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Chronique cinéma
octobre 2013

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Spécial FFM 2013 avec des chefs d'œuvres, des sujets rares et nécessaires, des réalisations artistiques et géniales. Et des films qui nous permettent d'être fiers de notre cinéma québécois.

SPÉCIAL FFM 2013

Pour sa 37e édition, le FFM, le Festival des Films du Monde, s'est déroulé du 22 août au 2 septembre 2013. Chaque année, flottent, à l'extérieur, des drapeaux et une large banderole (derrière moi sur la photo). Pendant l'événement, à la projection de 218 longs métrages, dont 113 en premières mondiales, s'ajoutaient les courts métrages pour un total de 432 films, ainsi que la vidéothèque pour les acheteurs, producteurs et distributeurs, le programme des co-productions, des conférences et un spécial cinéma coréen.

La directrice générale, Danielle Cauchard, a relaté que l'événement culturel le plus cité internationalement est le FFM. « On ne joue pas sur le star system. Mais, on maintient en vie des cinémas nationaux avec des réalisateurs et des acteurs qui sont des stars dans leurs pays » Serge Losique, le président, ajoutait : « On est un festival compétitif donc on doit respecter des critères internationaux. Chaque film est accompagné du réalisateur ou de l'acteur. »

Looking is the original sin

« Ça n'a rien à voir avec toi. Je t'aime mais j'aime la vie aussi ». Gail Harvey a réfléchi et travaillé au film Looking is the original sin pendant 20 ans. Elle a écrit plusieurs scénarios et, avec les deux actrices, elle a fait des ateliers, des essais; elle a tourné 13 jours, répartis en 1 ½ an.

Ce film est inspiré de la vie de la photographe Diane Arbus par le biais de sa relation avec sa fille. La réalisatrice et les deux actrices sont aussi les productrices du film. Elles y ont cru et elles s'y sont consacrées. De plus, Katie Boland, qui interprète Anna, et Maria del Mar, qui incarne Helene, sa mère, ont déjà joué ensemble de tels personnages, elles ont habité ensemble; Katie est la fille de la réalisatrice et Maria a deux enfants. Le sujet de la relation mère/fille les a concernées par leurs relations personnelles et professionnelles. Dans le film lorsqu'Anna photographie un couple âgé qui laisse émaner une grande tendresse, il s'agit des parents de Gail Harvey.

Le film bouleverse le déroulement chronologique tout en maintenant un fil événementiel. Anna vit avec sa mère, est photographiée par elle jusqu'au jour où Helene emménage secrètement ailleurs. Anna découvre la vie de sa mère à travers les photos qu'Hélène a prises au cours des ans. Fréquemment interviennent des extraits d'une vidéo dans laquelle Helene s'adresse à Anna : « Je veux regarder les démons et les peurs dans les yeux » « taking a picture of the honesty ». Elle ressent avec urgence le besoin de se consacrer à son art.

Mais le dilemme d'être aussi une mère interfère avec son aspiration et lui inflige un écartèlement continuel. Entre sa fille qui lui crie : « You're a terrible mother » et un ami travesti qui lui recommande : « Do not let her interfer with what you're doing » Hélène souffre de plus en plus. Alors qu'elle est attendue pour une fête, Hélène installe la caméra, glisse dans son bain, un seul plan montre le rasoir.

Les différents morceaux pour reconstituer le passé d'Helene et nous faire comprendre sa décision prennent sens. Tout ce qui lie photos, vidéo, entrée dans la salle de bain, devient évident. Tout préparait cette fin par des bribes éparses, des touches d'un impressionnisme en noir et blanc. L'art est vraiment ce qui apporte du sens, ce qui enrichie la vie.

Anna maternait sa mère qui constatait à propos de sa fille : « She's trying to be me ». Anna rencontre la propriétaire d'un café qui lui dit : « I didn't know Helene has a daughter ». Finalement, par les photos, Anna comprend que sa mère l'aimait.

Lorsqu'à New York, Gail Harvey était dans la même agence de photographes que la fille de Diane Arbus, la rumeur courrait qu'Arbus avait photographié son propre suicide . Gail est donc partie de cette idée et de la possibilité que sa fille regarde ses négatifs .

C'est un film profondément bouleversant. Au cours de l'Histoire, le dilemme artiste et mère n'a pas été pensé par des intellectuelles ou des artistes. Rapidement, des poétesses ont écrit à propos de la maternité, de leurs enfants, mais cet déchirement intrinsèque et inévitable quand une femme est également passionnée par sa maternité et par son art n'a pas été exprimé à travers l'art même. Ce film est donc important en ouvrant une recherche sur la fusion conflictuelle qui concerne à la fois la relation entre la mère et l'enfant, et l'épanouissement de la mère et de l'artiste. Il y a plusieurs composantes, plusieurs temps dans le film parce que c'est un ressenti complexe.

Maria del Mar (avec moi sur la photo) a trouvé dans ce rôle difficile l'occasion de relever de nombreux défis. Elle mérite une nomination pour un prix d'interprétation. Aussi, ce film permet d'admirer sa beauté. On dit que l'âge s'avère terrible pour une femme, dans ce film l'actrice est fascinante, plus belle que jamais. Quand la beauté d'une femme est remarquable, certains veulent l'atténuer. Gail Harvey a laissé Maria del Mar rayonner par son talent et par sa beauté; cette beauté qui insuffle de l'oxygène à l'univers oppressif et torturé dont il est question dans le film.

