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Le squelette
dans le placard

Lise Brault  

Le vieux monsieur moustachu gravit les marches de l'escalier qui le mène à son petit bureau.  C'est le prof Michaud.  Il a les cheveux en broussailles, est plutôt court sur pattes et se déplace à petits pas saccadés — comme une souris, se plaisent à ricaner les jeunes institutrices de l'école secondaire où, depuis trente ans, il enseigne les rudiments de la chimie, de la physique et de la biologie.  Bien sûr, la tentation était trop forte et des générations successives d'élèves l'ont surnommé, et continuent de le surnommer Einstein.

 La rumeur veut que « Einstein » cache dans son placard un squelette.  Non pas un vulgaire spécimen de carton, mais un véritable squelette humain.  Encore là, les élèves n'ont pu s'empêcher d'affubler le mystérieux objet d'un sobriquet : Gudule.

 Einstein et Gudule sont donc légendaires à l'école du Saint-Nom.  Pourtant, très peu peuvent se vanter d'avoir constaté de visu le fameux squelette.  Aux rares élus à qui le prof Michaud ne daigne dévoiler son trophée, il explique qu'un hôpital lui en a fait don jadis, « au nom de la science » s'empresse-t-il d'ajouter sur un ton circonspect.

 Bien sûr, il le garde enfermé sous clé de peur que quelques ados futés ne viennent le lui subtiliser ou s'en servent pour jouer des tours.  Les soirs d'Halloween, surtout, il est particulièrement vigilant.

 Le prof Michaud est qu'il est marié depuis plus de vingt ans à une femme forte et autoritaire.  Une femme du monde, très brillante, dit-on, qui a vite pris sa place dans les rangs de l'intelligentsia et enseigne présentement à l'université.

 En effet, madame Michaud est plutôt corpulente, a le verbe haut et la poigne solide; et elle ne se gêne pas pour donner son avis, ne vous en déplaise.  Pour tout dire, elle fait un peu « matrone » avec sa forte taille, son chignon noir et ses gros sourcils arqués.  On se demande encore ce que cette femme, qui a obtenu son doctorat dix ans avant son mari, a bien pu « voir » dans ce petit bout d'homme soumis et effacé qu'elle a choisi comme époux.

 — Pauvre professeur Michaud, entend-on souvent soupirer la secrétaire de l'école lorsqu'elle vient de clore une conversation téléphonique avec la dame en question.  Un véritable majordome, cette bonne femme.

 Il faut également savoir que le prof Michaud a déjà été marié vingt-cinq ans plus tôt mais que sa première épouse est morte, un soir d'automne de 1977, dans un bête accident de la route alors que la voiture de madame avait raté une courbe et foncé droit dans le fleuve.  Elle s'était endormie au volant, avait conclu l'enquête; n'ayant pu sortir du véhicule à temps, Madame Michaud numéro un était morte noyée.

 Curieusement, elle aussi avait été du genre autoritaire, ce qui fait souvent dire aux collègues que Michaud a le don d'attirer ce genre de femmes — ceci, bien entendu, toujours sur un ton de franche camaraderie car après tout, on l'aime bien ce petit prof qui n'élève jamais le ton et ne ferait pas fait de mal à une mouche.

 Michaud s'était donc retrouvé veuf à un très jeune âge et madame Michaud numéro deux s'était empressée de lui mettre le grappin dessus avant que quelqu'un d'autre n'ait la même idée.

 Vingt ans de vie commune s'étaient écoulés depuis et leurs dialogues (ou plutôt les monologues et les reproches de madame) se faisaient de plus en plus fastidieux, songeait avec regret le prof Michaud.  Aussi, ces derniers temps, avait-il pris l'habitude de s'attarder longuement au bureau, le soir après les heures.

 Seule âme qui vive dans l'école déserte, il demeurait longtemps ainsi, dissimulé dans son petit bureau sans fenêtre.  À la lueur apaisante sa lampe, entouré d'objets familiers, de ses livres, ses fioles et ses devoirs d'étudiants, il savourait la paix du silence, sachant que le retour au bercail n'en serait que plus pénible et qu'il allait devoir fournir de bonnes explications.

