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Marie-Taloche

Lise Brault  

 Ses parents ne savaient que faire de ce petit démon en puissance.  Sa mère, bonasse à souhait, était carrément intimidée par son mauvais caractère tandis que son père, bien que très autoritaire, était presque toujours absent et rarement témoin des fréquentes crises de rage de sa fille.

 Ses frères et soeurs l'avaient affublée du nom de Marie-Taloche alors qu'elle était encore toute petite, à cause de son mauvais caractère qui lui valait sans cesse des claques bien méritées derrière la tête.  Mais au lieu de l'assagir, ces corrections semblaient l'endurcir : quelque chose de profondément rebelle en elle la faisait se révolter contre tout.  Par exemple, elle prenait un malin plaisir à casser ses jouets, juste pour voir l'expression horrifiée des grands. 

 La poupée blonde aux yeux bleus qu'on lui avait offert en cadeau contrastait avec sa propre chevelure noire et ses yeux de jais.  Un jour, dans un accès de jalousie, elle avait fracassé la tête de la poupée contre le mur et y avait découvert le mécanisme qui fait fermer les yeux : un simple morceau de plastique en forme de « T » dont chaque bout se terminait par un oeil idiot et sans vie.  Quelle supercherie! s'était-elle exclamée, non sans se réjouir intérieurement.

 Un autre jour, en brisant l'appareil radio de son frère, deux jetons s'en échappèrent et roulèrent par terre.  En les ramassant, elle s'aperçut qu'ils étaient aimantés.  Mais lorsqu'elles les plaça côte à côte en sens contraire, elle les vit se repousser violemment.  Sentant cette force étrange venue du noyau de la terre se rebeller entre ses doigts, elle se mit à éprouver un plaisir pervers à forcer ensemble les deux pôles positifs des jetons ; plus la résistance était grande, plus elle s'acharnait.  En fait, elle aimait tellement ce joujou qu'elle le conservait jalousement et le trimbalait dans sa poche partout où elle allait.  Et chaque fois qu'on essayait de la mâter ou qu'elle ne réussissait pas à imposer sa volonté, elle s'isolait, ressortait son joujou et s'y acharnait comme pour prendre sa revanche.

 À l'école, ses camarades eurent tôt fait de l'appeler par son surnom.  Marie-Taloche a encore fait pleurer le petit Tremblay : Paf!   Marie-Taloche a endommagé la bicyclette de la petite Bouchard : re-Paf!

 Puis Marie-Taloche a grandi mais elle semble toujours prendre plaisir à faire le mal.  Mais cette fille est toutefois loin d'être une idiote.  En fait, c'est une fille très intelligente, très belle même, et qui sait se servir de ses charmes.  Mince et svelte, elle porte ses cheveux noirs très courts pour mieux dégager sa nuque d'ingénue.  Derrière sa moue perpétuelle se cache une dentition parfaite, avide de croquer ses proies par trop consentantes.

 Voyez-vous, c'est qu'avec les années, Marie-Taloche a raffiné son jeu.  L'un de ses passe-temps préférés, ces derniers temps, consiste à séduire les amants de ses copines au cégep.  Bien sûr, ses victimes, une fois conquises, ne sont bonnes qu'à balancer par la fenêtre de ses souvenirs.  Comme toutes les filles de son âge, elle a bien eu quelques amants ; la plupart, des garçons doux et soumis à ses moindres caprices et qu'elle ne méprise que davantage.

 Lorsqu'elle aperçut Michael pour la première fois, il était à cheval sur sa moto et attendait quelqu'un à la sortie du cégep.  Vêtu de cuir noir de la tête aux pieds, il avait toutefois cet air angélique, presque timide de jeune premier.  Grand, mince et beau comme un dieu, sa douce chevelure blond cendré encadrait des yeux rêveurs d'un bleu profond.  Le coeur de Marie-Taloche a chaviré d'un coup.  L'apparition n'a toutefois pas échappé à plusieurs autres filles postées tout près.  Elle en a même entendu une soupirer « Ah, il est beau comme une fille. »

 Quelle ne fut pas la déception générale lorsqu'on aperçut une petite boulotte aux longs cheveux blonds courir et venir s'asseoir sur la moto derrière Michael, qui enfonça aussitôt le pied sur l'accélérateur et disparut dans un vrombissement de poussière, entraînant derrière lui tous les regards rivés sur la chevelure blonde qui flottait au vent.