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS RÉFÉRÉS AU COURS DE LA CHRONIQUE :

  • Looking is the original sin Gail Harvey, 2012, Canada
  • Het vonnis Le verdict Jan Verheyen, 2013, Belgique
  • Die Familie La famille Stefan Weinert, 2013, Allemagne
  • Don Kuerai Mami Don't cry mommy Kim Yong–han, 2012, Corée du Sud
  • Plastina Fragile Vidi Bilu,2013, Israël
  • Dark blood George Sluizer, 1993-2012, Pays-Bas
  • Fräulein Else Anna Martinettz, 2013, Allemagne, Autriche, Inde
  • La fille du Martin Samuel Thivierge, 2013, Canada
  • Ressac Pascale Ferland, 2013, Canada
  • Left foot right foot Germinal Rouaux, 2013, Suisse France
  • Cha Cha Cha Marco Risi, 2013, Italie, France
  • Spieltrieb Gregor Schnitzler, 2013, Allemagne
  • Marina Stijn Coninx, 2013, Belgique
  • Wajma, an afghan love story Barmak Akram, 2013, Afghanistan, France
  • Nuna A boy's sister Won-sik Lee, 2012, Corée du Sud
  • Ta Kunlakan Chanakan Mamber, 2013, États-Unis, Thaïlande
  • The falling feather Wang Yi, 2013, Chine
  • Bun-no-ui- yul-li-hak An ethics lesson Myung-ran Park, 2013, Corée du Sud
  • Landes François-Xavier Vives, 2013, France Belgique
  • La maison du pêcheur Alain Chartrand, 2013, Canada

Looking is the original sin est un film de femmes par sa structure, son développement ramenant les éclats dispersés, par son sujet non seulement spécifiquement féminin mais précisément maternel. Un film qui ne peut que transformer et habiter qui l'a vu. C'est plus qu'un succès, c'est une œuvre d'art sur la mère et l'art.

Het vonnis Le verdict

Tout comme Looking is the original sin, Het vonnis Le verdict était projeté en première mondiale. Le réalisateur Jan Verheyen est clair : « Le contexte juridique est authentique mais le cas est fictif. C'est un film qui n'a jamais été vu même en Belgique ».

Suivant l'exergue du film, une citation de Marcel Camus, « there is no justice only limits », un homme seul tremble et halète dans le bruit d'une sirène. Cet homme, Luc Segers (l'acteur de théâtre et de cinéma, Koen De Bouw, avec moi sur la photo) profite d'une soirée avec sa femme Ella et sa fille Anne . Son patron Karel et son épouse Louise mentionnent que demain Luc apprendra qu'il a mérité une promotion, Louise insiste sur le fait que Luc est un homme de principes. Puis, dans la nuit, une contre -plongée nous révèle que la voiture de la famille est arrêtée à une station-service près d'un commerce de machines distributrices. Ella va y acheter un pain. Quand elle ne revient pas et qu'Anne est endormie dans l'auto, Luc s'approche du commerce. Un homme en sort, il vient de tuer Ella à coups de poing au visage, il frappe Luc plusieurs fois, Luc tombe, voit sa fille courant vers lui en l'appelant happée par une voiture.

Trois semaines plus tard, Luc émerge du coma. Karel et Louise se sont occupés des funérailles et l'amènent au cimetière. Luc en rentrant chez lui voit la table du déjeuner qui ne sera jamais pris, la brosse à dents multicolore d'Anne, le lit à moitié vide.

Le tueur, un récidiviste, Kenny de Groodt, risque seulement six ans de prison car il a quitté sans emporter le sac d'Ella, ce n'est donc pas un crime crapuleux, la mort d'Anne est un accident. L'avocat de Luc lui explique qu'en fonction de son revenu officiel, De Groodt a droit à l'aide juridique mais ajoute : « Vous ne vous êtes jamais demandé comment ces criminels peuvent s'offrir des avocats si onéreux tout en profitant de l'aide juridique? » à cause de leur argent caché alors que Luc doit payer son avocat pour que le meurtrier soit poursuivi.

L'avocate de De Groodt et le criminel jubilent. Il manquait une signature sur un document, le meurtrier est relâché. Et Luc confie à Louise : « Je m'endors dans la peine, me réveille dans la peine et certains croient que la peine est contagieuse. »

Répétition de l'image du début : Luc est dans le garage de De Groodt, il tremble et halète. Puis, il est en prison. Il va être jugé. L'avocat de la poursuite cette fois, au contraire de la cause impliquant le meurtrier d'Ella, va s'acharner. Luc a prouvé les torts de la loi, du système dit judiciaire. Le procureur veut le faire condamner à trente ans de prison et que Luc l'en remercie à genoux. Il est clair qu'il ne s'agit pas de justice mais de garder un contrôle sous le prétexte que personne n'est au-dessus de la loi, personne ne doit s'y substituer, même si le système abandonne les victimes, rompt le contrat de rendre justice.

10 mois plus tard, Luc arrive là où De Groodt aurait dû arriver : à la barre des accusés. Il n'a jamais rationalisé l'affaire, il est toujours sous le coup de l'émotion : il réagit quand il entend qu'il est interdit de parler du meurtre de sa femme, il faut dire qu'il s'agit d'une mort.

L'avocate de De Groodt, qui le représente en tant que victime de meurtre commis par Luc pour se venger, montre des photos de lui bébé, enfant; elle précise qu'il souffrait d'incontinence à trois ans, qu'il a été placé dans un centre, qu'il ne voyait sa famille qu'après avoir fait un trajet en autobus pendant 90 minutes, qu'il est resté dans ce centre jusqu'à ses 18 ans. Elle conclut que De Groodt ne méritait pas de mourir comme un chien enragé.

Que méritait Ella? Tous les enfants du centre sont-ils devenus des criminels? Fait-on la distinction entre la loi et la justice » Avant les délibérations des jurés, Luc déclare : « Je suis une personne ordinaire comme vous. J'étais heureux. Je croyais en notre système ».

Le verdict est révélé. Seul bémol de ce film, la fin ressemble à une version de téléroman, loin de la misère du réel, de la laideur qui règne. Au Québec, ainsi qu'en Belgique, nous connaissons de semblables problèmes avec les différentes instances payées par les contribuables : aide sociale et assurance emploi qui persécutent les prestataires, écoles qui sont des lieux de harcèlement, justice qui favorise les riches et les criminels, système de santé qui empire les problèmes. Le producteur et le réalisateur, qui a consacré deux ans au scénario, ont ciblé un problème réel qui tourmente la population; en le transposant à l'écran, ils répondent à une attente généralisée, ce qui favorise le succès d'un film.