 — Mais qu'est-ce que tu fous si tard à l'école, bon sang?  Non, mais, sais-tu l'heure qu'il est?  Vingt-trois heures passées!  Tu n'as pas tant de travail, à ce que je sache!  Si tu devais donner des conférences dans les universités, comme moi, je pourrais comprendre.  Mais tu n'es qu'un vulgaire petit prof du secondaire... Et patati, et patata.

 En pareilles situations, Michaud se contentait de sourire timidement et — le savait-il?  peut-être même le faisait-il exprès? — cela avait l'heur de mettre sa femme hors d'elle.  À vrai dire, elle ne savait trop comment interpréter ces sourires.  Que cachaient-ils donc?  De l'embarras?  De la crainte?  Ou était-ce carrément de la moquerie?

 — Oh, s'il-te-plaît, ravale-moi ce rictus, hein!  T'as pas de quoi te moquer de person- ne, crois-moi.  À ton âge, ton collègue Réverchon est passé vice-doyen à l'université; Charbonneau est directeur de l'école du Sacré-Coeur depuis cinq ans déjà; et Moisan est en voie d'être nommé directeur à Sainte-Lucie.  Et toi, regarde-toi donc, rien qu'un peu : tu moisis dans ton sale petit bureau mal aéré, dans la même petite école de merde depuis trente ans.

 — Mais, mimine, je fais ce que j'aime, proteste mollement Michaud.

 — Tu fais ce que tu aimes... Tu fais ce que tu aimes... bougonne-t-elle.  Et moi, alors?  T'as jamais pensé à moi, non?  Sais-tu ce seulement que je ressens quand nous allons dans les réunions mondaines?  Je m'évertue à essayer de trouver de quoi raconter aux collègues; pour te faire bien paraître, pour rehausser ton standing, quoi!  J'ai beau chercher mais je ne sais plus quoi inventer, pardi!

 Puis elle se met à chantonner d'une voix nasillarde :

 — « Mon célèbre mari joue au docteur et au pharmacien : il mélange des fioles et dissèque des crapauds.  Il joue au mécano, au physicien, à Einstein.  Eh oui, les amis : à Einstein!  Rien de moins! »  Ha!  Et pour épater qui?  De vulgaires adolescents boutonneux!  Ton labo me donne la nausée, si tu veux savoir; il pue le formol et la grenouille morte.

 Et ainsi se succèdent les monologues.

 Ce soir, elle est d'humeur plus massacrante que jamais, constate-t-il.  C'est vendredi, ils sont tous les deux dans la chambre à coucher en train de s'habiller.  Ils se préparent à aller à un de ces fameux « cocktails » qu'il redoute tant.  Il est assis sur le rebord du lit en caleçons et petit corps tandis que madame, nerveuse comme tous les soirs de cocktails, lui jette des regards méprisants.  Son discours, il le sait trop, deviendra de plus en plus acerbe à mesure que l'heure du départ approche.

 — Aide-moi à monter cette fermeture éclair, ordonne-t-elle en lui montrant le dos.

 Sans rouspéter, il se lève, s'approche des gros bourrelets où deux énormes grains de beauté, asymétriques et poilus, le fixent comme deux yeux accusateurs.  Il tente de se concentrer uniquement sur les bourrelets.  Comment diable va-t-il s'y prendre sans lui faire mal...

 — Et fais gaffe de ne pas me pincer, cette fois!

 Délicatement, il saisit la petite lamière au niveau de la taille et commence à remonter doucement la glissière.  Soudain, il se met à fabuler.  Il s'imagine en train zipper directement dans la chair.  Jusqu'en haut, jusqu'à la nuque : vrrooom!   Quand il redescend la glissière, il voit le sang qui gicle et pisse partout.  Il imagine deux pans de chair inerte qui pendouillent de chaque côté de la colonne vertébrale et laissent voir les muscles striés, les nerfs à vif...  Oh, la tête lui tourne.

 « Non, c'est morbide », s'admoneste-t-il en s'efforçant de chasser ces images de son cerveau. Il préfère s'imaginer qu'il remonte la glissière et qu'elle se referme sur un gros cocon, un cocon de toile grise contenant un corps inerte.  « Comme à la morgue », songe-t-il sans s'apercevoir qu'il arbore en ce moment même son petit rictus.

