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Yanili, Nantry

Oriane Des Roches 

YANILI, " NANTRY " (Merci !), l'unique mot de ta langue (le tamoul parlé au Sri Lanka, ton pays d'origine, ville de Jaffna) que je connaisse. Il exprime à lui seul toute ma reconnaissance pour le cadeau que tu me faisais chaque matin, soit le geste de cueillir les petits grains de sésame grillés, tombés au fond de la boîte de bagels provenant du marchand de l'autre côté de la rue pour la revente. Cette action reflète une bonté purement extraordinaire puisque tu ne me devais rien et ne me connaissais pas. Tu me remettais le fruit de ton travail, de ta propre initiative, car le propriétaire de la fruiterie, un Pakistanais, les destinait aux pigeons mendiant autour du pavé, m'as-tu dit lorsque je t'ai vu la première fois derrière le comptoir avec un gros sac de graines dans les mains, lorsque j'ai manifesté mon intérêt de l'acheter. Ainsi, j'ai pris l'habitude d'y retourner chaque matin et comme certains jours tu ne me remettais rien, j'ai pensé que tu en donnais une quote-part à ta collègue vietnamienne, caissière remplaçante, …ce geste de partage n'aurait été que légitime… À tous les deux jours environ, tu sortais du dessous du comptoir, un " si petit " sac que cela en était gênant. Je t'ai posé la question ouvertement et tu m'as dit que non… et avoué que le premier sac était le fruit de ta récolte d'une semaine et non quotidiennement comme je l'imaginais. Alors, j'ai espacé mes visites… deux fois par semaine me semblait suffisant pour récupérer les graines qui se mélangeraient à mes céréales régénératrices, à l'heure où chantent les oiseaux matinaux.  Tu avais reconnu l'âme mendiante que je porte en moi, tel un lourd fardeau, voire un boulet… qui remonte du fond de vies antérieures ou simple déformation professionnelle due au fait que j'ai  mendié pour des riches pendant trop d'années, peut-être  ? Va savoir !

Sur la voie du bouddhisme, seules les actions comptent dans la roue du Samsara - l'éternel recommencement - aussi nom d'un parfum de Guerlain, que j'ai découvert par hasard. Je suis naturellement attirée vers tout ce qui a un caractère exotique, l'étrangeté me fascine, le mystère et le rêve alimentent l'imaginaire. Un beau jour, j'ai senti un mal à l'aise entre toi et moi car nous en avions assez de cette dépendance de donner versus récompense dont tu te foutais royalement (chocolat, noix, fleurs, parfums ou autre que je t'apportais de temps en temps), puisque je me sentais une dette envers toi. Tu me disais que cela n'était pas important, ni nécessaire ! Et pourtant cette forme de " troc " m'amusait au début… j'essayais d'entrer en communication avec toi mais en vain… nous n'avions pas d'autres sujets à partager et ce n'était nullement l'endroit pour s'attarder. Tout ce que j'ai pu savoir en m'acharnant, c'est que tu avais deux sœurs dont une vit à Londres où tu es déjà allée la visiter et que tu avais terminé tes études secondaires. Une simple question a suffi à tout chambouler dans le sens positif : " Dis-moi Yanili, à quel genre de travail rêves-tu pour l'avenir ? " " Ici ", as-tu interrogé, l'air un peu fâché de mon intrusion dans ta vie privée. " N'importe où ", dis-je. Ta réponse fut déconcertante : " je ne sais pas ". Que sont les mots " rêve " et " ambition " devenus ? Pour un zen, seul le moment présent compte, c'est pourquoi tu as plus de chance dans l'âge insouciant, de jouir pleinement du bonheur éphémère. La poursuite de l'appétit est sans fin/faim… seule la mort, l'abandon total nous l'arrachera.

La semaine suivante, j'apprenais que tu étais en vacances et que tu t'apprêtais soudainement à déménager avec ta famille à Toronto. Entre-temps, en revenant d'une course à la fruiterie, je me retrouve assise sur un bout de banc du métro, près de deux jeunes hommes Indiens, celui près de moi m'offre dans la paume de sa main sept petites coquilles de pistaches blanches. J'accepte d'en prendre une et me rends compte que la noix n'est pas fraîche… il récidive et m'offre les autres restées dans sa main… Du bout des doigts, je m'en empare une à une, lentement, en lui disant "Nantry" (le t se prononçant comme un d - Nandry).  J'ai vu un homme respectable des hautes finances, accompagné de son escorte, qui avait l'habitude de venir s'approvisionner régulièrement aux sources de la Grèce moderne, les moins chers du quartier en matière de fruits/légumes. Depuis qu'il m'a prise à l'observer sournoisement avec un sourire moqueur qui en dit long, il s'est éclipsé le radin mais il continue tout autant de sniffer les aubaines dans des lieux que les Québécois ne fréquentent pas ou peu, sûr de ne pas être reconnu.    

Tu es si jeune Yanili, je souhaiterais que tu retournes aux études car intuitivement je sens que tu as un souci prononcé des autres, que tu peux être plus proche de leur souffrance… ultra sensible, tu ressens… je te vois infirmière, par exemple, enfin, un travail beaucoup plus valorisant. Comme je n'ai pas pu te revoir avant ton départ, je t'envoie en pensée, toutes les roses de la terre, symbole traditionnel, universel, d'Amour et d'Ouverture, à cultiver sur le chemin de l'épanouissement.

En ton absence, pour redorer la forme physique et morale, j'absorbe d'autres granules énergisants sous la forme de gélules, contenues dans Notox ou Hepaxil, produits de santé naturels, qui me permettent de tout digérer, y compris l'alcool. " Connais pas " dis-tu, alors "SESAME OUVRE-TOI" et va visiter l'île de ma survivance, le site Teogo.com.

Lorsque nos âmes se sont rencontrées à nouveau sur le chemin récemment,  Yanili m'annonçait qu'elle voulait faire une thèse de " doctorat en gestion de la pauvreté " et que si cette discipline n'existait pas, elle allait l'inventer… de plus, elle m'affirma qu'elle avait l'intention de le réussir avec brio car : "ainsi, je n'aurai pas à revenir sur cette terre-mère ", pensa-t-elle. 

" Ma récompense est merci / c'est tout / pourtant ma bonne volonté est grande / même si le cadeau est petit ". (Shakespeare)