Peter Bouckaert, qui nous avait amené Ben X au FFM 2007, a produit Het vonnis Le verdict. Il remarquait : « Chaque système a des faiblesses, des problèmes et il faut travailler là-dessus. Luc n'a plus de raisons de vivre, il n'avait plus d'alternative. Chacun a une opinion et il y a des détails. La justice doit rester humaine mais parfois elle ne l'est plus. »

Het vonnis-Le verdict est un film intelligent, d'actualité, construit artistiquement, interprété par Koen De Bouw avec sensibilité et puissance. Il a peu de répliques et pourtant il communique la douleur et la colère qui le grugent à travers toutes les situations. Il joue sans excès mais avec expressivité. Jan Verheyen a réalisé avec justesse et pertinence cette tragédie comme seuls les humains savent en infliger.

Die Familie La famille

C'est aussi l'injustice qui accable les familles des victimes tuées en tentant de franchir le mur de Berlin. Stefan Weinert est allé à la rencontre de ces survivants (mère, fils, sœur, frère, épouse) qui portent toujours le malheur non seulement d'avoir perdu une personne aimée mais de ne pas savoir les circonstances des tueries. Il a consacré trois ans à ce projet en s'associant à un thérapeute qui aidait les témoins. Une mère n'a pu terminer le tournage car elle a été hospitalisée.

Les membres des familles de ces désespérés qui avaient réalisé que la vie était invivable en Allemagne de l'Est parlent du déni d'information à l'époque et encore maintenant. Parfois, une information filtre le rempart gouvernemental, 91 coups de feu sur un fils atteint par neuf balles. Un homme regarde un dossier avec les photos du cadavre. Mais, des dates, des détails, des faits sont occultés.

À l'époque, il fallait des jours avant qu'une famille soit informée du décès d'un des leurs dans sa tentative de passer à l'ouest. Toujours, le corps était déjà incinéré quand on leur disait le décès. Une mère n'a même pas le certificat de décès de son fils; officiellement, 25 ans après la chute du mur, il serait en vie. Une épouse ne sait pas de quoi son mari est mort.

« Tout était doublement mauvais après ». Interrogatoires, surveillances, fouilles, perquisitions, des choses sont emportées, toutes les personnes ont perdu leur emploi. « I couldn't call it living after my brother… »

Je me suis entretenue avec Stefan Weinert, accompagné de la réalisatrice Vidi Bilu à qui je dois la photo nous réunissant devant l'affiche du film : «  Je voulais montrer l'autre côté, aller plus loin que le sommet de l'iceberg. Les gens qui voulaient vivre libres étaient les ennemis. Il n'y a pas de justice sans empathie. »

Stefan a évoqué les comportements des autorités à l'époque : « Ils avertissaient les gens que, si ils allaient aux funérailles, ils auraient des ennuis. Quelques-uns se sont tenus debout ».

Nous avons discuté à partir de cette scène d'horreur dans le documentaire : le fils d'un homme tué par un tireur se rend chez le meurtrier de son père pour tenter un dialogue. Le fils sera toujours calme. Le tireur lui reproche de lui avoir écrit pour demander l'entretien et que la lettre soit arrivée avant Noël; sa période des Fêtes a été gâchée. Il reproche aussi au fils de sa victime de ne pas le voir, lui, comme une victime du système, quelqu'un qui obéissait aux ordres.

Stefan Weinert m'expliquait que la surveillance du mur était une possibilité offerte aux militaires, un choix qu'ils faisaient. Il me précisait que lorsqu'ils avaient tiré et tué une victime, ils recevaient une médaille et une montre en plus d'une récompense en argent. Stefan est allé prendre une arme telle que celles utilisées. Elle était très lourde et demandait beaucoup de manipulation pour effectuer le tir, il n'était pas question d'un déclanchement incontrôlable, il fallait vouloir tirer et re-tirer.

Stefan a ajouté : « La plupart des responsables refusent le blâme, d'ailleurs beaucoup des décideurs occupent encore des postes de décision. De plus, il est difficile pour les familles des victimes de parler de ce qu'elles ont vécu et vivent encore. C'est comme dans un cas de viol, la famille a honte et cache ce qui s'est passé, ce qui continue de leur faire mal. Aucune personne ne s'est vengée. Les gens ne confrontent pas les responsables. Quand il en est question, les tueurs se disent attaqués. Ils disent qu'ils méritent une seconde chance. Les victimes ont eu plus de 40 Noël gâchés. Et les responsables ont des lobbies très forts. Les victimes ne vont pas en public. »

Stefan croît: « A la fin la démocratie gagne. On se bat pour elle. Pour qu'elle reste vivante par notre combat. On doit travailler pour elle. C'est une constance, à chaque jour. The aim will always be there. I beleive at the end the right thing will win. People like us exist ». Vidi Bilu préscise : « Surtout les artistes. Travailler pour la démocratie, combattre pour qu'elle reste vivante se fait surtout par les artistes ».

Le prochain projet de Stefan? « Un film de fiction, avec des acteurs. Sur une dictature, une démocratie, une vengeance. Je devrais le tourner dans 1 ½ an en Allemagne, à Berlin même. Les gens ne choisissent pas la vengeance. Il faut beaucoup de pouvoir intérieur pour aller en dehors de tout le mal que ça fait vivre. » Vidi ajoutait : « Avec la fiction, on peut montrer la vengeance ».

Stefan Weinert a conclu par un constat très grave et significatif : « les tueurs se tiennent, ils sont solidaires, they're still together , hélas, on n'observe pas une telle solidarité entre les victimes. »

Avec Die Familie La famille , Stefan Weinert a signé un chef d'œuvre d'humanité, de courage, d'idéal et de compassion.

