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 LE PORTRAIT

Oriane Des Roches 

Le jour où tout a basculé et où j'ai dû remettre la montre à mon poignet, il est arrivé cette histoire insolite.

Un matin gris de novembre, je décidai de prendre un travail de bureau pour gagner ma vie en double.  Je me trouvai à pénétrer en sourdine dans l'univers magique des sons.  Dès ce jour-là, je remarquai la réceptionniste, Rohanna, grande femme impeccable, d'une élégance naturelle rehaussée par une garde-robe de choix, à l'allure de mannequin, auréolée d'une longue chevelure bouclée châtaine.  Une beauté sculpturale, non pas rayonnante mais esthétique, dotée d'une voix douce et sensuelle.  Lorsque le chef d'orchestre passait, avec ou sans verres fumés, il ne manquait pas de lui dire, sur une note amicale, "Bonjour", et elle répondait avec tout son sourire perlé, sur la même tonalité.  Que d'harmonie et de superficialité à la fois, me disais-je.  Mais l'accord résonnait parfaitement, comme l'oiseau-lyre, maître en imitation vocale.  Je sentais qu'elle était admise.  Parfois, il prenait le temps d'ajouter:  "Comment allez-vous?"  Cette jeune femme rêveuse se soulevait de terre chaque fois qu'il lui adressait la parole, même brièvement, lorsqu'il passait en coup de vent.  Elle aussi aurait voulu être une "star" et on ne sait pourquoi elle n'a pu embrasser une carrière de mannequin, alors qu'elle avait, en apparence, tous les atouts.  Quelle cassure, quelle fêlure a pu l'empêcher de réaliser un rêve?  Mais elle devait poursuivre son destin, à l'écoute du merveilleux en elle.  Enfin, je la soupçonnais d'avoir des relations privilégiées avec le chef d'orchestre tant convoité par la gent féminine.  Du moins, je sentais qu'elle bénéficiait de ses bonnes grâces.

Rohanna avait commené à suivre des cours du soir en traduction; mais lorsqu'elle obtint une promotion comme assistante, elle rompit tout, prétextant qu'elle n'avait plus le temps pour autre chose, par exemple, pour les sorties avec les amies.  Plus particulièrement avec Florence, l'artiste-peintre, dont elle partageait la passion de l'art.  Rohanna, bien qu'abandonnée par son mari, continuait d'être aussi friande des hommes.  Souvent je l'ai prise à pleurer lorsqu'elle était à la réception et subitement, plus rien.  C'est comme si elle s'était décoincée, libérée de quelqu'un d'oppressant.  Elle reste en superficie, la tête hors de l'eau, ce qui ne l'empêche pas d'accepter les invitations de ses récentes rencontres.   

La première fois qu'elle a croisé maestro, en dehors du bureau, c'était un samedi matin à la librairie Renaud Bray qu'il fréquentait à l'occasion, muni de sa carte de rabais.  Il détestait particulièrement entendre parler de choses prosaïques, telles l'argent, cela le déprimait.  Alors qu'elle jetait un regard distrait sur les revues, elle entendit sa voix mélodieuse.  En se retournant discrètement, elle l'observa devisant avec la caissière qui l'avait sans doute reconnu.  Il aimait attirer l'attention, en élevant la voix, ce qui faisait sourire sa charmante épouse qui l'accompagnait, habituée à l'égocentrisme de son homme-enfant.

 

