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UN MIRACLE À SAINTE-ANNE

Oriane Des Roches 

Une nuit d'octobre, la nature s'était mise à se déchaîner sous le ciel de la Madinina, maintenant la Martinique. Une pluie coulait abondamment, accompagnée de grondements de tonnerre et d'éclairs incandescents, semblable à ce qui l'avait attendue à la sortie du ventre maternel, en plein coeur d'un été québécois foudroyant. Le matin suivant, la pluie continuait de tomber suffisamment pour lui donner l'envie de se cloîtrer. Mais comme elle avait posé ses pieds sur le sol bruûlant du Lamentin un vendredi soir tard dans la nuit, et que cette fin de semaine-là, en saison touristique calme, la plupart des endroits à explorer se trouvaient fermés, et les moyens de transport ralentis, n'ayant d'autre refuge que la plage, elle se mourait néanmoins d'impatience de découvrir cette île aux multiples facettes. Elle disposait de peu de temps. La Providence lui avait accordé une semaine d'évasion dans cette île des Antilles la plus envoûtante par son impudique beauté. Elle décida de partir coûte que coûte. Elle descendit la colline du quartier Derrière-Morne, munie de son ciré, en direction des taxis collectifs regroupés au bourg de Sainte-Anne, jolie petite commune du Sud. Elle se rendit à Fort-de-France où elle désirait acheter des cartes postales, bouquiner, s'arrêter au marché pour en ramener fleurs et bouffe de la saison, et enfin, flâner dans un café afin d'observer la vie tourbillonnante de ce "petit-Paris". Quand elle fut fatiguée de sa tournée, vers trois heures de l'après-midi, elle reprit ses jambes à son cou et longea le bord de la mer en direction d'un taxi collectif qui la ramènerait à son gîte. Elle arriva sur le terrain central où tous les taxis sont alignés, prêts à vous amener, à un prix dérisoire, dans toutes les directions des communes, soit du Nord Caraïbe, du Nord Atlantique, ou encore celles du Sud. Ce jour-là, elle se sentait le coeur gai et son visage rayonnait. En arrivant devant le chauffeur de la première voiture-taxi, sorte de mini-fourgonnette, elle lui demanda poliment -Quand partez-vous? Stupide question, pensa-t-elle, mais la gaffe était faite. -Dès que ce sera plein, lui répondit-il calmement, mais de manière un peu snob, après l'avoir soigneusement observée lorsqu'elle s'aventurait sur son territoire. Mais elle ne se rendit compte de rien. Elle avait bien remarqué cet homme plus grand et plus corpulent que les autres, sa jeunesse, mais sans plus. Elle entra dans la voiture après avoir pris le soin de laisser monter une jeune et charmante Créole au centre de la banquette, pour ne pas gêner et, pendant ce temps, elle avait tout le loisir de contempler ce magnifique paysage exotique verdoyant, encore humide, qui s'étalait au grand jour. Ä un certain moment, elle constata que le chauffeur empruntait des rues menant dans les fines profondeurs d'une campagne qui lui était inconnue jusqu'alors. Elle vivait cet instant comme une initiation. Devant la beauté brute et sauvage de ce paysage, elle ressentit un bien-être ineffable. Elle se laissait guider, pareille à une aveugle, dans ces zones imprévues et insolites. Tout à coup, la voiture s'arrêta et laissa descendre sa compagne de voyage, assise entre elle et lui. Elle resta seule à l'avant avec le chauffeur qui se retourna vers elle et la regarda intensément, avec ses grands yeux bruns langoureux, mais si ardents. Elle sentit qu'un jeu de séduction s'amorçait et lui sourit. Les Martiniquaises assises à l'arrière s'étaient-elles rendu compte de cette alchimie qui venait de s'installer entre elle et lui? Peu lui importait, car elle jouissait de cette prime qui lui était réservée. Elle se sentit angéliquement bien. La voiture fit demi-tour en frôlant les anthuriums perchés sur une clôture d'une maison privée. Ä ce moment-là, elle le regarda, en se disant, silencieusement, "allez, cueille-moi une fleur de ton pays". Et une folle envie lui prit d'en arracher une pour la lui offrir, mais elle refréna son geste fantasmatique, croyant qu'il pourrait être mal jugé. Pendant tout ce temps, elle réalisa qu'elle avait fait un détour inhabituel car aucun