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Le miroir

Lise Brault  

Mélissa avait acheté le miroir d'un artiste étinérant dans un quartier touristique de la vieille capitale. C'était en fait une simple vitre givrée rose pastel, mesurant environ 30 x 40 cm et qui ressemblait à un miroir. Il irait être plutôt bien dans son salon, avait-elle songé en se le procurant. Elle était toutefois loin de se douter qu'il allait bouleverser sa vie.

En ce vendredi soir, elle est justement au salon en train de planter un clou au mur. Elle y accroche enfin le miroir et recule d'un pas pour l'admirer.

- Hmm, pas mal du tout, se félicite-t-elle. Et comme pour mieux en mesurer l'effet, elle s'assied sur le divan, face au mur.

Soudain, elle entend une voix d'homme tout près qui la fait sursauter. Elle regarde autour d'elle mais ne voit personne. Le coeur battant, elle se lève et fait le tour de la pièce; elle va fouiller tour à tour la cuisine, le vestibule, la chambre à coucher.  Personne.  Elle a beau écouter attentivement mais tout ce qu'elle perçoit, c'est le tic-tac de l'horloge au salon. Elle y retourne et cette fois, elle entend clairement, juste à côté d'elle, la même voix d'homme s'écrier :

- C'est faux! Et d'ailleurs, tu le sais!

Sapristi! songe-t-elle, elle ne rêve pas! Elle a même reconnu la voix de son voisin de palier, M. Demers, qui habite de l'autre côté du mur. Mais elle est bel et bien seule dans son salon. Alors, comment se fait-il qu'elle l'entende comme s'il était à deux pas?  Peut-être Demers est-il sur le balcon? Elle se lève et va à la fenêtre mais n'y voit personne.

- Je ne crois pas un traître mot de ce que tu dis! s'écrie cette fois la voix familière de Mme Demers.

Alors là, Mélissa en est sûre : il s'agit bel et bien de la voix de ses voisins. Elle revient vers le miroir et le décroche pour mieux poser son oreille au mur, puis elle écoute attentivement. Ne percevant que le bruit sourd habituel du couple qui se dispute, elle raccroche le miroir et la voix féminine retentit tout haut à nouveau :

- Mon ex avait raison : t'est un maudit menteur, Marcel Demers. Un bel hypocrite!

- Ah, écoeure-moé pas avec ton ex, hein! T'avais qu'à rester avec si tu y tenais tant que ça!

Bon sang, mais que se passe-t-il? Mélissa croit qu'on lui crie directement dans les oreilles. Soudain, elle croit voir des ombres apparaître à la surface du miroir et reste là, figée, à regarder leurs deux silhouettes remuer sous ses yeux. Tremblante, elle s'approche enfin du miroir et le décroche nerveusement. Aussitôt, les ombres disparaissent et le silence revient. Héberluée, elle regarde l'objet et le retourne dans tous les sens. C'est à n'y rien comprendre!

Méfiante, elle pose le mystérieux objet sur le siège du divan et reste plantée là à le regarder. Elle se met soudain à rire nerveusement mais sait pertinemment qu'elle n'a pas rêvé. Soudain, comme mue par une intuition, elle saisit le miroir et va le coller contre le mur opposé, l'y maintenant fermement d'une main. Aussitôt, elle entend la télé des Villeneuve hurler à tue-tête et les rires de leurs deux enfants, en train de regarder leurs dessins animés.

- Ma foi, ce tableau fait un trou dans les murs! s'exclame-t-elle en rabaissant le miroir.  C'est une véritable lunette sur l'invisible!

Elle pose l'objet sur la table à café, par-dessus un tas de paperasse, quand de nouvelles ombres apparaissent bientôt à la surface. Elle se penche au-dessus mais avant de pouvoir reconnaître qui c'est, elle entend la voix de sa propre mère qui dit :

" Attends, je vais appeler Mélissa et on va régler la question une fois pour toutes.

Cette fois, c'en est trop. Elle saisit le miroir et se rend compte qu'elle l'avait posé... sur une photo de sa mère!

- Oh, mon Dieu! s'écrie-t-elle. C'est de la pure sorcellerie! Il suffit de poser le miroir sur une photo pour… Est-ce que par hasard maman s'apprêterait à…

Sur ce, le téléphone sonne et elle décroche immédiatement.

