où l'on s'entretuait et invoquait la vengence divine pour justifier les massacres, les tortures et des guerres de religion à n'en plus finir.  Et Satan se frottait les mains.

 Au fil des siècles, pour mettre un peu de piquant et empêcher les masses de s'endormir, il introduisait de temps à autre quelques personnages hauts en couleurs qui retenaient l'attention populaire ou la détournaient des vrais questions.  Il se glissait tantôt dans la peau d'un Machiavel, d'un Marquis de Sade ou d'un Charles Manson; tantôt dans celle d'un Hitler, d'un Mussolini ou d'un Pinochet.  Même les ados eurent droit à leur roi-lézard qui se déhanchait lascivement devant les multitudes venues le voir se tripoter en beuglant « Mother F...  Come on, baby, light my fire! »

 Avec la surpopulation vinrent tour à tour la peste, la lèpre, puis le sida qui emporta dans la tombe des milliers de corps encore dans la fleur de l'âge.  Des guerres d'extermination et des holocaustes anéantirent des peuples entiers, décimèrent des familles et multiplièrent les orphelins.  On exploitait les faibles et des milliers d'enfants étaient condamnés aux travaux forcés.  Les prisons débordaient; les escrocs, les voleurs et les violeurs faisaient la manchette des journaux.  Et Satan jubilait.

 Les trois quarts de l'humanité mouraient de faim tandis que le quatrième, repu et bedonnant, s'évertuait à trouver une cure à l'embonpoint.  Au nom du dieu $, on rasait les montagnes, asséchait les cours d'eau et dépouillait les minéraux de leurs trésors, les leur extirpant jusqu'à la moëlle.  La pollution empestait l'atmosphère et pourrissait les océans.  Et Satan jouissait.

 On élevait les animaux de fermes par milliers dans des conditions abominables pour en faire du hachis.  Pour éviter qu'ils ne se picorent entre eux, on brûlait le bec des millions de poulets aveuglés et engraissés par des doses massives d'hormones et qu'on entassait dans des espaces hyper-comprimés.  On garrottait la tête de lapins pour mieux leur asperger les yeux de produits chimiques afin de tester d'éventuels produits cosmétiques.  On séquestrait et on inoculait avec des virus mortels des singes, des chats et autres créatures sacrées et leur faisait subir tous les tests d'endurance imaginables avant de jeter leur pauvre carcasse aux rebuts.

 Bientôt, il ne monta plus de cette planète maudite qu'un hurlement de douleur, un long cri de détresse qui s'entendait jusqu'aux confins de l'univers.  La laideur, la violence et la haine y régnaient en maîtres.

 Et certains soirs de pleine lune, sur le plus haut sommet de l'Everest, l'on pouvait apercevoir une silhouette machiavélique se frapper la poitrine à grands coups et renverser la tête en arrière et qui riait, riait, riait de son rire démentiel.