Don Kuerai Mami Don't cry mommy

Kim Yong–han s'est intéressé, non à la vengeance, mais à la protection de la victime au-delà de son décès en mettant en évidence un problème qui augmente. De plus en plus de mineurs violent, mettent en ligne leur crime, récidivent et n'ont que des sentences suspendues. Le réalisateur coréen pour son premier film de fiction Don Kuerai Mami Don't cry mommy s'est basé sur de nombreux cas, une des victimes a même été violée pendant un an, et toujours les violeurs s'en sortent sans même une tape sur les doigts.

Yoo-lim est la mère de Eun-ah, 17 ans. Elles vivent ensemble après le divorce, se font des masques de beauté, s'amusent avec leur chien. Eun-ah a une nouvelle amie Soo-min, fréquente une nouvelle école et remarque un garçon Jo-han. Ils se parlent et il porte pour elle l'étui bleu pâle de son violoncelle. Elle s'ouvre au trouble romantique. Elle cuisine pour lui des chocolats qu'elle dispose dans une boîte avec un ruban. Elle envoie un texto pour qu'ils se rencontrent.

Yoo-lim reçoit un appel, sa fille a été victime d'un viol en groupe. De brèves séquences : un blond, un rouquin, un autre gars qu'on ne voit pas et qui dit vouloir avec sa caméra filmer bien son visage pendant qu'elle pleure et qu'elle est violée.

Les violeurs sont mineurs. Les parents proposent de l'argent à la mère qui le refuse. Elle veut un procès. Le juge considère que Eun-ha n'a pas l'air d'avoir trop souffert et sur les trois accusés, un seul a une sentence suspendue. Les garçons éclatent de rires avec leur famille pendant que le juge ordonne à Yoo-lim de cesser de crier que c'est injuste.

Puis, Eun-ah prend des bains pendant longtemps, jusqu'à deux heures, en se sentant toujours sale. Yoo-lim tente de continuer l'organisation de Zoo-coffee son commerce mais, elle est une femme, une belle femme, les employés travaillent mal, ne travaillent pas et elle les renvoie.

Après des jours sans se lever, Eun-ah annonce à sa mère qu'elle va à sa leçon de violoncelle. Elle a reçu un texto : les violeurs exigent qu'elle vienne les voir sinon ils vont mettre en ligne la vidéo qu'ils ont tournée. Elle approche d'un immeuble, descend un escalier.

Puis, Eun-ah achète un gâteau dans une pâtisserie. Yoo-lim revient chez-elle et trouve sa fille les veines ouvertes dans son bain. Elle la porte sur son dos et l'emmène à l'hôpital. Une demi-heure après son arrivée, un médecin annonce à la mère que sa fille a été déclarée morte. Yoo-lim s'évanouit.

Quand elle retourne chez-elle, elle trouve dans le frigo un gâteau dont elle ouvre la boîte pour lire: « Don't cry mommy ». En regardant la chambre de sa fille, ses photos, en relisant les messages qu'elles s'envoyaient sur le téléphone de sa fille, elle voit la première vidéo, le message exigeant qu'elle aille se soumettre aux violeurs et découvre que la deuxième fois sa fille avait été à nouveau violée à répétitions et qu'elle avait été obligée de jouer du violoncelle toute nue pendant qu'ils la traitaient de « bitch ».

Yoo-lim retrouve le rouquin et lui demande de lui donner son cell. Elle veut empêcher que lui et ses complices mettent les vidéos des viols de sa fille en ligne. Le rouquin la frappe à coup de bâton, elle se retrouve encore à l'hôpital. Ensuite, toujours avec le téléphone de sa fille, elle suit les indications et se retrouve devant l'immeuble, descend à son tour l'escalier. Le violeur blond rit d'elle quand elle réclame son téléphone avec les vidéos. Il lui reproche de ne pas avoir pris l'argent alors que les autres familles ont toujours accepté de régler hors cours en prenant de l'argent. Cette fois c'est à coup de bâton de baseball que le blond veut la frapper, il lui demande si elle est venue pour être violée elle aussi. Elle parvient à lui donner un coup de couteau et à récupérer le cellulaire. Elle retrouve le rouquin qui chantonne en volant un GPS dans un stationnement et le frappe avec son auto avant de prendre son téléphone. Elle croit vraiment avoir sauvé sa fille par-delà son décès.

Un policier lui téléphone, la vidéo est en ligne. Soo-min, la nouvelle amie de Eun-ah, qui est d'ailleurs la fille du policier, assistait au premier viol qui avait été organisé et filmé par Jo-han, le garçon à qui Eun-ah avait donné des chocolats. Yoo-lim retrouve le garçon et lui dit qu'il ne sait pas à quel point sa fille l'aimait; quand elle lève le couteau vers lui, le policier la tue. Il a sauvé le violeur.

Le réalisateur Kim Yong–han a réalisé une œuvre de génie. Le rythme est celui d'un suspense mais le drame révèle la douleur des êtres. Les images sont sobres, la lumière est radieuse, les décors magnifiques sur ce scénario construit avec adresse. Kim Yong–han n'exagère rien, il montre avec simplicité et évidence. La violence est à l'écran sans complaisance. Il traite les faits avec décence, respect des victimes en sachant relever la trame émotive qu'infligent les événements. Il est précis sans effets grandiloquents. Les deux actrices sont extraordinaires de justesse. Yoo Seon dans le rôle de la mère et la jeune Bo-ra Nam dans celui de la fille se révèlent des actrices au talent méritant des éloges.

