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Le petit train
en route vers la mer

Lise Brault  

- Approchez!  Approchez, mesdames et messieurs!  Il y reste encore quelques billets.  Approchez!

Nous sommes dans un coin de villégiature au bord de la mer. Il est dix heures et une fine brume matinale flotte dans l'air, présage d'un après-midi torride. Des badauds sont rassemblés autour du chef de gare, un petit bout d'homme en uniforme qui se hisse sur la pointe des pieds pour mieux se faire voir. La plate-forme, peuplée en majorité de touristes mais aussi de quelques habitants de la région, grouille d'activité tandis que le type brandit ses billets en poursuivant son boniment :

- Plus que deux billets, m'ssieurs dames! Deux petits billets! Qui sera le couple chanceux?  Allez : trente dollars pour un tour de train en pleine nature, c'est presque donné! Un tour de notre belle région dans un train à vapeur, comme dans l'bon vieux temps. Et dois-je préciser pour ceux qui ne le savent pas encore que c'est un tour vraiment pas comme les autres? Car il comporte sa part de surprises, m'ssieurs dames.  Oh oui!  Que dis-je : frissons garantis!

- Deux billets, s'il vous plaît, s'écrie un jeune homme qui se faie un chemin dans la cohue en brandissant son porte-feuille tandis que non loin derrière, sa compagne tente de le rattraper en donnant du coude.

- C'est complet! s'écrie le chef en se tournant vers le conducteur de la locomotive.

Puis il s'adresse à nouveau à la foule :

- Le prochain départ est dans une heure.

Parmi les touristes, quelques cultivateurs de la région circulent également. L'un d'eux, remarquable par son allure particulièrement rustique et sa voix tonitruante, s'adresse à un compère à l'autre bout de la plate-forme en criant à tue-tête :

- Hé, Victor, y paraît que le train de sept heures est pas encore rev'nu.  Espérons qu'il leur est rien arrivé!

- Bof, y z'ont dû tomber en panne, lui crie l'autre. Ou p't-être ben que la vache à Phil Tremblay s'est encore assis l'cul su'a track, ajoute-t-il en ricanant.

- Ha! Tu m'paierais un million que j'embarquerais pas dans c't'affaire-là!

Ce commentaire, que nul ne pouvait rater, n'est rien pour rassurer la cinquantaine de passagers qui, pressés par le chef de gare, montent tout de même à bord en chuchotant leur inquiétude. Fermant une à une les portes des wagons, le chef signifie au conducteur de procéder au départ; puis il se fond dans la foule et le train commence à avancer lentement avec sa cargaison : des vacanciers en route vers l'aventure, chacun enfermé dans son petit compartiment privé.

Quelques-uns se contentent d'admirer le paysage par la fenêtre tandis que d'autres tentent d'ouvrir la leur, mais en vain. Le jeune homme qui avait acheté les deux derniers billets tente lui aussi d'ouvrir la sienne mais sans plus de succès.

- Dommage, dit sa compagne, j'aurais tant aimé sentir l'air marin.  Et puis c'est pas une journée pour rester enfermé. Regarde-moi ce soleil radieux et tous ces dimants qui dansent sur l'eau.

- Il doit sûrement avoir moyen d'ouvrir cette foutue fenêtre, dit le gars en frappant à coups de poing sur le levier mais ne parvenant qu'à s'écorcher les jointures.

Puis il se met à pousser dessus de toutes ses forces.  La figure plissée par l'effort, il grogne et s'éreinte.  Son visage s'empourpre et, impatient, il lâche un juron.

- Oh, laisse tomber, dit la fille. Ça ne vaut pas la peine de te péter les nerfs du cou.

Mais il s'entête et, cherchant de l'oeil quelque objet, il aperçoit la sac à main de sa compagne.

- Prête-moi ton parapluie, dit-il.

- Tu vas tout de même pas frapper le levier avec mon portable tout neuf?

- Je vais juste donner quelques petits coups. Si ça ne marche pas, je capitule. Juré.

Hésitante, elle lui tend son parapluie qu'il empoigne par l'étoffe puis il donne avec le manche quelques coups secs sur le levier.

- Tu vas me le briser! crie-t-elle.

- Ne t'énerve donc pas, dit-il, sachant pertinemment que c'est exactement ce qui va se produire.

De guerre lasse, il lui rend son parapluie et tandis qu'elle examine le manche abîmé, il recule d'un pas et fourre un grand coup de pied sur le levier qui vole en éclats.

- Ça y est! s'écrie-t-il, triomphant.

- Oh, mais que va-t-on leur raconter au retour?

- Bof, qu'est-ce qui prouve que c'est nous qui l'avons brisé, hein? dit-il en soulevant la fenêtre toute grande.

- Grand fou, sourit-elle en se précipitant la tête dehors pour prendre une grande bouffée. Comme ça sent bon, dit-elle en fermant les yeux.

Le train, qui ne s'éloigne jamais trop de la mer, tantôt serpente à travers la forêt, tantôt longe le bord de l'eau.

- Viens à la fenêtre, dit-elle, viens voir comme ça sent bon.

En effet, songe-t-il en humant profondément tout en regardant la mer défiler à travers les arbres.

Soudain, il aperçoit dans le lointain quelque chose qui ressemble à une longue pointe de sable et qui avance dans la mer. Mais le plus étonnant, c'est qu'il croit déceler des rails en plein dessus.

- Hé! s'écrie-t-il, regarde, là-bas. Tu vois ce que je vois? dit-il en pointant du doigt.

D'abord, elle ne voit pas très bien à cause de la brume; mais elle aperçoit bientôt la pointe de sable, puis les rails...

