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Peace & Love

Lise Brault  

C'est juillet et l'après-midi torride tire à sa fin.  Assis sur le banc d'un parc au coeur de la grande ville, un sans-abri repose ses pauvres os fatigués à l'ombre des platanes et des grands érables.  À quarante-cinq ans, il a déjà l'air d'un vieillard.  Maigre à faire peur, il flotte dans des vêtements trop grands pour lui, a les cheveux hirsutes, ne s'est pas rasé depuis des siècles et une odeur suspecte flotte autour de sa personne, si bien que même les enfants pincent le nez en le contournant.

 C'est un ancien hippie et il repense, pour la nième fois, au bon vieux temps du Peace and Love, époque où il parcourait la province en auto-stop et pouvait calmer sa faim une journée entière pour moins d'un dollar.  Cette époque bénie où, guitare en bandoulière, il déambulait les rues et pavanait fièrement sa longue crinière, ses sandales indiennes et son poncho mexicain qui faisaient se retourner sur son passage la tête des jolies filles en robes paysannes.

 Lorsqu'il avait seize ans, en 1972, sa copine d'alors, une dénommée Éloïse Latendresse, avait été son premier amour.  Elle avait de si beaux seins, Éloïse.  C'était une brunette aux lèvres pulpeuses qui repassait au fer sa longue chevelure pour aplanir ses boucles.  Elle voulait devenir comptable et il se moquait d'elle parce que, disait-il, ça faisait tellement petit bourgeois.  Mais elle se contentait de lui ébouriffer les cheveux en lui faisant des clins d'oeil complices.

 Ils allaient souvent faire provision de joints sur la rue Saint-Denis et à longueur de jour, au son des chansons de Ferland, Vigneault, Léveillée, ils fumaient, discutaient et refaisaient le monde avec une demi-douzaine de copains qui allaient et venaient dans leur petit deux pièces; des copains qui, sans cérémonie, découchaient par terre sur des matelas improvisés.  Puis ils finissaient immanquablement leurs soirées dans d'interminables fous rires provoqués par l'ivresse, grisés par la camaraderie qui les unissait.

 Et puis ce qui devait arriver un jour arriva : prétextant l'amour libre, il se mit à partager la couche avec une autre fille, délaissa peu à peu son Éloïse et partit cavaler ailleurs.  Et il se remémore à présent avec nostalgie ces jours heureux, somme toute pas si lointains, songe-t-il.

 Il ouvre les yeux et regarde bêtement ses mains et ses ongles crasseux, ses haillons et ses souliers troués : que s'est-il donc passé?  Est-ce ça, la vie?  Un cri à la naissance, un peu de bon temps, la vieillesse et puis pftt!!!

 À vrai dire, la vie ne l'a pas tellement gâté.  Dans les années 80, lorsque le matérialisme revint à la mode et gagna peu à peu ses congénères, il a tout simplement raté le train.  Pour tous ces yuppies en puissance, songe-t-il, le Peace & Love n'était qu'une simple mode, une occasion comme une autre de prendre son pied; pour lui, c'était un idéal de vie.

 À présent, il observe les gens autour de lui, dans ce parc où des chiens et chats bien nourris vont faire faire la promenade à leur maître.  Sur le banc voisin, il voit s'agiter un petit garçon d'environ cinq ans en culottes courtes, très volubile et qui n'arrête pas de gigoter.  Il babille sans arrêt et exhibe fièrement un dessin qu'il vient de faire avec des crayons de cire.  Aussitôt, le regard de sa mère s'illumine et elle ne tarit plus d'éloges, s'exclame avec des « Oh! » et des « Ah! », l'enserre dans ses bras, le couvre de baisers.

 — Espèce de p'tit téteux, ronchonne-t-il entre ses dents.  Ha, quand on est petit, on fait un dessin et le monde entier s'extasie.  Quand on devient adulte, on arrête de boire, de fumer ou de se droguer, bref, on peut décrocher la lune et ça n'impressionne plus personne.

 Sur ce, il s'allonge sur son banc, replie ses jambes sous lui, pose la tête sur son baluchon et ferme les yeux.  Une brise toute douce joue dans ses cheveux et lui chatouille les joues.  Croyant que c'est une mouche, il se tape machinalement la joue et s'assoupit au son de la petite voix nasillarde d'à côté.