Quelques mois plus tard, à la conférence de presse annonçant la nouvelle saison de concerts, Rohanna suivait maestro de ses grands yeux bleus rêveurs et surveillait attentivement ses allées et venues, ainsi que ses faits et gestes.  Ce jour-là, assise près de moi, elle me fit remarquer d'un coup de coude, à quel point maestro devenait nerveux, après son allocution.  Il gesticulait sans cesse, on le voyait tantôt se mouchant, essuyant ses verres, examinant ses boutons de manchettes, tantôt gigotant sur sa chaise.  On aurait dit que toute la tension tombait après sa performance et le rendait comme un sorcier que la transe a quitté.  La fragilité de l'être humain nous apparaissait là dans toute sa grandeur.  Après avoir pris la parole, il aurait dû pouvoir quitter la salle, mais non, il se trouvait coincé sur sa chaise, en attendant que les autres finissent leur monologue et que vienne la période de questions formulées par les journalistes.  Peu de temps après les invités circulaient dans la salle, en quête d'interlocuteurs.  Quelques séances de photos et, graduellement on se disperse.  Au vestiaire libre, Rohanna arrive face à face avec maestro, qui cherchait désespérément son pardessus, parmi une panoplie non identifiée.  Après lui avoir ouvert grand les bras, comme pour créer l'illusion d'un contact authentique, il l'aida à enfiler les manches de son manteau et lui demanda de l'aider à retrouver le sien.  Je veux bien, répondit joyeusement Rohanna, mais dites-moi comment il est fait, de quelle couleur il est, tout en valsant autour des cintres avec lui.  Elle aurait tout fait pour le contenter, tellement elle se sentait valorisée du simple fait qu'il l'interpellait.  Elle souhaitait secrètement être son agent de presse, afin de le suivre pas à pas et d'être prête à satisfaire le moindre de ses désirs.  Donnez-moi la liste de vos désirs, "vénérable maestro" et je parcourrai la planète pour vous combler, se disait-elle.  Etre au service d'un personnage aussi prestigieux, lui faisait oublier sa "petite vie" réduite au minimum.  D'un seul coup elle devenait amnésique devant ses propres ambitions perdues, englouties dans les eaux du Saint-Laurent et balayées par l'écume amère.  En l'accompagnant, il parvint à retracer son pardessus.  Il afficha un air gai, perdu dans ses fantasmes, et repartit tout aussi rapidement qu'il était apparu devant elle.

Des semaines passèrent sans qu'on le vît circuler dans le bureau et Rohanna redevenait trop calme.  Dès qu'il réapparaissait comme un éclair, l'humeur de cette belle femme triste se transformait et elle se remettait tout aussitôt à chantonner et à parader.  Une fois, elle osa lui adresser la parole au-delà du simple "bonjour" conventionnel.  Alors qu'il passait près d'elle, elle risqua de sa voix aux sons angéliques:  "Vous avez rendu ma cousine heureuse, hier".  Surpris par cette réflexion anodine, il s'approcha d'elle et lui dit:  "Pardon?", comme s'il voulait dissiper tout malentendu, et, reprenant sa phrase, elle ajouta que sa cousine avait grandement apprécié le concert de la veille.  "Ah bon, tant mieux", reprit-il rassuré et il s'en alla, pressé.

N'est-ce pas le but de la musique de réconcilier l'homme avec lui-même, de créer un état de paix intérieure qui fait qu'ensuite il puisse vivre en harmonie avec ses semblables et les rythmes de la nature, tout comme à l'origine, la musique servait à apaiser la colère des dieux.

A l'approche de l'automne, on s'affairait à préparer une soirée chic qui devait suivre un concert bénéfice, dîner-dansant avec port de la cravate noire.  Pour Rohanna, la seule façon d'assister à cette soirée mondaine était d'offrir ses services au vestiaire.  Elle aimait particulièrement voir les toilettes et bijoux qu'exhibaient les femmes huppées.

Après son service, à la fin de la soirée, elle se précipita dans la salle et vida quelques coupes du champagne restant.  Elle s'imagina aller à sa rencontre, le conduisant dans le jardin, pour l'interroger, délicatement, du bout des lèvres, comme on procède avec le tambour du désert nord-africain, le tar, mais avec les doigts, afin de saisir sa voix intime.  Sous un ciel parsemé d'étoiles, au son d'une musique latino-américaine, elle l'entraînerait dans la danse du mambo, histoire de s'exalter.  Dès qu'elle revint sur terre, elle déchanta.  Elle ne se sentait pas à la hauteur, en comparaison avec toutes les jeunes personnes talentueuses, possédées par l'esprit de la musique dans leur coeur, qui entouraient maestro.

Et pourtant, elle était une esthète raffinée, mais n'avait aucune réussite à son actif, n'ayant jamais composé d'oeuvre, ni interprété, ni même déclamé de poème, et cela la gênait.  Chez elle, tout restait enveloppé dans un nuage de rêves dont elle jouissait parfois et qui attendaient d'être propulsés sous les projecteurs lumineux.

Un petit pas de plus, mais quel guide l'aidera à traverser le Pont?  Les vibrations de cette personnalité peu commune agissaient sur elle comme un phare et elles lui insufflèrent l'idée de poursuivre son imagination.

Maestro partait quelques mois courir le monde, en quête d'absolu: la musique, et revint plus énergisé qu'avant. 

Par contraste, le travail alimentaire de Rohanna se poursuivait dans la routine qui s'acharne aux heures fixes, et elle se sentait vieillir, mais mal.

