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 LE TORRENT

Oriane Des Roches 

J'étais à la merci du temps qui déviait le cours de mes projets et qui s'annonçait plutôt maussade.  En cette longue fin de semaine du congé de la St-Jean, les vacances devaient se passer à me cacher sous la tente, envahie par le désir de ma première lecture de Tennessee Williams.  Pour couler le temps, au bord de la rivière Petite-Nation, j'entrepris de débroussailler le chemin qui allait me mener à la rencontre de l'amitié, mon unique raison de vivre.  En ouvrant mon sac de couchage, je mis la main sur l'autobiographie du dramaturge et mon corps ressentit la chaleur du poète.  Le lendemain, j'osai davantage, je plongeai littéralement la tête dans ses nouvelles et j'aperçus l'ombre de ses boules d'amour.  L'obscurité de la solitude se durcissait. 

Après avoir lu tout ce qui m'était tombé sous la main, tout à coup, j'eus froid.  L'absence, le vide se lisait en moi.  Je vivais dans l'attente de la délivrance:  "A cinq heures, mon ange", obsédée par le désir de pénétrer le secret d'une amitié de plus de quarante ans, que devait me livrer cette correspondance.  Quelqu'un m'était-il devenu indispensable?  A cela, je voulais répondre.  Il me fallait obtenir ce livre à tout prix, tout en sachant que je ne pouvais me l'offrir, sans me sentir coupable.  Je l'avais localisé à l'UQAM.  Mais je n'avais, depuis ma graduation ailleurs, plus accès à leur bibliothèque.  Je consultai dès lors une collègue qui était inscrite à un cours du soir en informatique.  De bonne foi, elle accepta de me prêter sa carte.  Sur le coup de midi, je me précipitai à la bibliothèque où le livre m'attendait, en réserve.  Dès que je présentai la carte, on mit le livre sur le comptoir.  Je le pris dans mes mains, le palpai, consultai la table des matières, entendant soudain le préposé me dire que je ne pouvais pas le sortir car la carte n'était pas validée.  Josianne, ma collègue, n'ayant jamais eu à emprunter, devait se présenter avec moi pour ouvrir un dossier.  Quelle complication!  Il n'y a pas si longtemps,  on échangeait nos cartes sans problème.  Je n'allais quand même pas m'arrêter devant cet obstacle maintenant que T.W. était là à m'attendre.  Je dépendais de lui et lui de moi.  Je venais de créer un lien durable.  De retour au bureau, je racontai mon aventure à Josianne qui m'écouta attentivement mais ne glissa mot.  Elle ne m'offrit pas de m'accompagner jusqu'à la bibliothèque et je n'osai le lui demander ouvertement, de peur d'abuser de ses bonnes grâces.  Je réalisai que notre relation avait toujours été purement fonctionnelle.

Le lendemain, autre tentative manquée.  J'adressai ma demande à une autre collègue pigiste qui a fréquenté les mêmes classes que moi.  C'était une mauvaise journée, le matin on lui avait annoncé une mise à pied temporaire.  Je tentai la chance, j'avançai afin de sonder son âme.  Je ne peux pas prendre cette responsabilité, dit-elle.  Qu'est-ce qui me laisse croire que vous le remettrez à temps?  C'en était trop, la goutte qui fait déborder le vase.  Pourquoi vous ferais-je confiance puisque le monde me trahit, devait-elle penser.  Second obstacle qui me mettait tout en nage, mais devant lequel je n'allais pas reculer.  Mon obsession devenait plus intense.

Le jeudi à l'heure du déjeuner, je croisai, au Complexe Desjardins, une ancienne collègue de quatre ans de séparation, qui me reconnut très vite.  J'approchais de mon but.  Elle suivait un cours de français, le soir, à l'UQAM.  Nous avons vite pris rendez-vous pour le lundi suivant.  Mais entre-temps, pour accélérer notre transaction, elle me conseilla de repérer le livre d'abord car le temps passait et il devait retrouvrer sa place, disponible, sur les rayons.  Je courus de nouveau à la bibliothèque et ne le trouvai nulle part, mais il n'était pas enregistré "sorti".  Avec mon air pathétique, j'expliquai à la préposée qu'il fallait le rechercher d'urgence, qu'il devait être quelque part, qu'il ne pouvait s'être envolé vers cap Cod.  Il ne pouvait être ailleurs que dans l'aire de classement, en attente de trouver un compagnon de voyage, aussi passionné que lui.  Je me frappai le nez sur des portes closes.  Le préposé était lui aussi sur son heure de lunch.  Elle me promit de faire la recherche à ma place et de me rappeler.  Le même après-midi, toute penaude, elle m'apprend qu'il n'est pas là.  C'est impossible, rétorquai-je.  Vous êtes certaine d'avoir bien regardé? 

