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Une souris
sous la banquette

Lise Brault  

L'autobus Voyageur qui fait la navette entre Toronto et Montréal file à 100 km/heure sur la trans-canadienne, au coeur de la nuit. C'est un long trajet de plus de six heures ponctué d'une seule halte, quelque part à mi-chemin en banlieue de Kingston.

Nous sommes près d'une cinquantaine de passagers et l'autobus, qui a quitté Toronto à la tombée du jour, vient tout juste de regagner l'autoroute après sa halte de trente minutes.  Il reste encore trois longues heures à patienter.

Assise près d'une fenêtre, à peu près au milieu de l'autobus, je regarde dehors mais n'y vois que du noir. Mon voisin, un homme dans la soixantaine avancée, ne semble pas trop mal s'accommoder d'être assis près de l'allée centrale, qu'il emprunte assez souvent pour aller aux cabinets de toilettes.  Avec ses longues bajoues, ses grands yeux bruns et son faciès triste, il me fait penser à un épagneul.  Il n'est pas très bavard, ce qui me convient parfaitement car j'aime bien me retrouver seule avec mes pensées quand je voyage la nuit.

À l'intérieur, il fait presque aussi noir que dehors. Seuls de petits faisceaux lumineux au-dessus des têtes, tels des veilleuses, éclairent le journal de monsieur ou le roman de madame. Quelques passagers font discrètement la conversation avec leur voisin mais le confort des sièges, la douce chaleur qui nous enveloppe et le ronron du moteur incitent la plupart à fermer les yeux.

Soudain, un sifflement aigu tel le son d'une sirène nous fait sursauter. Toutes les têtes se tournent vers l'arrière de l'autobus, d'où provient le bruit.  Nous apercevons alors une dame dans la soixantaine, plutôt grassouillette, qui crie et piétine dans l'allée centrale comme si elle avait le diable aux trousses. C'est son cri que nous entendons ainsi et elle hurle à fendre l'air :

- Help!!!  Help, someone!!!  There's a MOUSE under my SEAT !!!  Ï i i i i i i i i !!!

Mon voisin, le vieux monsieur, me demande ce qu'elle raconte.

- Elle dit qu'il y a une souris sous sa banquette, dis-je.

Quelques passagers se lèvent et, acroupis, ils fouillent le plancher autour du siège de la dame, mais en vain: pas de souris en vue.

Juste derrière moi, un jeune homme se lève et offre à la dame de changer de place avec lui.

- Oh! Thank you! Thank you, my good sir! God bless you! dit-elle en prenant place derrière moi.

- Ce n'est rien, dit le jeune homme. J'aime les souris, ajoute-t-il dans un sourire en coin.

Reconnaissante, la dame continue de le remercier et se confond en excuses à qui veut bien l'entendre, puis le calme revient peu à peu.

Pendant tout ce temps, le chauffeur, un type plutôt costaud aux allures de fier-à-bras, n'a pas bronché. Tout juste a-t-il jeté un coup d'oeil au rétroviseur.  Sans doute est-il habitué à ce genre d'incidents, songeai-je.

La dame semble s'être définitivement calmée et nous filons à nouveau à vitesse de croisière, quand au bout d'une quinzaine de minutes...

- Ï i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i !!!

Retentit à nouveau le cri strident, juste derrière moi.  Comme la première fois, la dame se précipite dans l'allée et montre le plancher du doigt.

- THERE!!! Right THERE!!!  On the FLOOR !!!

Une fois de plus, on se penche à quatre pattes pour tenter de cerner le petit mécréant, mais c'est peine perdue.  On commence à se demander si la dame n'aurait pas des hallucinations...

Cette fois, la bouille renfrognée du chauffeur que j'aperçois dans le rétroviseur me dit qu'il commence à en avoir ras-le-bol. Heureusement, juste derrière lui, au premier siège en avant, un bon samaritain se lève et fait signe à la dame de venir prendre sa place.