Don Kuerai Mami Don't cry mommy est un film exemplaire parce qu'il est calqué sur la réalité avec une maîtrise des moyens scénaristiques et des possibilités dramatiques. Kim Yong–han a su captiver l'intérêt tout en exposant des faits occultés. Nous avons besoin de tels réalisateurs et de tels films. Souvenez-vous, plus haut dans cette chronique, nous en discutions Stefan Weinert, Vidi Bilu et moi, ce sont les artistes maintenant qui sont les garants de la volonté de démocratie, de l'importance de l'empathie, de l'idéal de justice.

PlastinaFragile

Vidi Bilu a réalisé Plastina Fragile une œuvre de grande intelligence et de belle sensibilité. Elle s'est inspirée des souvenirs de son enfance pour scénariser l'histoire d'une famille et des résidents de son immeuble à Jérusalem en 1966.

Michal, une gamine de 11 ans, se renverse et appuie ses pieds sur le mur. La caméra est renversée et l'on voit les pieds des gens comme si on était la fillette. Le plan titre apparait lors de cette séquence. Cette scène annonce le film car tout se déroule selon les perceptions de Michal. Elle est éperdument amoureuse de sa mère Ruthie. Son père Eli, et sa mère, connaissent des difficultés relationnelles. Elle est proche de Lili, une jeune ballerine qui doit être soldat dans l'armée israélienne; c'est Michal qui lui apporte la lettre d'ordre. La voisine, veuve, loue des chambres dont une à un homme redoutable qui convoite la petite Michal. Il y a aussi Eyall, son copain avec lequel elle suit des cours de natation. Puis, intervient Renee, une étudiante en arts et son amoureux qui pleure en la retrouvant.

Le film accompagne la suite des jours marquée par l'amour de Michal pour sa mère, l'appel de son père, réserviste, la condamnation de l'immeuble et l'imminence d'une guerre.

Peu à peu, le père et la mère se réconcilient. Ruthie parvient à s'affirmer et à s'épanouir en louant une chambre de leur appartement. Elle peut alors payer les cours de natation de Michal. Elle insiste pour que Michal soit dans l'équipe même si elle est une fille.

La scène où Ruthie regarde un pas de deux par des danseurs de ballet confirme sa sensibilité artistique; elle a besoin de vivre par elle -même, de gagner en autonomie et sa relation avec Renee, son nouvel emploi auprès d'un avocat, l'ont aidée. Après le départ de Renee qui embrassait son mari venu la chercher, Ruthie et Eli font l'amour dans le lit laissé par Renee.

Les références au cinéma s'intègrent au film quand Eli filme une sortie de la famille avec la famille d'Eyall et lorsque Renee propose à Ruthie de voir un film d'Antonioni.

La charme magique du film tient par plusieurs trames : la facture visuelle pleine de poésie, Vidi Bilu confère un lyrisme à ses images lorsque Michal glisse sur la rampe d'escalier, par une contre plongée qui montre la gamine recroquevillée au pied du lit où sa mère dort (elle veut toujours se blottir contre elle pour dormir et quand elle va dormir chez la voisine elle se colle très serrée contre elle) et lors de la scène où le chambreur attire Michal sur le toit, elle marche entre de larges draps blancs étendus jusqu'à ce qu'elle disparaisse, le vent froisse les draps et on entend le chambreur demander à Michal de faire les pieds au mur. Dans la scène finale du film, la caméra suit Michal et les nombreux escaliers blancs qu'elle monte.

Vidi Bilu a choisi de ne pas conclure mais de s'être collée (comme la petite Michal) à la réalité de la vie, au déroulement incessant d'une existence avec des faits, des relations, des êtres en continuel développement. Ce choix confère intelligence et originalité à sa narration. Pour ce portrait de l'enfance, Vidi s'est inspirée de ses souvenirs. Elle a voulu montrer l'enfance avec ses joies, ses inquiétudes, ses dangers : « The creepy neighbour it's a part of childhood. Childhood is like that you never know, being curious and trusting ».

Elle voulait montrer l'enfance d'une fillette car à l'écran on voit plus souvent l'enfance d'un garçon. Elle tenait à insister sur la relation entre une fillette et sa mère. Le charme magique du film, tributaire du rendu poétique certes, tient aussi par l'interprétation extraordinaire de la jeune actrice qui incarne Michal : Yael Ben Dor. Vidi a fait passer de nombreuses auditions et elle n'aurait pas pu rêver mieux que celle qu'elle a choisie. Son visage est radieux, inquiet, enthousiaste, cette enfant est déjà une merveilleuse actrice qui magnifie le film.

Une grande douceur, une véritable tension, un calme éblouissement émanent de Plastina Fragile. Vidi Bilu a signé un chef d'œuvre rare parce qu'elle sait communiquer le sens du réel avec finesse et poésie. Elle laisse en suspend ses spectateurs comme la vie nous laisse dans un suspens mais elle le fait en favorisant une réconciliation avec l'âpreté et en instillant une beauté dans le quotidien.

Dark blood

Il était talentueux, jeune, beau. Sa présence dans le film Stand by me (Rob Reiner, 1986) illuminait l'écran, sa prestation dans My own private Idaho (Gus Van Sant, 1991) dans le rôle d'un prostitué narcoleptique amoureux de Keanu Reeves émouvait et impressionnait. Chacune de ses interprétations monopolisait l'attention. River Phoenix est décédé à 23 ans alors qu'il tournait Dark Blood sous la direction de George Sluizer en 1993.

En 2012, le réalisateur a monté et complété le film pour le projeter dans des festivals dont ceux des Pays -Bas, Berlin et Montréal. Par une narration en voix off, Sluizer présente le contexte du film, sa volonté d'aboutir le projet inachevé avant son propre décès alors qu'apparait une photo de River et lui se tenant par le bras.

Le scénario est déplorable. Un couple d'acteurs en panne dans le désert est aux prises avec un métis convoitant l'épouse qui s'amuse à dénigrer son mari et à séduire le jeune pour ensuite l'assommer. Un tel ramassis de stéréotypes réducteurs, tant pour les hommes que pour les femmes, irrite considérablement. Mais, il s'agit du dernier film de River Phoenix et malgré un personnage peu consistant, il parvient encore à le rendre émouvant en lui insufflant un intérêt. Surtout lorsqu'il déclare « I'm just another creature ».

