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Quand la vie court plus vite que soi

Lise Brault  

" Ah, que le temps passe donc vite! "

Quand j'étais enfant, je trouvais ces gérémiades d'adultes franchement ennuyantes.  C'était presque aussi rasant que de les entendre énumérer leurs bobos (une telle avec son zona, l'autre avec ses rhumatismes ou sa haute pression).  En vérité, ces conversations de " vieux " ne me donnaient qu'une envie : aller jouer dehors.

De la naissance jusqu'à l'âge de dix ans, on vit au jour le jour et le seul lendemain qui nous importe, c'est véritablement le lendemain.  On a beau nous dire que Noël s'en vient vite, deux mois d'attente nous paraissent une éternité.  N'ayant pas encore appris à se connaître ni à faire la part des choses, on se trouve souvent aux prises avec des émotions plus grosses que soi et nos cauchemards de gros méchants loups sont littéralement peuplés des gros méchants loups.  Enfin, pour tous ses besoins, l'on dépend totalement de ses parents, que l'on croit tout puissants et sans faiblesse aucune.

Entre dix et vingt ans, on part en guerre contre les adultes. L'adolescence nous fait commettre les pires ingratitudes car nos parents, de qui on attend toujours rien de moins que la perfection, nous apparaissent comme de véritables éteignoirs.  Ils semblent ne rien vouloir comprendre ni à nos problèmes, ni à nos attentes.  On se rebelle, on pleure et surtout, on se jure qu'à leur âge on ne fera pas les mêmes erreurs.  On voudrait pouvoir se passer d'eux mais ils nous tiennent bien en laisse et puis, c'est eux qui détiennent les cordons de la bourse.  Et que dire de la sexualité?  L'idée que nos parents font encore " ça " nous dégoûte carrément.  Le sexe, c'est pour les corps jeunes et beaux, pas pour les vieux.  Pouah!

À vingt ans, on déploie enfin ses ailes et on commence à foncer dans la vie.  On a acquis une certaine perspective mais nos opinions sont toujours tranchées et on tolère mal ceux qui ne les partagent pas.  Entre amis, on passe des soirées à discuter et à " refaire le monde " ensemble.  La plupart des adultes qui nous entourent sont encore plus vieux que nous et l'on se croit éternel.  Si on essaie de s'imaginer de quoi on aura l'air à cinquante ans, ça nous fait tout drôle; à vrai dire, on n'aime pas trop y penser.  Personnellement, je me souviens du jeu que nous jouions, mes amies et moi, à l'époque; nous faisions ce qu'on appelait le fameux " test du miroir ". Il s'agissait de pencher la tête au-dessus d'un miroir posé sur un lit pour voir ce dont nous aurions l'air en vieillissant. Nous constations alors avec horreur les méchantes bajoues et les yeux pouffis.  Ou alors, quand la mémoire faisait momentanément défaut ou qu'on avait trop chaud, on rigolait en disant " Ah, ce doit être ma ménopause! ".

À trente ans, force nous est de constater qu'on a déjà fait un bon bout de chemin, mais on a encore l'avenir devant soi et le monde semble fait sur mesure pour nous. Les chanteurs populaires, les personnages de la publicité et les vedettes de cinéma sont en majeure partie des gens de notre âge.  Mais pour la première fois on constate certains changements physiques, en commençant par la prise de poids. Si l'on est de sexe féminin, on s'adresse à nous en disant plus souvent " madame " que " mademoiselle ". On fait encore des farces sur la ménopause mais on est plus magnanime envers sa propre mère et ses parents en général.  Se faire faire la cour par un gars dans la vingtaine ans nous fait sourire et nous flatte à la fois; c'est comme une preuve qu'on est toujours séduisante et on rigole, entre amies, en disant à qui veut l'entendre qu'on " pogne encore ". 

À quarante ans, on tombe des nues pour une première fois. On a beau se dire que la longévité de l'homme moderne augmente d'année en année, un fait reste indéniable: on vient de passer un cap important - on a fait la moitié du chemin.  Nos opinions, plus modérées, sont également plus objectives et on commence enfin à comprendre que le seul moyen de refaire le monde est de commencer par refaire le sien. Physiquement, on a pris encore un peu de poids, puis vient l'apparition des premières rides et des méchants bourrelets; on a beau essayer de maigrir, la silhouette n'est jamais ce qu'elle était.  On se rend également compte qu'on ne peut plus passer de nuits blanches sans en subir de réelles conséquences. Certains, dans la quarantaine, se cherchent parfois encore, travaillent à leur épanouissement personnel ou sont toujours en quête de l'âme soeur.  C'est un peu l'étape de la dernière chance. 

Et puis arrive l'assommoir: la cinquantaine.  Si, à quarante ans, on pouvait encore se mentir et se dire jeune, la cinquantaine ne nous le permet plus.  Nous sentons la vie nous pousser dans le dos et les Noëls et les Jours de l'An se succèdent à une vitesse virtigineuse.  Pour la première fois, on entend des collègues parler sérieusement de retraite; certains d'entre nous sommes grand-pères ou grand-mères et les publicités sur l'assurance-vie s'adressent véritablement à nous. Nous sentons que nous nous rapprochons imperceptiblement du gouffre et l'annonce du décès d'un acteur de cinéma que nous connaissons depuis toujours nous fait grincer des dents. Bien sûr, la cinquantaine n'a pas que des inconvénients; elle nous a permis d'atteindre une certaine sérénité et de vivre sans nous soucier des qu'en-dira-t-on. Mais nous comprenons que nous ne sommes pas éternels.

Que dire de la soixantaine?  Je n'ai malheureusement pas le vécu pour vous en parler mais je suppose que, le plus gros des années étant derrière soi, ce doit être l'âge de tous les bilans.  Compte tenu du peu de temps qu'il nous reste, j'imagine qu'on est plus que jamais en mesure d'apprécier le moment présent, c'est-à-dire les petites choses qui rendent le quotidien agréable : un certain confort physique, les visites familiales ou entre amis, une vie spirituelle satisfaisante, pour n'en nommer que quelques-unes.

Si ce magazine existe toujours dans vingt ans et que je suis encore parmi vous, je vous parlerai peut-être du troisième âge.  D'ici là, profitez bien du temps qui passe car, comme le furet, il court, il court...