autre taxi ne l'avait conduite auparavant dans ces lieux paradisiaques et aphrodisiaques. La pluie avait repris de plus belle et elle se laissait bercer par cette atmosphère de romantisme qui lui réchauffait le coeur. Ne sachant où elle se trouvait, mais confiante, elle se contenta d'observer et de ressentir. Son être était à l'écoute de toute sensation extérieure et intérieure. Un court instant elle aperçut une lumière éblouissante, surnaturelle, quasi divine, qui la transportait dans les lieux de sa naissance ou re-naissance. C'est là précisément, à Sainte-Anne, au Cap-Chevalier, au coeur de cette campagne solitaire, qu'elle eut une révélation. Elle pensa que dans une vie antérieure, elle aurait vécu ici même. Un immense désir l'envahit, celui de venir y habiter un jour pour écrire et, dès ce moment, elle s'en fit la promesse. Elle sentit qu'il existait un "bonheur" tout autre. Mais comment conserver à tout jamais ce moment d'intensité pure en elle? Là réside tout le mystère de la vie. La peur de redescendre vivait sournoisement en elle. N'avait-elle pas choisi délibérément de séjourner à Sainte-Anne, durant ses vacances, précisément à cause du nom qui lui rappelait ses origines. Annesophie avait vu le jour le 26 juillet, fête de Sainte-Anne.  Après s'être débarrassé de tout son monde, le chauffeur reprit la route vers le bourg où elle habitait. La pluie menait toujours la fête et elle se sentait le coeur rajeuni de dix ans. Ce beau jeune garçon de couleur chocolat ne cessait pas de la regarder dans son rétroviseur, mais elle n'y prenait pas garde, encore toute méditative et attentive au paysage évocateur. Tout cela la ravissait. Arrivé devant son gîte, il se tourna vers elle et les yeux remplis de désir, lui demanda, un peu maladroitement: -Est-ce que tu aimerais qu'on se connaisse un peu plus toi et moi? Comme elle le regardait étrangement, l'air quelque peu étonnée par sa question, il ajouta: -Est-ce qu'on peut se revoir en dehors d'ici? -Oui, d'accord, je veux bien. -Quand pars-tu? -Vendredi matin. -Dommage que tu ne restes pas jusqu'à dimanche, car il y a une procession suivie d'une fête. Elle crut un moment qu'elle régressait car cela lui rappelait son enfance avec toutes ses fêtes religieuses auxquelles elle avait dû se soumettre. -Comment t'appelles-tu? -Annesophie. Elle lui montra son passeport comme si elle voulait s'assurer qu'il n'oublierait pas son nom. -Et toi? - Gratiel. -C'est joli comme prénom. Elle sortit du taxi titubante. Elle observa que la pluie avait cessé en cette fin d'après-midi marquante. Elle n'avait plus aucune envie de rentrer chez elle. Trop de choses nouvelles se passaient en peu de temps, elle n'avait pas eu la même capacité de réaction que d'habitude. Elle venait de perdre tous ses réflexes conditionnés et surtout sa défensive, cette vieille carapace qui lui tenait compagnie depuis sept ans. Comme elle se sentit tout à coup légère, avec un désir mordant de vivre. Mais chaque fois qu'elle songeait au passé, la peur de souffrir l'envahissait. Mais en ce moment, cette peur s'était dissipée. Elle se lovait dans ces rares instants inattendus où l'on se sent étreint par la Providence. Hésitante, perturbée, elle rentra chez elle, se prépara un thé et s'installa sur la terrasse, distraite et rêveuse, et remplit ses cartes postales. Elle se pressa d'envoyer la première à son frère aîné, Jean-Sébastien, qui habitait les îles Vierges depuis plus de dix ans et à qui elle était redevable de jouir de cette évasion. Doté d'une générosité sans bornes, il lui avait offert un billet à destination des Caraïbes. Elle avait choisi cette île française parce que certaine d'être dépaysée, tout en pouvant s'exprimer dans sa langue.  