Sa belle chevelure était teinte en noir pour suggérer qu'il était le descendant d'un amérindien hopie et d'une blanche. Il avait une jeune épouse qui est décédée à cause des radiations conséquentes aux essais nucléaires; sur un mur on peut lire : « White men, this land is poisonned by you cursed by us ».

Boy (River Phoenix) a une relation sexuelle avec l'actrice pendant que tout près le mari, qui sait la situation, fend du bois à la hache. Une scène aussi farfelue a de quoi nous faire passer de l'irritation au scepticisme. Donc, l'histoire est moche et déplaisante.

L'intérêt, outre la prestation de River Phoenix, consiste en cette entreprise de restauration du film perdu, cette volonté de Sluizer de concrétiser ce film impossible. Et, c'est dans cette tentative de rendre hommage au héro disparu que le résultat devient fascinant. En 1964 , avec un des plus gros budgets pour l'époque, Henri-Georges Clouzot avait raté l'achèvement d'un film intitulé L'enfer . En 2009, Ruxandra Medrea et Serge Bromberg réalisaient un documentaire avec les images d'archives et deux acteurs contemporains jouant des scènes manquantes. René Allio en 1984 pour Le matelot 512 avait demandé aux acteurs de jouer devant une toile dessinée, comme au théâtre, certaines scènes qui n'étaient pas tournées en décor extérieur.

George Sluizer a choisi de lire la description des scènes manquantes. Sa voix confère une solennité au texte. Elle ajoute à l'ensemble une dimension émotive et sémantique qui n'aurait peut-être pas été transmise autrement. Surtout lorsqu'il lit : « He cleans the wounds, spread it appart. It's an intimate thing to open someone's flesh, a woman's flesh ».

Outre l'ultime prestation de Phoenix, cette narration, cette voix âgée, ce texte émouvant, plus intelligent que tout le reste du scénario, suscitent l'intérêt. Comment colmater un film plein de clichés? En se retrouvant obligé d'être créatif pour le compléter et en ayant là un défi qui mène à quelque chose d'inusité et de valable. Sans cette narration, ce film aurait été ennuyant; à cause d'elle, il recèle un attrait inattendu.

Fraülein Else

Fraülein Else d'Anna Martinetz est un chef d'œuvre. La réalisatrice sait utiliser l'image, la technique, pour transmettre le vécu intérieur de la protagoniste. Plans séquence, gros plans, angles inusités, insertions d'images documentaires, reprises de mêmes scènes dans d'autres lieux, elle réussit à nous faire comprendre les tourments d'Else et à nous amener à sa décision fatale.

Else est troublée car sa mère veut qu'elle emprunte de l'argent à Dorsday pour sauver son père du déshonneur de ne pas s'acquitter d'une dette. Le lendemain, le montant de la demande augmente. Else doit satisfaire l'attente vénale de sa famille en se donnant elle-même à Dorsday. Les exigences de tout le monde auront raison de sa vitalité.

Le scénario, aussi d'Anna Martinetz, est basé sur une nouvelle d'Arthur Schnitzler. Les images de Jacob Weissner sont superbes. Les vêtements sont coupés dans des tissus souples de qualité. L'action se déroule dans un grand hôtel de luxe où on joue au tennis et dont on sort pour se promener à dos d'éléphant en Inde. En pleine jungle, comme dans les ruines pierreuses, les femmes ont des talons hauts. Tout est esthétique mais aussi symbolique. Des images d'animaux, de fuite pendant Summertime de Gershwin, des successions inattendues d'images à caractères politiques ou ethnographiques, tout concourt à la révélation de la panique d'Else. Par moments, on se souvient d'India Song (1975) et de Son nom de Venise dans Calcutta désert (1976) tournés dans les ruines du palais Rothschild par Marguerite Duras.

Anna Martinetz (avec moi sur la photo) me disait qu'elle avait lu le roman et avait considéré que le contexte d'une crise financière était toujours actuel. Elle l'a adapté en nous donnant véritablement accès aux dilemmes de l'héroïne, à sa réflexion et à sa résignation. Elle n'a pas tombé dans les clichés de la femme excitée par le désir qu'elle suscite mais contrainte par la convoitise dont elle est victime.

Anna Martinetz répond certes à une volonté esthétique mais elle insuffle aussi une charge sémantique en sachant imager un état d'âme. La beauté des images, la théâtralité du texte, la facture expérimentale, le cachet classique, font, de Fräulein Else , film élégant et sensible, un chef d'œuvre.

La fille du Martin

Avec La fille du Martin Samuel Thivierge a réalisé un film parfait. Nous assistons à des péripéties et une romance dans la pourvoirie des Laurentides dans le scénario, la réalisation et la production de Sam Thivierge.

Après une succession des rues en travaux, des gens affairés et de quelques lieux estivaux à Montréal, Sara dans l'animalerie de sa mère est courtisée par David. Elle quitte tout pour faire le voyage de pêche qu'elle avait prévu faire avec son père alors qu'elle vient d'être informé du décès de cet homme qu'elle n'a pas vu aussi souvent qu'elle l'aurait voulu.

Elle arrive belle et seule au Lac St-Jean. Elle reconnait Dan, le fils du propriétaire de la pourvoirie, qui est devenu un beau blond dont le bronzage fait ressortir les yeux bleus. Il est différent de l'écolier qui se moquait d'elle autrefois. Elle réside au lac Martin ce qui explique le titre La fille du Martin.

Leur baiser en ombre chinoise au crépuscule devant le lac argenté, leur ballade en moto tout terrain, leur baignade, l'offrande d'un pendentif, leur douce romance, sont interrompues par les dangers causés par deux braconniers qui ont tiré un orignal et tentent de s'en prendre à Sara.