 — Mais qu'est-ce que tu fabriques, à la fin!  Tu la remontes, cette fermeture, oui ou merde!

 Il sort subitement de sa rêverie et monte docilement la fermeture jusqu'en haut, en prenant bien soin de ne pas y pincer la peau.

 — Mais qu'est-ce que t'as donc! fait-elle en se retournant vivement.  Oh, toi, dit-elle en apercevant le fameux rictus, je sens que tu vas encore m'humilier ce soir.  J'espère que tu ne vas pas encore t'ennivrer comme un cochon...

 — Mais non, mimine, ne te fais donc pas de souci, fait Michaud qui se rassoit au pied du lit et commence nonchalemment à enfiler ses bas.

 Les mains sur les hanches, elle le regarde faire d'un air exaspéré.

 — Pas ceux-là, idiot!  J'ai dit tes bas bleus, pas les verts, pardi!  Est-ce que tu serais dalmatien, par-dessus le marché?

 Alors là, la tentation est trop forte et il se risque à la corriger :

 — Tu veux dire « daltonien » je pense?

 Piquée au vif, elle se planque sur sa chaise face au miroir et commence à se brosser les cheveux vigoureusement, humiliée de s'être fait prendre à si peu.

 — Tu sais exactement ce que je veux dire, grommelle-t-elle.

 Michaud, que le rictus ne quitte plus, glousse intérieurement. Il se délecte et elle le sait.

  Il est dix-neuf heures trente et le cocktail bat son plein.  Toute la grosse gomme, toute la jungle intello de madame s'y trouve réunie et le prof Michaud, mal à son aise dans cette kermesse, ronge son frein et tente de tuer le temps du mieux qu'il peut dans un coin retiré du grand salon.  Tapi dans un fauteuil, il feint d'avoir l'air enjoué même si personne ne vient lui faire la conversation.  Il sirote un premier martini et puis un autre; et puis un troisième...  C'est son seul plaisir.

 Il fait nuit, à présent. Ils sont tous les deux en voiture sur le chemin du retour.  Il sait qu'il a un peu trop bu et s'attend à des remontrances en règle mais madame, à ses côtés, reste étrangement coite.  En fait, elle est muette comme une carpe.  « C'est mauvais signe », songe-t-il avec appréhension.  Il a beau se racler la gorge à quelques reprises pour tenter de briser le silence mais rien n'y fait.  Enfin, il se risque à demander :

 — Euh...  est-ce que tu as froid?  Tu veux peut-être que je mette la chauffrette en marche?

 — Laisse tomber la parlote et regarde où tu vas, endouille.  Tu es ivre.  Tu es saoul comme un âne.  Tu m'as encore fait honte ce soir, espèce de vieux dégoûtant.

 Il détourne la tête et jette un coup d'oeil machinal dans son rétroviseur.

 — Tu ne sais jamais quand t'arrêter, poursuit-elle.  C'est pourtant simple à dire : « Non merci, c'est moi qui conduis, ce soir. ».  T'es qu'un mollusque, un vulgaire mollusque.  Une chiffe molle, sans caractère et sans estomac.  J'ai épousé un mollusque, grogne-t-elle entre ses dents.

 Dans l'obscurité, elle devine plus qu'elle ne voit le fameux rictus et elle aimerait pouvoir lui paralyser le grand zygomatique une fois pour toutes.

 — Hé!  Mais qu'est-ce que tu fais? s'écrie-t-elle soudain en se soulevant sur son siège.  C'est pas le chemin pour rentrer chez nous, ça!  Où est-ce que tu nous emmènes?

  — Je dois passer à l'école avant de rentrer, dit-il.  J'ai oublié d'apporter des devoirs de chimie que je dois les corriger avant demain.

 — Ha!  Le prof distrait... Il oublie ses devoirs, à présent! se moque-t-elle.  T'as pas toute ta tête même quand tu es sobre.

 Michaud laisse pleuvoir les injures, sachant que la moindre réplique, ne serait-ce qu'un simple hochement de tête, ne ferait que jeter de l'huile sur le feu.