Après ce devoir accompli, elle revit son itinéraire pour le lendemain, car le temps qui lui était donné pour découvrir cette île magique lui paraissait bien court. Elle avait prévu de visiter le Domaine de la Pagerie, question de se plonger un peu dans l'Histoire. Pour s'y rendre, il lui fallait repasser par Fort-de-France, ce qui lui donnerait peut-être l'occasion de revoir Gratiel, et de là, prendre le "ferry-boat" pour les Trois-Ilets. En exploratrice en forme, son havresac sur le dos, elle partit tôt, ce matin-là, à la poursuite de son double but, la connaissance et l'émotion, en s'arrêtant au Parc des Floralies, histoire de parfumer sa vie. Elle fut un peu déçue, car il lui était impossible de se promener dans les Jardins intérieurs, la pluie ayant rendu le terrain si boueux que l'étant lui-même ne pouvait refléter la couleur des arbres verdoyants mais montrait son visage brunâtre, terne. Et si mon âme reflétait cette tristesse, songea-t-elle. Non, certes pas en ce jour merveilleux d'octobre si différent des autres, car son coeur s'ouvrait à l'amour. Elle apprit beaucoup de choses en écoutant la guide raconter la vie de Joséphine, dans sa petite maison natale pittoresque. Piquée de curiosité, elle demanda à la guide pourquoi on avait coupé la tête de la statue de l'Impératrice. Sa question précise avait été: "Que lui reproche-t-on au juste à Joséphine?" La réponse fut qu'elle aurait influencé Napoléon pour réinstaurer l'esclavage. Après avoir fait ce tour dans le passé, Annesophie rentra à Fort-de-France, en direction de la gare centrale de taxis, le coeur palpitant à l'idée qu'elle pourrait rencontrer Gratiel. Comme elle ne le voyait pas, elle demande à un autre chauffeur s'il le connaissait et où il habitait. Elle se sentit dépassée par les événements lorsqu'elle apprit qu'il vivait au Cap-Chevalier, à Sainte-Anne, dans cette campagne qui l'avait tant inspirée. Que de coïncidence et de mystère dans cette île des revenants. A son arrivée à son gîte, elle décida de se rafraîchir sous la douche, et à peine séchée, elle entendit la voiture de Gratiel qui s'avançait dans la cour. Elle enfila vite son peignoir et entendit sa voix toute proche. Elle s'avança lentement vers la voiture. -Viens t'asseoir. Je n'ai pas beaucoup de temps car je dois ramener la voiture à mon père qui travaille pour le Club MED, "Les Boucaniers". -J'aimerais que tu me racontes des choses de ton pays et des gens. -D'accord, mais pas ce soir, demain, on pourrait aller prendre un café ou un "ti-punch" quelque part à une terrasse sur le bord de la mer. Ils échangèrent quelques brèves paroles et avant de partir, il lui prit les mains et l'embrassa timidement dans le cou. Elle le salua et lui rendit son baiser sur la joue. On aurait dit que ce scénario ne lui convenait pas, peut-être lui collait-il trop à la peau? Allait-elle se complaire dans ce jeu dangereux? Pourtant, ces courts moments de jeunesse qu'il lui offrait s'avéraient un baume dans cette période si peu florissante de son existence, où elle se sentait vivre dans le néant. Le lendemain, assis sur une terrasse, face à la mer, rêvassant et monologuant chacun leur tour, elle apprit davantage sur lui. Il lui révéla avec beaucoup de fierté qu'auparavant il chantait dans les clubs et faisait aussi de l'animation à la radio libre, comme bénévole. Qu'elle aurait aimé l'entendre chanter dans sa langue créole qui exprime les émotions de l'âme dans toute sa nudité. Elle l'imagina chantant des chansons d'amour ou autres complaintes et se voyait l'accompagnant en jouant du bamboula (petit tambour). Pour elle, l'idéal d'une vraie rencontre amoureuse devait se produire à travers l'art, puisqu'il fait ressortir la magie. Elle se sentit vibrer au même diapason, communiant dans la même extase, celle de la fraternité, de la tendresse. Qu'elle avait adoré la chaleur de ses belles mains noires sur ses longues mains blanches souvent froides. Ce contact tout nouveau avait éveillé en elle un sentiment d'amour universel, franchissant tous les tabous et les barrières psychologiques qui assèchent l'âme humaine. Un amour impossible songea-t-elle puisqu'elle apprit, au cours de ce tête-à-tête, qu'il était déjà engagé, tout comme elle. Ce soir-là, elle s'endormit, épuisée par son imagination fertile. Le lendemain, Annesophie partit sous un soleil radieux, avec le même espoir, croiser Gratiel au cours de sa journée aventureuse. Elle se rendit d'abord au Musée Paul Gauguin, au Carbet, à la découverte d'une toile aux couleurs vives et gaies, afin d'embellir sa vie. Elle fut très impressionnée par l'entrée en forme de pont où l'on aperçoit deux arches taillées dans la