- Allô, maman?

- Mélissa? dit sa mère. Hé, là! Comment savais-tu que c'était moi?

- J'ai un afficheur, tu te souviens?

- Ah oui, j'avais oublié. Euh, ta tante et moi nous disputons depuis une demi-heure à savoir quand tu as quitté l'école. Étais-ce en mai ou en juin dernier?

- C'était en mai, confirme Mélissa.

- C'est exactement ce que je disais à ta tante Clara, dit triomphalement sa mère qui raccroche aussitôt.

Le lendemain matin, Mélissa met quelques instants à se remémorer les événements de la veille puis elle se lève d'un bond, accourt au salon et saisit le miroir qu'elle avait laissé sur le divan. Elle doit absolument confier son secret à quelqu'un, mais qui?  Sa copine Mireille? Une sacrée bavarde, celle-là; non, c'est trop risqué. Sa mère? Oh non! Mais alors, surtout pas à Paul, son nouvel amoureux. Paul, c'est l'image incarnée du mot " cool " et il aurait tôt fait de la ridiculiser, même de la plaquer si elle allait lui raconter des histoires de miroir magique.

Étudiant de dernière année à l'université et féru de littérature, Paul ne cesse de lui vanter les mérites de son idole, Jack Kerouac. Il se proclame athée, anarchiste et sans scrupules et ça la fait rire, la belle Mélissa, d'entendre ses élucubrations et de le voir marcher de long en large en gesticulant, livre à la main, citant un passage " absolument génial " (c'est lui qui le dit) de son maître à penser.

Il faut comprendre que depuis la mort de son père, Mélissa a dû abandonner ses études et chercher du travail afin de subvenir à ses besoins. À vingt ans, elle se retrouve sans diplôme, dans un petit appartement miteux, et elle se sent toujours quelque peu désavantagée par rapport à ses copains d'université qu'elle continue de côtoyer; et plus particulièrement face à Paul qui, Dieu merci, semble ne pas trop mal s'accommoder d'une " décrocheuse ".  

En repensant à Paul, il lui vient une idée. Elle sait qu'elle et lui iront retrouver les copains au petit club de la rue Saint-Denis, ce soir, comme tous les samedis. Sous prétexte d'étrenner son nouvel appareil-photo numérique, elle croquera quelques clichés qu'elle développera sur son ordinateur. Elle pourra alors examiner sa belle bouille en toute quiétude. C'est du pur voyeurisme, elle le sait, mais elle s'en fout. " Il adore se donner en spectacle, non? "

Le soir venu, elle va retrouver Paul et les copains, et elle en profite pour prendre plein de clichés. Tout le monde rigole et fait des grimaces tandis que Paul, rejetant sa queue de cheval en arrière, fait délibérément le beau devant la caméra. Il tire longuement sur sa Gitane et, les yeux mi-clos à la Greta Garbo, il lui envoie une énorme bouffée bleue directement dans l'objectif et tout le monde se tord de rire.

Lorsque Mélissa revient chez elle, elle se précipite sur son ordinateur, imprime les photos qu'elle pose ensuite côte à côte sur la table à café. Puis elle saisit le fameux miroir et le pose d'abord sur une photo de sa copine Suzie qui sourit à la caméra. Comme prévu, une ombre se meut à la surface et peu à peu, le visage de Suzie apparaît.

" Comment trouvez-vous Paul? l'entend-elle dire.  " Moi, je trouve qu'il fait un peu 'frais chié', non? "

" Si vous voulez mon avis, rétorque un copain, je trouve dommage qu'une fille aussi chouette que Mélissa s'y laisse prendre. J'ai rarement vu un type aussi imbu de lui-même. "

" Ouais, il est clair qu'il se prend pour un autre, avoue Suzie, mais tout de même, on ne s'ennuie pas avec lui, hein? C'est un véritable théâtre ambulant! "

Mélissa entend quelques rires nerveux puis plus rien. Enfin, un troisième copain brise le silence :

" Son égo est tellement gros qu'y passerait même pas dans la porte! "

Alors là, tous les copains s'esclaffent et Mélissa reste abasourdie. Est-ce comme ça que ses amis voient Paul?  Bien sûr, il est (disons-le franchement) plutôt excentrique. C'est d'ailleurs ce qui lui a plu chez lui au premier abord. Mais tout de même; elle qui croyait que fréquenter Paul l'aiderait à demeurer la fille cool qu'elle était, au temps de l'université...