 —  Einstein, mon oeil... poursuit-elle.

 Elle sait pertinemment que de sa bouche, ce sobriquet l'humilie et elle en profite.

 — Einstein et Gudule!  Ha! Ha! Ha!  Quel beau couple vous faites, en effet!

 Michaud serre les dents tout en stationnant en face de l'école.

 Il sort de voiture, saisit son énorme trousseau de clés et ouvre la porte de l'école.  Il arpente les corridors sombres où l'écho de ses pas résonnent dans le bâtiment désert.  Il monte au 2e et pénètre dans son petit bureau où il fait la lumière et ramasse un cartable.  Puis il hésite pendant quelques instants, se penche enfin sur son pupitre et à l'aide d'une toute petite clé, il en ouvre le tiroir du bas.  Il fouille à tâtons sous une pile de papiers, y trouve une fiole qu'il contemple longuement, puis il la fourre dans la poche de son veston.  Juste avant de repartir, toutefois, il saisit son trousseau et, doucement, il ouvre la porte du placard et contemple son squelette d'un air nostalgique.

 — Chère Gudule, chuchote-t-il, qui sait ce que tu serais devenue si tu avais vécu jusqu'à ce jour...  Puis, comme pour caresser la silhouette, il avance un main incertaine quand soudain, il entend venir des pas dans le corridor.  Ce doit être madame Courteau, la femme de ménage, songe-t-il en refermant aussitôt le placard qu'il verrouille en vitesse.

 — Oh!  Bonsoir, professeur Michaud, fait madame Courteau, surprise de le voir au bureau à cette heure tardive.

 Madame Courteau est une veuve dans la cinquantaine, plutôt grassouillette et d'un naturel enjoué.  Michaud aime bien cette femme toute simple et pleine de vie qui sait mettre les gens à leur aise. 

 — Vous travaillez bien tard, ce soir, professeur! dit-elle en consultant sa montre.

 — Je suis juste passé prendre quelques effets, dit-il.  J'étais sur le point de partir; ma femme m'attend en bas, dans l'auto.

 — Oh, je vois...  Un autre cocktail, n'est-ce pas?

 — Eh oui... soupire-t-il. 

 — Bon, alors à lundi, hein?

 — À lundi ma'me Courteau, fait-il en la saluant puis en sortant du bureau.

 Il revient à l'auto et rentre chez lui en compagnie de madame qui lui fait la tête jusqu'à la maison.

 Le lendemain matin, samedi, c'est le branle-bas général dans le quartier.  La nouvelle se répand comme la foudre et tout le personnel de l'école est vite mis au courant : madame Michaud est morte subitement pendant la nuit.  D'un mélange d'alcool et de barbituriques, apprend-on.

 — Oh, là, là!  Il faut toujours se méfier d'un tel mélange disent les uns.

 — Tout de même, affirment les autres, une femme instruite comme madame Michaud aurait dû se méfier de pareils cocktails!

 Les funérailles ont lieu quelques jours plus tard et le professeur, qui rentre chez lui pour une courte période de deuil, se retrouve veuf pour une seconde fois.  Quand il reprend le collier la semaine suivante, chacun y va de ses vœux.

 — Toutes mes condoléances, professeur, viennent lui offrir les collègues à tour de rôle.

 — Mes sympathies, professeur Michaud, fait tristement la secrétaire en le regardant courber l'échine et trottiner vers l'escalier du deuxième qui l'amène à son bureau.

 Le soir même, après les cours, il décide ne pas rentrer chez lui directement.  Il se rend chez Saint-Hubert Bar-B-Q et se fait servir un demi-poulet rôti accompagné d'une double portion de frites dégoulinantes de sauce.  « Fais gaffe à ton cholestérol, endouille! » fait la voix familière dans son cerveau.  Que lui importe, à présent!

 Pour le dessert, il engouffre un énorme morceau de tarte aux pommes toute chaude, recouverte d'une boule de crème glacée et nappée de chocolat fondant, puis il termine le tout avec deux cafés très forts qu'il savoure tranquillement, jusqu'à la dernière goutte.