A la sortie du bureau, je rebondis dans les longs couloirs sombres de l'UQAM et devant la porte, j'aperçus un jeune homme en train de classer des volumes sur une étagère.  Je me précipitai vers lui et lui demandai de me donner accès au savoir.  Il est là quelque part dans cette salle, lui affirmai-je.  Quelle est la cote, demanda-t-il.  Je la lui murmurai et il me fit entrer.  Cherchons ensemble dans cette pléthore de livres pré-classés.  Mais en vain, toujours rien.  La curiosité nous poussa plus loin.  Lui osa m'amener dans la chambre inaccessible, où, dans le plus grand désordre, un monceau de livres recèle la sagesse des siècles.  Des livres, rien que des livres qui s'imposent devant vous.  A vous d'identifier le vôtre.  Mes yeux s'éclairèrent et comme des radars, se fixèrent magnétiquement au bon endroit, sur le livre bleu royal de cinq pouces d'épaisseur.  Voilà, c'est bien lui, je le reconnaîtrais parmi la foule, celui que j'attendais.   Je sautai promptement au cou de mon sauveur pour l'embrasser.  Il devint tout rouge.  C'était un homosexuel.  Un flot de larmes coulaient sur mes bajoues déjà mouillées par la chaleur suffocante de ce lieu hermétique.  Je me sauvai avec celui qui était devenu le centre de ma vie, pour le laisser temporairement à la réserve.  Fière comme la jeunesse, je téléphonai aussitôt à Reine qui m'avait promis son concours, et lui demandai de me rencontrer le lendemain midi, devant la bibliothèque.  Elle m'annonça, d'un ton presque désolé, qu'en examinant la date d'expiration, elle s'était aperçu que la carte n'était plus valide.  Une fois de plus, une barrière obstruait mes pas mais j'étais résolue à la transgresser.  En rentrant chez moi, je me mis à tempêter.  Il devait bien exister quelqu'un en ce monde qui possédait la clef de mon paradis.  Mais qui?

Je m'adressai au nouveau locataire, Martin, dit "skinhead", qui, à deux reprises m'avait interpellée pour un service entre voisins.  Cette fois, les grands esprits descendirent sur ma tête pour me combler de leurs présents.  Il revint me voir avec sa carte inter-bibliothèque puisque assistant de recherche à l'Université de Montréal, et signa avec un peu d'hésitation, la procuration que l'UQAM m'avait remise, au cas où.  Il me suggéra d'ajouter à la main, sur sa propre carte, un petit "e" quasi invisible à son prénom, pour féminiser mon apparence douteuse.  Non, lui répondis-je après réflexion, je ne voudrais pas bousiller ta carte.

Il me restait vingt-quatre heures pour devenir Martine Des Roches.  J'accourus pour la xième fois à la bibliothèque, bien résolue à ne pas me laisser détourner du but de mon ultime voyage.  Je devais franchir les murs du savoir, sans trop d'égratignures.  Debout devant le préposé, je lui tendis la carte de Martin, en lui pointant le livre en question.  Comme c'est la première fois que vous empruntez ici, il faut ouvrir un dossier, me dit-il.  J'ai quelques questions à vous poser, ajouta-t-il.  L'air distraite, en feuilletant mon agenda, je me soumis à l'interrogatoire.  Allez, ne soyez pas avare des mots lui dis-je.  - Votre nom?  Martine prononça-t-il.  - C'est cela, Martine Des Roches, répondis-je, empressée et souriante.  - Adresse?  (facile).  - No d'appartement?  (je réfléchis).  - No de téléphone:  (je lui donnai le mien).  - Donnez-moi un mot de passe:  Torrent lui dis-je, hésitante et répétai plus fermement:  TORRENT.

Je sortis, le livre sous le bras, soulagée de cet interminable jeu d'enfant, dans la joie de retourner sous la tente pour découvrir les pages intimes de mon nouvel amant, débordant de tendresse.  A l'horloge du quotidien, il était tout juste cinq heures!