Tristement, elle soulève le miroir et le pose cette fois sur un cliché de Paul, et l'ombre tant attendue prend forme.

" Combien gages-tu que je me la fais ? ", dit Paul.

" T'es vraiment tordu, Paulo " rétorque une voix masculine à l'arrière-plan.

" Je te gage vingt piastres que je me la fais, et pas plus tard que samedi prochain " poursuit Paul. 

" Oh, tout monde sait que Mélissa est 'dure' à attraper. " dit l'autre, " Avoue que c'est pour ça que tu lui cours après. "

Le coeur battant, Mélissa écarquille les yeux et continue d'écouter.

" Ha! Vingt piastres, mon coco, vingt piastres! Tu gages? " le provoque Paul.

Le coeur à la renverse, Mélissa ne se rend pas compte que le miroir lui glisse entre les doigts et se retrouve par terre. Elle se met à trembler et sent une sueur froide lui parcourir le dos. Quel choc! Son Paul adoré, celui dont elle rêve tous les soirs en étreignant son oreiller. Elle ne serait donc pour lui qu'un pari?  Une vulgaire gageure?  Un billet de vingt!

Une énorme boule lui monte soudain à la gorge et les larmes lui piquent les yeux. Oh, mon Dieu! s'écrie-t-elle en s'effondrant.

Humiliée jusqu'à la moëlle, elle n'a qu'une envie : ramper sous terre et ne jamais revoir ni Paul, ni les copains. Après une bonne crise de larmes, elle aperçoit le miroir qui gît par terre et se dit qu'elle en a déjà assez vu, assez entendu pour un soir. Reniflant bruyamment, elle ramasse mollement les photos une à une puis les range sagement dans une enveloppe et va se mettre au lit, le coeur meurtri.

Elle rumine son chagrin pendant toute la nuit et s'aperçoit, au fil des heures, que sa peine s'est peu à peu mutée en haine; une haine terrible dont jamais elle ne se serait crue capable. Elle se met à supputer une vengeance incendiaire. Elle se voit au club et s'imagine s'approcher derrière le dos de Paul avec une paire de ciseaux pour lui couper la queue de cheval. Ou alors comme une tigresse, elle lui envoie un méchant coup de patte et lui griffe le visage, lui arrache les yeux pour en faire de la bouillie à donner en pâture aux chats.

- Bon sens, mais qu'est-ce que j'ai pu être naïve! s'écrie-t-elle en s'asseyant dans son lit. Elle regarde son réveil : presque 4 heures du matin. S'enfonçant enfin sous les couvertures, elle s'endort, bien décidée à chasser ce grossier personnage de sa vie une fois pour toutes.

Le lendemain matin, c'est dimanche et elle regarde le miroir qui gît par terre au salon, là où elle l'avait laissé la veille. Il lui vient soudain une idée qui lui fout le vertige mais elle sait qu'elle doit faire un test. Aussi, elle se dirige vers la chambre à coucher et fouille sa boîte à souvenirs, là où elle range ses photos. Puis elle en choisit une qu'elle pose sur la table à café au salon. C'est une photo d'elle-même prise l'hiver dernier.

Retenant son souffle, elle pose le fameux miroir dessus et guette les images qui vont bientôt apparaître. Soudain, elle se rapproche pour mieux voir car elle a peine à se reconnaître : c'est bien elle qu'elle aperçoit, mais elle est toute bronzée et vêtue d'un superbe maillot de bain blanc. Bon sang! s'écrie-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? Je n'ai jamais eu de tel maillot!

Les yeux rivés sur l'image, elle se voit évoluer dans un décor tropical, au bord de la mer, et courir sur une plage en riant comme une gamine. Oh, et voilà maintenant qu'elle aperçoit à sa suite des collègues de travail! Mais voyons, que font-ils donc dans ce décor? Elle ne se souvient guère être allée dans un tel pays de rêve, et encore moins avec ses collègues!

Puis elle aperçoit une silhouette masculine qui accourt vers la sienne et qui lui prend la main. Peu à peu, elle reconnaît un jeune homme qu'elle côtoie tous les lundis soirs, à ses cours de peinture. C'est Philippe, un type à l'air sympathique qu'elle a dû saluer à quelques reprises, sans plus.