 En rêve, il revoit ses anciennes flammes et ne se rend pas compte que dans son sommeil, il sourit béatement.  Il pense aux beaux seins d'Éloïse, bien sûr, mais aussi à Francine, à Brigitte, à Marielle... Puis il fronce les sourcils lorsqu'il revoit son ancien employeur, celui qu'il a envoyé promener il y a plus de dix ans lorsqu'il en eut assez de servir de l'essence à tous ces bourgeois pour un salaire de misère.

 Puis il revoit des images de sa famille et son visage se détend à nouveau.  Il repense aux Noëls qu'ils ont passés ensemble dans leur petit logement de la rue Bellechasse, lui, son père, sa mère et sa grande soeur, alors que lui-même n'avait pas encore cinq ans.  Et il flotte ainsi, roucoulant dans son sommeil et bougeant les lèvres comme s'il suçait un bonbon ou un pouce imaginaire.  Souvent, comme ça, le temps d'un rêve, il arrive à oublier son sort et retrouve momentanément l'état de grâce.

 Mais pendant qu'il dormait, le ciel s'est couvert, le vent s'est levé, la pluie s'est mise à tomber et le parc s'est vidé.  Sentant les gouttes sur son visage, il ouvre les yeux et s'aperçoit que tout le monde a déserté le parc.  Son dos lui fait mal, il a la plante des pieds meurtrie, ses gencives saignent de plus en plus et une rage de dents qu'il n'avait pas ressentie depuis deux mois l'assaille à nouveau.

 Lentement, il se rassoit mais s'aperçoit aussitôt qu'on a glissé entre ses doigts une feuille de papier qui commence à ramollir sous la pluie.  Il la saisit et l'examine de près : il n'y voit qu'un dessin d'enfant, mais il distingue nettement la silhouette d'un homme couché sur un banc entouré d'arbres, le tout surplombé d'un énorme soleil en coin.  Et tout en bas, dans une écriture enfantine, il voit un simple message écrit en grosses lettres maladroites : ALLÔ!

 Il rabaisse le bras, regarde autour de lui pendant quelques instants puis ses yeux s'embrument.  Il regarde le dessin à nouveau et les images dansent sous ses yeux.  Il renifle un bon coup, s'essuie le nez du revers de sa manche et hoche la tête.  Puis il plie soigneusement la feuille de papier et la glisse dans la poche de son vieux veston élimé, là, sur son coeur.

 A-t-elle fait des enfants, Éloïse?

 Mais la pluie commence à tomber dru, à présent, et il doit vite trouver un abri avant d'être trempé jusqu'aux os.  Alors il se lève, ramasse son baluchon et quitte le parc sous la pluie battante.  Il atteint le coin de la rue et court se réfugier dans une cabine téléphonique.

 Et tandis que la pluie crache dans la baie vitrée, il s'appuie sur les parois de la cabine et se laisse glisser au sol en recroquevillant les genoux.  Dans l'espace confiné, il manque d'air et il sue à grosses gouttes.  La condensation fait coller ses vêtements à sa peau et bientôt, toute la cabine est embuée.  Il ne voit plus rien dehors et personne ne le voit plus.  Il s'imagine comme dans une bouteille qui flotte à la mer, en plein orage.  Et le coeur à la dérive, il ferme les yeux pendant quelques instants et écoute tambouriner la pluie au-dessus de sa tête.   Et voilà que ses souvenirs l'assaillent à nouveau et que le vague à l'âme le reprend de plus belle.

 Étirant le bras, il saisit le gros bottin téléphonique qu'il ouvre sur ses genoux, puis il se met à le fouiller fébrilement.  Non pas qu'il veuille vraiment faire un appel; il veut juste savoir si...  Oh, il se sent voyeur, tout d'un coup, mais qu'importe : il tourne et retourne les pages, voit les noms défiler sous ses yeux, saute des pages, revient en arrière.

 Comme si sa vie en dépendait, il s'acharne, cherche désespérément le nom d'une certaine Éloïse Latendresse, ne serait-ce que pour s'assurer qu'elle existe encore.