- Oh, s'écrie-t-elle, on dirait des rails du chemin de fer qui se dirigent droit dans la mer! Quelle photo ça ferait!  Ah, zut : moi qui ai oublié notre appareil-photo.

- En effet, dit-il, ça a beau être une illusion d'optique, ça ferait tout de même un sacré cliché.

Mais bientôt, le train s'éloigne du rivage pour poursuivre sa course lente en forêt. Ils retournent donc s'asseoir sur leur banquette et elle fouille son sac à main pour en sortir un sandwich dont elle lui tend la moitié.

- Je sais à quoi tu penses, dit-elle tout en mâchouillant.

- Ah oui?

- Tu penses à ce qui arriverait si le train se dirigeait véritablement dans la mer.

Il considère la chose puis hoche la tête en souriant.

- Décidément, ricane-t-il, tu as vu trop de Hitchcock's.

- Non, mais, t'as entendu ce qu'a dit l'habitant à son compère, tantôt, à la gare?

- À propos du train de sept heures qui n'était pas encore rentré?

- Ouais.

- Bof, c'est qu'une bonne farce pour se payer la tête des touristes.

- J'ai peur, dit-elle.

Et tandis qu'ils avalent leurs derniers morceaux en silence, ils se laissent balloter par le mouvement du train. Au bout de quelques minutes, toutefois, au milieu d'une longue courbe, le train ralentit passablement puis s'arrête net.

Le jeune homme se lève et jette un coup d'oeil à la fenêtre.  La courbe lui permet d'apercevoir la locomotive entre les branches.

- Que se passe-t-il? demande-t-elle.

 Mais au lieu de répondre, il blêmit au spectacle qu'il aperçoit : là, à quelques mètres en avant, il voit la fameuse pointe de sable qui avance dans la mer et la locomotive à moitié dans l'eau.

- " Seigneur! " songe-t-il avec effroi.

À l'instant même, un message leur parvient d'un haut-parleur :

- Mesdames et messieurs. Nous allons bientôt procéder à une manoeuvre de routine et vous prions de demeurer assis bien confortablement pendant les cinq prochaines minutes. Nous vous prions également d'attacher votre ceinture de sécurité.  Nous vous aviserons lorsque vous pourrez vous lever à nouveau. S'il vous plaît, veuillez regagner vos sièges immédiatement. Je répète...

Dans le corridor, on entend des portes de compartiments s'ouvrir et se refermer.  Un préposé arpente le couloir et intime l'ordre aux passagers récalcitrants d'aller se rasseoir.

Notre couple se consulte du regard et la fille, apercevant l'air ahuri de son compagnon, voit bien que quelque chose ne tourne pas rond.  Prise de panique, elle se lève pour aller à la fenêtre mais au même instant, le préposé entrouvre la porte de leur compartiment :

- Allez vous asseoir bien gentiment, mademoiselle, et attachez votre ceinture de sécurité, dit-il en refermant la porte aussitôt.

N'y tenant plus, elle fait un pas vers son compagnon mais le train part en trombe et envoie nos deux amis au plancher.

Acroupie, elle se cramponne à son conjoint quand tout à coup, une tornade glaciale s'abat sur eux : ils reçoivent une douche froide qui les trempe jusqu'aux os et inonde le plancher de la cabine : l'eau de mer entre à pleines chaudières par la fenêtre ouverte.

- La fenêtre!!! hurle-t-elle.  Il faut fermer la fenêtre!!!  Ciel, que nous arrive-t-il???

Malgré le mouvement du train, son compagnon arrive à se relever et agrippe la fenêtre qu'il rabat d'un coup sec.

Après quelques instants, le train semble reprendre sa vitesse de croisière et elle réussit enfin à se relever. Elle rejoint son compagnon à la fenêtre et tous deux regardent dehors : ils avancent véritablement en plein mer.

Dans le corridor, des applaudissements fusent soudain de toutes part et on entend des " oh! " et des " ah! " admiratifs.

- Mesdames et messieurs, clame la voix du haut-parleur. Ici votre capitaine. Certains d'entre vous avez sans doute eu la surprise de votre vie mais rassurez-vous : tout est normal.  Non, vous ne rêvez pas : nous voguons en pleine mer et ceci, grâce à l'ingéniosité de la technologie moderne, le nec plus ultra de l'industrie ferrovière.

Notre couple met quelques instants à comprendre qu'ils ne sont pas en danger et poussent un soupir de soulagement à l'écoute de la voix rassurante qui poursuit :

- Nous roulons présentement sur les rails du CN. Nos ingénieurs ont mis de longs mois à concevoir ce chemin de fer unique au monde, dont les rails ont été construits à fleur d'eau pour donner l'illusion de flotter à la surface.

- Décidément... se contente de ricaner nerveusement le jeune homme en entourant les épaules de sa bien-aimée.

- Pour des raisons de sécurité, poursuit la voix, vos fenêtres ont été verrouillées électroniquement. Dès que nous regagnerons la terre ferme, vous serez en mesure de les rouvrir. D'ici là, je vous invite à admirer le paysage marin dans le confort de votre cabine et vous souhaite à tous et à toutes une agréable randonnée.

De retour à la gare, les passagers ne tarissent plus d'éloges en descendant du train.

- Extraordinaire!

- Qui aurait cru une telle chose possible!

- Et quelle vue superbe de la mer!

Et tandis qu'un nouveau groupe de touristes s'apprête à monter à bord pour le prochain départ, on les voit hésiter lorsqu'on entend un cultivateur crier à son compère :

- Hé, Victor! Y paraît que le train de sept heures est pas encore rev'nu!

- Ha!  Tu m'paierais un million que j'embarquerais pas dans c't'affaire-là!  Ho-ho non!