Avec un regain d'enthousiasme, elle imagina demander une interview afin de recueillir ses impressions sur sa récente tournée internationale.  Mais où, pas dans les coulisses, ni chez elle, dans son appartement défraîchi, miteux, ni au restaurant puisqu'elle n'avait pas les moyens d'assumer le coût de ses lubies; s'il advenait qu'il commande une bouteille de Château Petrus à 500$, elle se retrouverait plutôt embarrassée.  Mais tout de même, elle était déterminée à poursuivre son but.  C'est alors qu'elle voulut confier à Florence son admiration sans bornes, jusqu'alors secrète, et en faire sa complice.

Sachant que pour maestro, la seconde forme d'art qui le passionnait était la peinture, elle pensait qu'il ne pourrait pas résister au plaisir de découvrir un autre univers coloré.  Aussi, elle s'empressa de téléphoner à Florence pour la convaincre d'inviter maestro à son vernissage à la Galerie Bernard Desroches afin de l'initier à sa peinture surréaliste et figurative.  Dotée d'une générosité quasi illimitée, Florence acquiesça sur-le-champ car elle ne savait pas dire non.  Tout comme l'actrice Anna Magnani, elle aimait parcourir les ruelles la nuit pour nourrir les chats.  Enfin, elle venait d'amorcer sa carrière avec deux expositions consécutives et les cours de peinture et de dessin de modèles nus qu'elle donnait à son atelier, tiraient à leur fin.  Elle se sentait vidée de toute énergie.

Rohanna consulta le calendrier des concerts et s'assura qu'il n'y avait pas de représentation le soir du vernissage.  Elle informa maestro verbalement de la tenue de l'exposition et lui remit le carton d'invitation.  Malgré son horaire surchargé, il accepta avec enthousiasme, sans un moment d'hésitation.

Deux semaines s'écoulèrent, Rohanna avait attendu impatiemment cette rencontre.  Elle arriva tôt à la Galerie pour être certaine de ne pas manquer la joie de sa présence et pour mieux se rapprocher de lui.  Tout en sirotant son verre de mousseux, elle fit un tour d'horizon de l'exposition, en solo, et jetait de temps à autre un coup d'oeil furtif vers Florence qui dissimulait difficilement son air ennuyé chaque fois qu'elle doit affronter le social.  Elle se rendit compte qu'il restait peu de temps avant la fermeture et que son invité de marque n'était toujours pas au rendez-vous.  Nerveuse, elle s'approcha de Florence, la complimenta sur son exposition et au même instant, le voilà qui apparaît seul, l'air quelque peu désorienté.  Rohanna se précipita à sa rencontre et lui présenta illico l'artiste-peintre en vedette.  Florence l'accueillit chaleureusement et avec son humour irrésistible, le mit vite à son aise.  Elle le pilota à travers son exposition, lui expliquant chaque tableau.

Pendant ce temps, Rohanna saluait les invités qui partaient allègrement.  Laissé seul avec Florence, maestro s'attardait à admirer son talent et lui fit même l'honneur de l'acquisition d'un tableau.  Florence lui remit sa carte tout en l'invitant à venir voir sa collection privée qui lui réserverait quelque surprise, à son atelier, au moment qui lui conviendrait.  Une heure après les autres, maestro quittait, l'air enchanté de sa soirée, pétillant de jeunesse et de grâce.

Quelque temps après ce rendez-vous à la Galerie, un midi, alors que la plupart des employés sont sortis, Rohanna le croise dans le corridor, en tenue décontractée, peu affairé et mordant dans une pomme avec autant de délectation qu'il mord dans la vie.  S'approchant de lui, en sautillant et lui ouvrant les bras car il aimait les gestes exagérés, elle s'écrie:  "Ah, maestro, venez à mon bureau que je vous fasse lire sur l'ordinateur un poème que vous m'avez inspiré".  Il la suivit et elle l'invita à s'asseoir devant ce monstre peu familier, en lui disant:  "Peut-être êtes-vous allergique aux ordinateurs, mais je vous en prie, lisez-le".  Il s'assit volontiers, la regarde souriant et accepte le jeu, bien qu'il ne soit pas féru de poésie, mais curieux.

Le partage d'une émotion esthétique rapproche les êtres, les fait se sentir plus humains.  Leur regard s'illumine en cette journée du dernier concert de la saison.  Toujours flottant entre deux continents et vivant à cheval sur deux mondes, le lendemain, il s'envole pour Paris.