pierre et l'on se demande un bref instant quelle direction emprunter, l'une menant à la coulée d'un ruisseau paisible, l'autre conduisant sur la route du musée où sont exhibés dans une petite salle, les quelques tableaux "d'après" Gauguin. De fait, on ne retrouve aucun original, le seul existant se retrouvant au Musée du Louvre, à Paris. Ce midi-là, elle réalisa qu'elle était la seule à visiter cet endroit si calme, et se crut un moment dans un vrai sanctuaire, tellement elle ressentit la solitude indispensable à l'artiste, mais aussi l'énergie positive que la nature sauvage et luxuriante insuffle au créateur. Elle pensa que, malheureusement, Gauguin n'a pas su équilibrer le tout. Chose difficile pour un passionné. En sortant du musée, elle n'avait qu'à traverser la route pour aller se mouiller dans les eaux tièdes et agitées de l'Anse-Turin, histoire de se rafraîchir et de s'imprégner des lieux qui avaient inspiré le peintre, avant d'entreprendre son ascension vers la Montagne Pelée, à Saint-Pierre. Tout au long de la route en direction de cette commune, elle fut surprise de rencontrer tant de pauvreté et de maisons délabrées. Cette ville porte encore les vestiges de la catastrophe survenue en 1902, lors de l'éruption du volcan. D'ailleurs, elle se rappela qu'au musée, on avait exposé des débris de vaisselle, de pierres et autres objets recueillis après le désastre naturel. Elle remarqua aussi une crèche et un fantasme lui traversa l'esprit. Elle songea que si un jour elle devenait riche, elle viendrait ici même chercher un enfant de couleur. A la descente du taxi, elle jeta un coup d'oeil en direction de la Pelée, à peine visible à cause des nuages qui la coiffaient. La voir et l'approcher jusqu'à la limite de la route franchissable, lui procura un sentiment ambivalent, mêlé de puissance, de grandeur, mais aussi de terreur. En philosophe, elle songea que nous sommes ici-bas comme dans un four, chaque malheur nous plongeant dans les ténèbres, d'où doit ressortir un diamant. A la fin de cette journée de chaleur torride, Annesophie rentra au gîte par le chemin habituel, sans croiser l'ombre de son chauffeur préféré. Mais à chaque fois qu'elle débarquait à la place centrale, elle ne manquait pas de s'informer de lui car elle savait que quelqu'un transmettrait l'écho de sa parole. En rentrant, elle prit tranquillement sa douche avant de préparer le dîner. Soudain, elle entendit le bruit d'une voiture dans l'entrée et sut d'instinct que c'était Gratiel. Pourquoi arrive-t-il toujours au moment où sa peau est la plus fraîche et parfumée de la journée? Il aurait suffi de peu pour qu'il l'entraîne jusqu'au lit et défasse la boucle légère qui entourait son peignoir. Elle le désirait, tout habitée de cette peur face à l'étrangeté. Elle l'invita au restaurant "Poï et Virginie" situé au bord de la mer car c'était son anniversaire, il est si jeune, il aura vingt-huit ans. Mais que lui importait puisqu'il ne la rejetait pas. Il fallait aussi souligner cette dernière journée d'insouciance, de liberté qui leur était offerte. -Que fais-tu demain? -J'ai prévu me rendre à la plus belle plage des Antilles, au sable fin, les Salines, pour y laisser flotter ce corps émascié à force de travail et d'insommies et me mettre à la recherche d'un mancenillier que je voudrais photographier. Il lui expliqua le chemin pour s'y rendre et l'assura qu'elle en trouverait sur cette plage. Il lui posa des questions sur sa vie à elle, au Canada. Il lui parla de son désir d'aller à Montréal un jour et s'informa des possibilités de la revoir. Il lui révéla qu'il avait bien failli y aller, il y avait quatre ans de cela, lorsqu'un Haïtien lui avait proposé de se joindre à son ensemble musical. Il avait communiqué avec lui par téléphone et pour une raison qu'il ignore toujours, celui-ci n'avait pu donner suite à ses promesses. Elle réalisa une fois de plus que nous ne sommes pas les seuls maîtres de notre destinée. Même si tout un univers les séparait, cet amour ne pourrait être transportable, qu'à la seule condition qu'il rejoigne un idéal commun. Ne perds jamais de vue ton rêve, lui dit-elle. Mais pour le moment, elle n'osa pas lui avouer