- Philippe, balbutie-t-elle effleurant la silhouette. Philippe, le beau Philippe à l'air timide qui est toujours assis au dernier banc, se souvient-elle. Que fait-il donc là, lui aussi?

Elle ne lui a jamais porté une attention particulière. En fouillant ses souvenirs, toutefois, elle se rappelle la gentillesse avec laquelle il l'aborde quand il la salue et cette pensée lui fait chaud au coeur. Est-ce que ce Philippe éprouverait des sentiments particuliers à son égard? C'est vrai qu'il a l'air sympa, songe-t-elle, mais que fait-il donc dans ce décor? se répète-t-elle. On dirait que le miroir mêle tout : les collègues de travail, les élèves du cours, les tropiques. Décidément, c'est à n'y rien comprendre, soupire-t-elle en mettant le miroir de  côté.

Elle se lève et fait les cent pas en fronçant les sourcils.

- Oh, mais… Et si le miroir révélait aussi l'avenir? songe-t-elle. Cela expliquerait un tas de choses.  Et si c'était le cas, est-ce à dire qu'elle et Philippe...

Plus mêlée que jamais mais de plus en plus intriguée, elle hoche la tête et décide de se faire couler un bain chaud afin de se calmer un peu. Tout au long de la journée, le souvenir de Philippe la hante et le soir venu, elle se met au lit, la tête pleine de rêves.

Le lendemain, lundi, lorsqu'elle rentre au travail, elle est accueillie bruyamment par une demi-douzaine de collègues souriants qui, tout excités, lui font l'accolade et lui parlent tous en même temps.

- Qu'est-ce que vous dites? demande-t-elle.  Ne parlez pas tous ensemble, je ne comprends pas!

- Comment? s'écrie l'un d'eux, tu n'as pas encore appris la nouvelle?

- Écoute, ma grande, dit un autre : tu te souviens du billet qu'on a acheté ensemble, le mois dernier? Le fameux concours du voyage à Cuba? Eh oui, t'as deviné : on l'a gagné!!!

Tout excitée à son tour, Mélissa trépigne de joie et leur saute au cou un à un.

- Et tu peux emmener qui tu veux! renchérit une troisième en lui faisant un clin d'oeil.

- C'est pour quand, déjà? demande-t-elle.

- Dans deux semaines, s'empresse-t-on de lui répondre en choeur.

Le soir même, elle se rend à son cours de peinture et prend place à son siège habituel.  Quand Philippe fait son entrée, elle lui jette un regard furtif mais il s'en est aperçu. Elle n'a d'autre choix que de lui sourire et il n'en fallait pas plus pour qu'il se dirige vers elle.

- Tu permets que je m'installe ici? demande-t-il en indiquant le siège voisin.

- Bien sûr! lui sourit-elle, quoique un peu nerveuse.

En attendant l'arrivée du prof, ils bavardent un peu et elle se demande comment il se fait qu'elle n'ait jamais remarqué ces doux yeux bruns. Des yeux qu'ils révèlent le fond de l'âme, songe-t-elle. Mais déjà, le prof fait son entrée.

Tout au long du cours, elle a peine à se concentrer car elle sent le regard de Philippe posé sur elle. Il se fait discret mais ne la quitte pas des yeux. À la fin du cours, elle sent qu'il n'attend qu'un geste, qu'un regard peut-être, et il lui vient aussitôt en mémoire un dicton qu'elle a entendu quelque part : C'est la femme qui choisit l'homme qui la choisira.

En effet, songe-t-elle, il n'en tient qu'à elle en ce moment...

Tandis que les élèves évacuent la classe, elle s'attarde délibérément à ranger ses effets dans son cartable, question de gagner un peu de temps, et sent que Philippe fait de même. Pendant qu'elle s'affaire, elle revoit les images du miroir, les palmiers, les collègues, Philippe...

Elle décide enfin de faire le grand saut :

- Dis, Philippe, je n'ai pas envie de rentrer chez moi tout de suite. Ça te dirait de m'accompagner à la cafétéria?

À ces mots, le visage de Philippe s'illumine.

- Je n'osais pas te le proposer, dit-il, mais j'en serais ravi.