 Glanant quelques renseignements ici et là, Marie-Taloche apprit que le beau Michael enseignait à l'université et que la blonde en question était une petite bonne femme timide, née de parents archi-millionnaires mais, disait-on, pas délurée pour deux sous.  Elle ne se maquillait jamais et portait toujours le même costume-tailleur.  Une petite nénette tout ce qu'il y a de plus cul-cul, se plaisaient à dire les envieuses.

 « Il me le faut, ce gars-là » se jura Marie-Taloche qui ne ferait de la nénette qu'une bouchée.  Mais il lui fallait planifier son coup soigneusement car plus que jamais, elle tenait à gagner le coeur de cet ange-démon qui, en peu de temps, se mit à hanter ses jours et ses nuits.

 Elle apprit un jour qu'il serait au centre sportif du cégep, un certain samedi soir, dans la grande salle qu'on transformait en discothèque pour le week-end.  Pour l'occasion, elle porterait une robe de soie noire très moulante, très sexy ; seuls son rouge à lèvres écarlate, quelques bijoux argentés et ses dents blanches agrémenteraient sa tenue.  Sûre de ses charmes, elle allait faire du pétard et les autres filles n'avaient qu'à se tenir.

 Le samedi soir venu, toute pomponnée pour l'occasion, elle pénètre, accompagnée de trois amies, dans la salle aux lumières tamisées qui est plutôt bondée ce soir-là.  Les quatre filles se fraient un chemin dans la foule bigarrée qui se trémousse sur les rythmes syncopés qui ne s'arrêteront qu'aux petites heures du matin.  Elle s'assoit à une table avec ses copines et sirote un verre tout en fouillant la salle des yeux.  N'y trouvant pas son idole, elle écoute distraitement le babillage de ses copines qui finissent par se rendre compte que leur amie a la tête ailleurs.

 — Hé, là, Marie-T, tu cherches quelqu'un ou quoi? demande l'une.

 — Hein?  Oh... je cherchais juste Mélanie.  Elle me doit vingt dollars...

 Pendant près d'une heure, elles échangent quelques potins mais le temps passe et Marie-Taloche ne voit toujours pas son ange dans la foule, ni aux tables, ni sur la piste de danse.  Ses amies commencent à trouver le temps long et se demandent si ce ne serait pas plus amusant d'aller faire un tour chez X, qui profite de l'absence de ses parents pour faire la bombe à la maison.

 — Hé, Marie-T, sors de ta torpeur, dit l'une en se levant de table.  Tu viens avec nous chez X?  On va faire la fête.

 — Non, allez-y sans moi, dit-elle en chassant l'invitation du revers de la main.  Je veux rester ici encore un peu.

 Les trois copines roulent des yeux...

 — Bon, d'accord.  Alors à lundi.

 — À lundi.

 Marie-T., au bord du désespoir, se fait faire les yeux doux depuis près d'une heure par cette espèce de nerd à grosses lunettes qui, la voyant enfin seule, ramasse son courage et lui demande la permission de venir s'asseoir à sa table.  Pourquoi pas, se dit-elle ; quant à poireauter toute seule...

 Mais au moment même où il prend place, elle voit l'ange noir qui fait son apparition.  Elle n'a que le temps d'apercevoir le halo de sa silhouette dans l'embrasure de la porte d'entrée, juste avant que celle-ci ne se referme derrière lui.  Mais il n'y a aucun doute, c'est bien lui et il est plus séduisant que jamais.  Bien sûr, il est accompagné de sa nénette qui le tient par la main comme une naufragée ; sans doute sa première sortie dans une discothèque, la nouille, pense-t-elle.  Marie-T. prétexte aussitôt un « petit besoin urgent » pour se défaire de son compagnon de table, qui recule poliment sa chaise pour la laisser passer.

 Elle bombe le torse, rejette d'un coup de tête une mèche rebelle puis déambule en direction de vous savez qui en roulant des hanches.  Le nerd écarquille les yeux : « Quelle fille racée! pense-t-il en la voyant aller ; les copains ne me croiront jamais. »   Le pauvre est loin de se douter qu'il vient de la voir pour la dernière fois.

 Féline, Marie-T. frôle suavement son idole et incline la tête en esquissant son plus charmant sourire, mais celui-ci cherche quelqu'un au milieu de la foule et ne la voit pas.  Tout à coup, le visage de Michael s'illumine.  Entraînant sa copine par la main, il se dirige tout droit vers une table bondée de copains qui l'interpellent bruyamment tandis que Marie-T. reste plantée là, le sourire figé dans un rictus.  Michael et sa dulcinée rejoingnent leurs copains et Marie-T., pour ne pas perdre la face, file tout droit vers les toilettes.