Samuel (avec moi sur la photo) me disait qu'il s'est débrouillé avec un budget limité mais a beaucoup construit avec du bois. Il prévoit tourner un autre film l'été prochain. Il est fier d'avoir tourné un film sentimental.

La technique est impeccable et variée, vues panoramiques filmées en hélicoptère, plans séquences, transition avec une surimpression d'images, rythme de suspense, scènes romantiques, tout concourt à faire de ce film une réussite totale.

Original et plausible, pertinent et fascinant, réaliste et merveilleux, La fille du Martin de Samuel Thivierge nous permet d'être fiers de notre cinéma québécois.

Car il serait tellement aidant et agréable de constater notre spécificité à l'écran. Où sont notre beauté et notre misère à travers notre cinématographie au Québec? Cesserons-nous d'avoir des scénaristes-archéologues retrouvant un poussiéreux synopsis de 1922 à Hollywood pour le tourner au 21e siècle au Québec? Des cinéastes de talent s'affirment en région avec une éthique qu'on ne croyait plus possible et Pascale Ferland en est une.

Ressac

Pascale Ferland a scénarisé, produit et réalisé Ressac filmé en Gaspésie. Elle a su allier poésie et réalisme. Elle signe un film exceptionnel et essentiel. Grâce à elle nous avons un film de fiction qui reflète la dureté de la vie au Québec. Société passée d'une économie industrielle à une économie financière, nous subissons des fermetures, des pertes d'emploi, des magouilles gouvernementales qui aboutissent à des suicides dont notre cinéma ne rend pas compte. En une génération nous sommes passés d'une société aux familles tricotées serrées à des agglomérations d'individualistes où l'individu est sans importance.

Dans Ressac , tourné à Chandler, Édouard quitte sa femme Gemma, sa fille Chloé et sa belle-mère Dorine, pour aller travailler à la ville. Il part avec un carnet de feuilles blanches car il aime dessiner. Il a un talent artistique. Puis, sa famille apprend son suicide. Les trois femmes affrontent l'adversité de la misère quotidienne, de l'incertitude grandissante et de la peine irrémédiable. Elles continuent la vie et Pascale Ferland nous montre leur courage. Or, la vie inclut des toilettes bouchées, des clés oubliées dans le véhicule, des pertes d'emploi, des contrebandiers et un jardin à sarcler, une promenade au bord de l'eau avec des étoiles de mer à sauver, une robe pour le bal de graduation avec une chorale qui chante la Barcarolle d'Offenbach.

Pascale Ferland est ancrée dans le réel tout en accordant à ses images une dimension lyrique. Car la vie est aride avec ses moments de douceur. Gemma et Philippe qui se connaissent depuis 40 ans, se dénudent et se serrent. Elle a un peu de cellulite, il a une calvitie, il lui dit « t'es belle » et nous assistons à une scène magnifique de beauté humaine dans l'épanchement d'un besoin et l'expression d'un sentiment.

Pascale Ferland a constaté les conséquences de la fermeture de la Gaspésia à Chandler. Les hommes ont quitté l'endroit. C'était comparable au temps de la guerre. « Les femmes se sont retroussées les manches. 10 ans plus tard il y a encore des suicides. J'ai eu envie de faire un film sur l'impact d'une telle tragédie sur les femmes ». Toutefois, le film commence sans que soit précisé ce contexte. On a les conséquences mais pas la cause. Il est quand même rare et impressionnant qu'une cinéaste veuille montrer la réalité sociale du Québec.

Pascale voulait aussi tourner sur place. « Tourner à Chandler avait un sens. C'est pas anodin. Beaucoup de non-professionnels, de travailleurs, c'est une contribution locale. »

Avec Ressac , nous découvrons que Pascale Ferland est une grande cinéaste.

Donc, Samuel Thivierge et Pascale Ferland nous apprennent cette réalité grave des contrebandiers au Québec. Leur cinéma sert à nous conscientiser. Le cinéma n'est pas qu'un divertissement, il est le 7e art.

Left foot right foot

Germinal Roaux avec Left foot right foot a su montrer la beauté et la misère de la réalité. Son choix du noir et blanc le particularise car il est connu pour avoir mis en ligne un journal monochrome. De plus, son choix appuie l'aspiration impossible pour des jeunes qui font pourtant de leur mieux pour eux-mêmes et pour les autres.

Des images poétiques d'une adorable enfant blonde, des oiseaux dans le ciel, des arbres précèdent celles de Marie, 19 ans, préposée aux photocopies dans un bureau, se rend avec ses sacs dans un immeuble où l'ascenseur est en panne, fait sa lessive chez sa mère dans une machine qu'elle démarre avec une paire de pinces parce qu'il n'y a plus de bouton en entendant les voisins à travers la cloison.

Vincent, son copain, de 21 ans, prend soin de son frère déficient intellectuel. Il travaille à faire des pizzas dans une usine, consacre une rose à sa grand-mère décédée, brosse les dents de son frère après l'avoir rasé. Marie a lavé les draps pour le frère. Leurs activités sont filmées grâce à des travellings, des plans séquences.

Le lyrisme intervient dans la scène au ralenti avec les skateurs qui tiennent des fusées éclairantes la nuit et dans les prises en hélicoptère au-dessus du glacier. Vincent voudrait assister un ingénieur qui fait des prélèvements et Marie voudrait cesser l'engrenage de la prostitution dans lequel Cynthia et Olivier l'ont entraînée.

Avec une maîtrise technique qui atteint la poésie, Germinal Roaux , qui accompagne ces deux jeunes pour témoigner de leur volonté et de leur amour, a signé une œuvre de génie

Les quatre films précédents Fraülein Else La fille du Martin Ressac Left foot right foot sont des premières œuvres de fiction qui chacune s'intéresse à des personnages jeunes. Les quatre cinéastes avec un style personnel et structuré ont su s'intéresser au réel des affres intimes et rendre des images qui touchent au sublime.