Elle imagine qu'à son retour, elle pourra lui envoyer sur son ordinateur des messages codés.  Elle a déjà choisi le mot de passe "lioubov" qui signifie amour.

En pensant à lui, elle se rappela le jour de son anniversaire.  Alors que tout le monde était réuni dans la salle, autour d'un gâteau, dans un silence de marbre, mal à l'aise, il s'écria spontanément:  "Mais grimpez sur les tables, je ne sais pas moi, faites quelque chose!"  N'est-ce pas merveilleux de pouvoir exprimer ce que l'on pense, sans avoir peur de rien, ni de personne, quand on n'a rien à perdre.  Tout le monde se mit à rire, personne ne bougea, mais l'animation commença, et alors il s'éclipsa pour affaires urgentes.

Rohanna retourne à son ordinateur et s'empresse de lui écrire quelques lignes avant l'ultime départ.  "J'espère que nous aurons l'occasion d'explorer ensemble, un jour, l'île Nue, située dans l'archipel de Mingan, où je vous ferai entendre l'une des symphonies les plus pures."

Peu de temps après son départ, Rohanna reçut de Florence une invitation à dîner, au restaurant italien Vivaldi, rue Prince-Arthur.  Au cours de ce dîner gargantuesque, arrosé de vin, Florence lui révéla que depuis trois mois elle avait eu une liaison clandestine avec maestro.  Tout avait pris naissance lors de leur première rencontre capitale à la Galerie.  Depuis ce jour, elle avait entrepris de réaliser ce dont Rohanna rêvait, faire son portrait sous tous les angles, mais pas avec les mêmes matériaux.  Il se rendait à son atelier le lendemain d'un concert et c'est dans une atmosphère de silence, de calme, qu'elle entreprenait son oeuvre.  Lorsqu'il la désirait quelques instants pour lui seul, il la caressait longuement du regard.  Le corps de Florence, toujours chaud comme le Niragongo, accueillait maestro pour une envolée Fortissimo.  Elle pensait qu'il venait de loin pour goûter les joies de ce bref paradis éphémère, mais si intense.

Florence annonça à Rohanna, d'une voix basse mais sur un ton de révolte, qu'elle parcourait ses derniers milles.  J'ai trente-neuf ans dit-elle et je viens d'apprendre que j'ai le cancer.  Je n'arrive pas à le croire, cela advient au moment où mon travail commence à se faire remarquer.  J'ai toujours attendu la reconnaissance de mon père et à l'instant où elle semble se manifester, on me presse de quitter ce monde.  N'est-ce pas mystérieux qu'à force de vouloir enfanter, le cancer se soit mis à ronger ma féminité, comme deux forces en opposition?  Peut-être ai-je brisé le rythme naturel?

Émue aux larmes, Rohanna lui prit les mains et les yeux brûlants, lui dit:  "Bats-toi, c'est fou mais fais-le pour l'art".  Avec une légère lueur de sérénité dans le regard, Florence ajouta:  "Tu sais, j'ai peiné à fixer son image car il bouge tout le temps.  Ainsi, je l'ai métamorphosé, tel que je le voyais.  Je te remets le tableau car je sais qu'un jour il te le demandera et tu lui expliqueras alors pourquoi j'ai mis fin si brusquement à notre relation après lui avoir demandé de me faire l'amour comme si c'était la dernière fois.

En ce soir de pleine lune, Rohanna rentrait chez elle, le tableau sous le bras, songeuse.  Déconcertée par les dires de Florence, elle pensa à la beauté de sa peinture, autre que plastique, celle qui éveille, qui fait jaillir le questionnement.  Sans doute y avait-il quelque élément métaphysique dans la peinture de Florence qui devait interroger maestro, envoûté par le charme qu'exerçait Florence à travers son art, comme la poursuite d'un mirage.

Une seule certitude existait, le tableau.  La manière dont elle s'y était prise pour arriver à ses fins lui importait peu.

A son arrivée à l'appartement, Rohanna remarqua qu'à l'horloge qui sonne les notes comme prévu, il était neuf heures et elle songea à Florence pour qui il faisait déjà nuit.  Mais pour elle, cela signifiait l'amorce d'un changement de vie.  Elle décida de quitter définitivement le bureau, lasse de son réduit où pas un seul mince filet de lumière ne pénètre.

Convaincue d'avoir terminé ses gammes, Rohanna allait désormais poursuivre sa propre voie fragile mais diaphane, imprégnée de liberté et de poésie.