 Repu, il saute enfin dans sa voiture, fait une halte chez le marchand de tabac et reprend le chemin de l'école.  Il est 20 h 30, il fait nuit depuis plusieurs heures déjà et il se retrouve seul sur les lieux de son travail, comme tant d'autres soirs.

 Il ouvre la porte de son bureau, allume la petite lampe blafarde, se campe sur sa chaise et contemple son havre de paix.  Presque religieusement, il ouvre enfin un paquet de cigarettes, en allume une et aspire profondément une longue bouffée en rejetant la tête en arrière.  Il n'avait pas fumé depuis vingt ans et la tête lui tourne légèrement. Comme pour mieux savourer sa liberté, il expire bruyamment tout en admirant le nuage bleu au plafond.

 Tout à coup, il entend les pas venir dans le corridor.  Lorsque la femme de ménage ouvre et l'aperçoit, cigarette au bec, elle pousse un « Oh! » d'étonnement.

 — Oh, professeur Michaud, le gronde-t-elle d'un air faussement accusateur, vous savez pourtant qu'il est interdit de fumer sur les lieux de l'école, n'est-ce pas?  Et puis... depuis quand donc est-ce que vous fumez?

 Le prof Michaud allait répondre mais elle ajoute aussitôt, sur un ton plus conciliant :

 — Oh... pardonnez-moi.  Après les événements des derniers jours, vous avez bien droit à une petite consolation, hein?

 Madame Courteau aime bien ce monsieur peu bavard mais toujours poli qui n'hésite jamais à la saluer, ni même à lui faire un brin de jasette de temps à autre.  C'est un vrai gentleman, songe-t-elle.  Pas du genre collet monté comme ceux qui ne daignent même pas vous regarder si vous n'avez pas de « Ph.D. » accollé à votre nom.

 Pendant qu'elle époussette son bureau et les tablettes de sa bibliothèque, le prof Michaud se contente de la regarder s'affairer et de sourire en savourant sa cigarette.  Quand elle se penche pour vider sa corbeille à papier, il ne peut s'empêcher de fixer, là, directement sous son nez, la croupe ronde et bien en chair.  Et comme si elle avait senti son regard, elle se redresse et l'admoneste d'un air faussement offensé.

 — Ho, là! fait-elle en agitant l'index mais en souriant toujours.  Mais vous êtes un p'tit v'limeux, professeur!

 Elle rajuste une mèche de cheveux puis retourne allègrement à sa besogne, sentant les p'tits yeux rieurs rivés sur elle. Lorsqu'elle s'apprête enfin à repartir, elle se retourne sur le pas de la porte et le regarde d'un air magnanime.  Il sent qu'elle s'apprête à lui faire un aveu mais comme il n'est pas du genre à précipiter les choses, il attend patiemment qu'elle se décide à parler.

 — Vous savez, dit-elle enfin en se mordant les lèvres, je ne me fais pas d'illusions.  Je n'ai plus vingt ans et il y a belle lurette qu'on ne me lance plus de regards admiratifs.  À mon âge, vous savez, on apprécie d'autant plus ces petites attentions.  Alors pour cette fois je vous pardonne, dit-elle.  Mais pour cette fois seulement, ajoute-t-elle avec coquetterie.

 Il ne peut s'empêcher de lui sourire à belles dents et elle lui rend la pareille.

 — Allez, professeur, bonne fin de soirée, dit-elle.  Mais tâchez d'ouvrir la porte quelque peu avant de partir, hein?  Pour laisser sortir un peu la boucane...

 Sur ce, elle ferme la porte et s'en va.

 L'écho des pas qui s'éloignent replonge le prof Michaud dans sa rêverie et il termine tranquillement sa cigarette.  Ensuite, il sort de la poche de son veston le petit flacon de barbituriques vide, ouvre le tiroir de son pupitre et l'y replace sous la pile de papiers, juste à côté d'un autre flacon.  Vide, celui-là, depuis 1977.  Puis il referme sagement le tiroir à clé.

 Se cabrant à nouveau sur sa chaise, il croise les mains derrières la tête et ferme les yeux en souriant béatement.  En fait, il a doublement raison de sourire, ce soir.  Car à présent, il n'y a pas qu'un, mais deux squelettes dans son placard.