qu'elle était de sept ans son aînée et qu'elle était engagée dans une relation devenue malheureuse et demeurée stérile depuis trop longtemps, bien qu'il eût deviné qu'elle était mariée. Lorsqu'il l'interrogeait, elle écourtait ses réponses, lui répondant à chaque fois, "laisse tomber, c'est trop compliqué". Trêves de mensonges et d'illusions. Mais elle désirait poursuivre la magie, sans qu'on cherchât à la ramener sur terre. C'était le but de son voyage, la fuite du réel. Il lui caressa les mains, les baisa, la regarda intensément et lui avoua: -Je t'ai désirée dès que je t'ai vue, la première fois. Elle pencha la tête sur son épaule et lui murmura:-Tu es fou mon doudou, je ne veux pas t'avoir dans la peau et ensuite te transporter dans mes valises, mais je sais que partout où j'irai, tu seras dans mon âme. Elle tourna son regard vers la fenêtre, en contemplation devant la mer limpide (cette consolatrice qui lui manquerait tant) elle aperçut les voiliers qui suscitent le désir de partir au large, ce qui lui suggéra l'idée qu'étant maître à bord, elle pouvait encore tourner une page de sa vie morose. Sereine, elle savoura les dernières heures de pleine liberté qui lui restaient à vivre sur cette île enchanteresse. Le lendemain, à quatre heures du matin, un peu avant le chant des coqs, elle se leva, s'habilla de lin blanc pour laisser à Gratiel un meilleur souvenir, une apparence de jeunesse et de pureté. Il arriva à l'heure fatidique 4h45 pour la conduire à l'aéroport. Elle lui fit la bise dans le silence de cette nuit étoilée. Il n'y avait pas l'ombre d'un chat sur cette route qui leur était réservée. Dans un moment d'euphorie, Gratiel lui dit "viens près de moi". Hésitante, tremblante, elle se rapprocha. Il lui caressa longuement les mains, et elle sentit son coeur battre la chamade. Elle respira pour se calmer. Soudain, elle se sentit métamorphosée, comme sur le bord d'un gouffre, où tout devenait possible. Il lui serra la main très très fort, ensuite lentement, glissa ses mains brûlantes sur son ventre chaud.  -Annesophie, viens là, dit-il simplement, en lui montrant la forêt de canne à sucre, chantante et insondable.  Elle prit le volant et l'envoya vers la gauche comme pour lui indiquer qu'elle acceptait d'aller au bout de leur folie. Il comprit, ralentit et chercha une sortie. Il l'entraîna dans des lieux interdits et, dans une parfaite symbiose avec la nature, ils se donnèrent l'un à l'autre avec une telle passion, une telle tendresse que même la lumière pénétrante et aveuglante du lever de soleil ne pouvait dégager leurs corps enlacés. Seul, un bruit inconnu les sortit de leur indolence et lorsqu'ils regardèrent leur montre, ils s'esclafèrent comme pour se moquer de tout, même de la mort. Ils se promenèrent main dans la main à travers les champs de canne à sucre. Gratiel cassa une branche et lui fit goûter le meilleur de sa sève, pour elle jusqu'alors inconnu, et lui expliqua dans les moindres détails, comme s'ils avaient toute l'éternité devant eux, toutes les étapes de sa transformation. Il la regarda avec ses yeux langoureux mais brillants, et lui dit: - "Mon amour, tu es merveilleuse et si belle". Elle lui sourit en pensant "Gratiel, je sais que j'aurai un enfant de toi". Fatalement, le jour de son trente-cinquième anniversaire, par un soleil doré de juillet, une petite mulâtresse sortit de son ventre afin de voir la lumière. Un miracle venait de se produire. -Sophélise, c'est comme cela que tu t'appelleras, dit-elle, en examinant l'enfant suspendue à son sein. Spontanément, elle demande du papier et un crayon et écrivit à Gratiel:`"Merci de ton merveilleux cadeau inespéré. J'apprendrai à Sophélise à t'aimer comme si tu étais présent. Un jour elle cherchera à te rencontrer et je sais que tu l'accueilleras comme tu m'as cueillie dans la forêt chantante, avec toute la douceur de tes gestes et la tendresse de ton coeur". Elle relut le message, porta la feuille de papier à ses lèvres et la déchira. Les paupières lourdes, elle appuya sa tête sur l'oreiller et on l'entendit balbutier ces quelques mots: "Mon doudou... une fleur de ton pays", et elle tomba aussitôt dans un sommeil profond, récupérateur.