Encore une fois, elle se confond en excuses et remercie le bon samaritain qui prend place derrière moi, tandis qu'elle court s'asseoir à l'avant.

Au bout de cinq minutes, toutefois...

- Ï i i i i i i i i ...

Alors là, le chauffeur en a assez.  Il se met en première vitesse et tasse son véhicule sur l'accotement de la route. Il fait subitement la lumière, une lumière si aveuglante qu'on se couvre tous les yeux. Il se lève et regarde la dame d'un air courroucé :

- Écoutez, madame, dit-il, je veux bien croire que vous avez la phobie des souris. Mais vous dérangez mes passagers et je ne peux tolérer ce vacarme encore longtemps. J'ai un horaire à respecter et vous demanderais de bien vouloir prendre sur vous.

Enfoncée sur son siège, les jambes recroquevillées sous elle, la dame tremble et le regarde d'un air apeuré.

 - B...  B...  But it's THERE! Right THERE! fait-elle en lui montrant du doigt.

De guerre lasse, le type pousse un soupir; puis il se tourne vers nous et s'écrie :

- Everybody out, please!  Tout le monde dehors, s'il vous plaît!  Je dois faire une inspection.  I must search the bus.

Les passagers se regardent, ne sachant trop s'il blague ou s'il se paie la tête de la pauvre dame.

- Allez, tout le monde dehors! répète-t-il en ouvrant les portes à l'avant.

Peu à peu, chacun se lève mollement et commence à ramasser ses effets. La dame, la première, s'avance vers la sortie. Et tandis qu'elle descend, le derrière de sa jupe effleure le bord des marches. Soudain, le chauffeur aperçoit un long fil qui traîne derrière la jupe, au bout duquel pend un énorme moton de poussière.  Sans plus attendre, il met son pied sur le fil et ramasse le moton.

- Madame, dit-il en le lui montrant, est-ce cela, votre souris?

La dame, qui était déjà dehors, passe le cou dans la porte et regarde. En apercevant le tas de poussière, elle se couvre la bouche et tourne au pourpre.

- Oh, dear! s'exclame-t-elle, visiblement gênée.  Dear, oh dear!!!  Is that it?

Quelques ricanements fusent en sourdine, la plupart des passagers n'ayant pas eu le temps de quitter leur siège. Enfin, la dame remonte à bord, tout le monde se rassoit et le chauffeur referme les portes.  Il éteint ensuite les lumières, embraie et s'engage à nouveau sur l'autoroute.

Enfin, nous allons pouvoir terminer le trajet en paix, songe un peu tout le monde. Comme personne n'a plus envie de dormir, les conversations s'animent et on échange à qui mieux mieux avec son voisin, question de rire un peu. Quant à la dame, renfrognée sur son siège à l'avant, elle se fait toute petite et, humiliée, elle ronge son frein en silence.

Je remarque que mon voisin va de plus en plus souvent aux toilettes. En fait, depuis les dernières cinq minutes, il en revient pour la troisième fois. Il s'apprêtait à regagner son siège quand tout à coup, je le vois hésiter dans l'allée centrale. Il regarde par terre puis il se penche. De sa main droite, il saisit quelque chose que ne distingue pas très bien. Quand il revient vers son siège, j'ai juste le temps d'apercevoir, dans sa main repliée, une touffe de poils roux et deux petits yeux noisettes, gros comme des pépins de pomme.

De sa main libre, il fouille sous son siège et en retire une cage à hamster. Il en ouvre la porte, fourre le tas de poils dedans et la referme aussitôt.  Puis il repousse discrètement la cage sous le siège et se rassoit péniblement, en soufflant tel un athlète qui vient de courir le marathon.

Seule témoin de la scène, je n'ai rien dit mais j'ai tout vu.  Et il le sait.  Aussi, lorsqu'il a quelque peu repris son souffle, il se tourne vers moi et me regarde de ses grands yeux tristes. Comme pour s'excuser, il dit :

- C'est un cadeau pour mon petit neveu.  Je croyais que je ne le retrouverais jamais.