 Debout toute seule devant la glace, sous l'éclairage des affreux néons, elle retouche nerveusement son maquillage mais s'aperçoit tout à coup que sa main tremble.  Elle saisit son sac à main et s'enferme dans un cabinet, claque la porte et s'assoit sur le siège.  Pliée en deux, la tête entre les mains, elle se berce d'avant en arrière comme une automate.

 « Mais qu'est-ce qui m'arrive tout d'un coup? » se demande-t-elle, au bord des larmes.

 Au même moment, deux filles entrent en chahutant.

 — Non mais t'as vu les Bernstein? dit l'une.

 — Tu veux dire Michael et sa femme? demande l'autre.

 — Oui.  Drôle de couple, n'est-ce pas?  Qui aurait cru, un zigoto pareil marier sa petite amie d'enfance.

 — Une muette, par-dessus le marché.

 — Non mais, ça ne lui enlève rien.  D'ailleurs, j'ai entendu dire qu'elle est très gentille, cette fille, lorsqu'on apprend à la connaître.

 — Oui.  Et puis ce gars-là a assez vécu pour savoir ce qu'il veut.

 — Hé, à propos, n'en parle pas à personne, mais tu connais la meilleure?

 — ...?

 — Marie-T., tu sais, la fille qui suit les cours d'art dramatique avec nous le jeudi, celle qui tombe sur les nerfs de tout le monde?  Eh bien, il paraît qu'elle a le béguin pour lui.

 — Marie-Taloche?  Non, c'est pas vrai!

 — Si, si, je t'assure.  Et ça m'a l'air très sérieux.  On dit qu'elle ne cesse de poser des questions au sujet de Michael, qu'elle le mange des yeux.  C'est si tordant, quand on y pense, qu'on s'est tous passé le mot : on fait tous semblant de rien.  Pas un traître mot sur Michael, sur son mariage ou quoi que ce soit.

 — C'est méchant, tout de même...

 — Elle le mérite bien, non?  Quand elle m'a chipé mon Jean-Pierre, moi, je lui aurais arraché les yeux.  La garce...

 — Ouais, et mon Jean-Claude qui n'arrête pas de dire « Tu devrais t'habiller cool comme Marie-T., te maquiller cool comme Marie-T., et patati et patata ».

 — Mais attends, ce n'est pas tout.  Le plus drôle, c'est que dernièrement, Michael a eu vent des élans passionnés de Marie-T. à son endroit.  Paraît-il que le jour où on lui en a parlé, il s'est mis à rire et on se demandait tous pourquoi.

 — Alors?

 — Alors il a d'abord dit sérieusement : « Je la connais bien, vous savez. »  Il paraîtrait qu'il y a quelques mois, elle a envoyé paître son jeune frère qui était amoureux fou d'elle.  Michael a dit qu'il aurait toutes les raisons de lui en vouloir mais que « au fond, c'est une pauvre fille. »  Et puis il a ajouté « Et pas du tout mon genre, soit dit en passant. »

 — Mais... qu'est-ce qu'il y a de drôle là-dedans?

 — Attend.   Michael a ensuite dit « Quand j'en ai parlé à ma femme, qui est habituée à ce genre d'adulation de la part de mes élèves, elle est allée chercher le portrait de sa mère à l'âge de seize ans pour me le montrer. »  Et puis c'est là que Michael a pouffé de rire en disant « Cette Marie-T., c'est le portrait tout craché de ma belle-mère! »

 Sur ce, les deux copines s'esclaffent et sortent bruyamment des toilettes en se tenant les côtes.  Par la porte entre-ouverte, Marie-Taloche a juste le temps d'entendre la fille poursuivre :

 —  « Ce qu'on a ri tous les deux, ma femme et moi! » disait-il.

*   *   *

 L'écho de leurs rires hante encore la salle des toilettes où seule, une petite Marie-T., recroquevillée sur son sort, pleure en silence.  De ses mains tremblantes, elle ouvre son sac à main pour y sortir un papier-mouchoir lorsque que s'échappent deux jetons métalliques qui roulent par terre et atterrissent à ses pieds.  De ses yeux embrouillés, elle les voit flotter sur le plancher et elle se penche pour à les ramasser.  La morve au nez, elle renifle bruyamment et s'essuie du revers de la main.

 Machinalement, elle tente de coller ensemble les deux jetons pour sentir le monde entier se rebeller entre ses doigts.  Et plus ils résistent, plus elle s'acharne ; et plus elle s'acharne, plus elle rage...