Sur ce, il prend le gilet de Mélissa et le lui pose délicatement sur les épaules. Oh, la tête lui tourne mais elle se contente de sourire et le laisse porter son cartable tandis qu'ils se dirigent tous deux vers la sortie.

La semaine passe et ils se voient tous les soirs. Leur conversation, d'une simplicité déconcertante, coule comme un torrent et leur donne l'impression de se connaître depuis toujours. Si bien qu'à la fin de la semaine, ils ne peuvent plus se passer l'un de l'autre. Curieusement, pas une seule fois Mélissa n'a songé à consulter le miroir au sujet de Philippe. Elle se sent veritablement aimée, cette fois, et ça lui suffit.

Le samedi, en fin d'après-midi, elle prend sa douche, se coiffe et s'habille. Elle a hâte d'aller retrouver Philippe ce soir, au petit resto du coin, où ils entameront leur premier week-end ensemble. En ramassant distraitement quelques effets au salon, elle aperçoit le fameux miroir sur le divan. Elle allait le jeter aux ordures quand tout à coup, elle se ravise.

" Toi, tu vas me rendre un dernier service " sussure-t-elle en le fourrant dans son grand sac à main.

Elle sait que Paul, à l'heure qu'il est, est probablement déjà au café de la rue Saint-Denis avec les potes et qu'il l'y attend, comme tous les samedis soirs. Peut-être même est-il en train de caresser les fesses de la serveuse, comme elle l'a vu faire l'autre soir alors qu'elle avait surpris le geste en revenant des toilettes. Sans doute une autre de ses excentricités, avait-elle conclu pour l'excuser. Sans plus tarder, elle saute dans un taxi et se rend rue Saint-Denis.

En entrant au club, elle ne met pas long à le repérer : il est assis avec les amis et lui tourne le dos, mais elle reconnaît bien la fameuse queue de cheval. Elle s'avance vers eux et les copains, qui l'aperçoivent, lui font signe de venir se joindre à eux. Lorsqu'elle les rejoint, Paul se retourne et, l'air blasé, l'accueille par un clin d'oeil affecté.

- Salut, toi, dit-il mollement.

- Salut, dit-elle en lui souriant des lèvres mais non des yeux.

" Oh, oh, quelque chose ne tourne pas rond ", flaire Paul en constatant le rictus.  Il n'aime guère se faire damer le pion par les femmes, surtout pas en public, et il espère que les copains n'ont rien constaté. Aussi, s'efforce-t-il de lui offrir son plus charmant sourire et il croit avoir amadoué le fauve car elle se penche vers lui comme pour lui donner un baiser. Toutefois, d'un geste adroit, elle attrape sa bière et lui en déverse tout le contenu sur la fourche de son Levis dernier cri.

D'un bond, il se lève et sa chaise tombe à la renverse dans un fracas qui fait se retourner tous les clients. Dans le silence qui s'ensuit, il est tellement abasourdi que tout ce qu'il trouve à dire, c'est :

- Shit!  Shit!  Shit!!!

- Ça, c'est pour les bons sentiments, dit Mélissa tandis qu'il secoue vigoureusement son blue jeans détrempé.

Et Paf! retentit une méchante tape qu'elle lui colle au fessier.

-  Ça, c'est une leçon de respect envers les femmes.

Enfin, sortant de son sac à main le fameux miroir, elle lui en assène un coup sur le crane et la tête de Paul s'en retrouve parfaitement encadrée.

Elle allait se diriger vers la sortie quand soudain, elle se ravise et dit nonchalamment à l'un des copains :

- Oh, j'allais oublier : le maquereau te doit vingt dollars, si je ne me trompe.

Sa mission accomplie, elle tourne les talons, saute dans un taxi et s'en va retrouver Philippe qui l'attend amoureusement depuis une bonne demi-heure à leur petit resto intime.

- Bonsoir Philippe! sourit-elle en se dirigeant vers lui.

Il se lève aussitôt pour l'accueillir.

- Je croyais que tu n'arriverais jamais, dit-il en lui embrassant la joue tendrement.

- Oh, j'avais une course plutôt disagréable à faire, mais c'est fait.  Euh, dis, que dirais-tu d'un voyage à Cuba la semaine prochaine, toutes dépenses payées?