Cha Cha Cha

Avec Cha Cha Cha, Marco Risi a réalisé un thriller artistique. Ses gros plans des pas de l'enquêteur Corso, la lumière dorée de la ville filmée en hélicoptère, son flash-back au ralenti de l'accident, son panoramique sur les photos de la mère avec son jeune enfant, la scène de combat entre Corso, nu, et trois assaillants, l'envoutante musique, les indices semés comme des cailloux blancs, la poursuite dans le métro, tout concourt à faire de ce film une réalisation puissante et pertinente et une dénonciation de la corruption (des promoteurs qui veulent construire sans permis, des ingénieurs et des avocats corrompus, décidément, en Italie et au Québec, les problèmes se suivent et se ressemblent).

Quand on reproche à Corso : « Vous n'êtes personne », il rétorque; « Vous avez raison, je n'ai pas de prix ». Cet enquêteur privé a un bouledogue à trois pattes qu'il pense à protéger en l'amenant hors de son appartement quand il redoute d'être attaqué à nouveau.

Pourquoi le titre? Parce que son ami, en couple, participe à des compétitions de danse mais aussi parce cette histoire continue sans cesse, il y a toujours une réalité officieuse sous la version officielle, une possibilité de faire chanter, une saleté ou un contournement des procédures à révéler, une obligation de mentir pour faire triompher la vérité, une danse sans fin, un réajustement, une adaptation pour faire beau, pour donner le change, pour faire avancer des choses quand d'autres reculent.

À remarquer le beau et talentueux Luca Argentero dans le rôle de Corso et la dédicace du film au directeur photo. Cha Cha Cha un film qui divertit et fait réfléchir.

Spieltrieb

Dans Spieltrieb , Alev parvient à manipuler les autres, à les utiliser. Il filme les relations sexuelles qu'il n'a pas, il filme les autres qui agissent, ressentent quand lui se coupe de ce qu'il ressent. J'ai photographié Gregor Schnitzler qui a réalisé ce film parce « C'est une histoire difficile, alors je voulais en faire un film. Alev a peur de ses émotions, peur d'être blessé. Il joue avec les autres parce qu'il contourne ses émotions et ses sentiments. Ada perd sa virginité de façon horrible car elle volait prouver à Alev qu'elle contrôle ses émotions et qu'elle n'est pas sensible à son corps. Or elle doit apprendre à s'affirmer . J'ai deux filles et je ne voudrais pas que cela leur arrive. » Un réalisateur qui souhaite relever des défis scénaristiques pourrait être une inspiration pour d'autres.

Marina

La photo que j'ai prise réunit le chanteur Rocco Granata, le producteur Peter Bouckaert et le réalisateur Stijn Coninx qui présentaient le film Marina. L'histoire nous fait découvrir l'enfance et l'adolescence de Rocco né en Italie et qui a rejoint son père travaillant dans les mines de charbon de Belgique. Trilingue, Rocco a gratifié la foule du plaisir de l'entendre entonner son succès Marina. Dans le film, nous voyons son amour indéfectible pour la musique et particulièrement pour la chanson et l'accordéon.

Il a gagné un concours organisé par le promoteur Tony Bruno, réparé des Vespas, aimé une belle jeune fille blonde d'origine belge qui lui a inspiré sa fameuse chanson Marina. On le voit enregistrer la chanson alors qu'elle doit être la face B du disque et que les paroles ne sont pas écrites au complet. Ce côté B sera le succès le menant le 22 novembre 1959 au Carnegie Hall.

Le scénario toutefois se concentre sur la relation entre Rocco et son père, homme stricte qui refuse que son fils se consacre à la musique. Le fils s'objecte donc au père : « Je ne peux pas arrêter la musique. On a tous un rêve qu'on doit poursuivre ».

Wajma, an afghan love story

Dans Wajma, an afghan love story de Barmak Akram la jeune Wajma, 20 ans, à Kaboul, aime Mostafa, 25 ans. Il danse en la regardant, lui envoie des textos, lui dit qu'elle est belle et l'amène dans une cabane chauffée au charbon. Elle en ressort en disant : « on n'aurait pas dû faire ça ».

Wajma découvre qu'elle est enceinte, Mostafa croit qu'elle n'était pas vierge. Dans la famille de Wajma on craint le retour du père parti travailler au déminage. Le frère se concentre sur les combats de chiens, sa grand -mère pompe l'eau dans la cour intérieure, Wajma continue à couper le bois et la mère annonce le drame au père qui revient à la maison.

« Notre vie est maudite. Ne crie pas les voisins vont t'entendre. Je t'ai laissé faire des études. C'est ça le résultat. Donnes-moi de l'essence je vais la brûler ». clame le père qui finit par enfermer sa fille dans le hangar à bois où Wajma met le feu. Le père la sauve en disant : « C'est ma faute. Je t'ai suicidée ».

Le film a mis en évidence le dilemme des gens dans une société où on trouve des cafés Internet et où on continue à avoir une mentalité misogyne. L'affection parentale et l'approbation sociale se retrouvent en contradiction. Finalement, Wajma doit aller en Inde pour avorter. Ainsi que le déclarait la scénariste Reza Serkanian : Il ne suffit pas de se contenter des signes apparents du progrès…il reste un long chemin à faire ».

Nuna A boy's sister

Sur la photo où je suis en compagnie du réalisateur coréen Lee Won-sik on aperçoit à droite son épouse, productrice, et leur fillette. Dans Nuna A boy's sister, une jeune fille Yoon-he se sent coupable depuis que son jeune frère est décédé en tentant de la sauver de la noyade. Elle rencontre un garçon dont la mère est hospitalisée. Peu à peu, elle prendra soin de lui comme s'il était son frère et il s'ouvrira à son affection.

Lee Won-sik a lu un article sur ce fait réel. Il a prié sur les lieux du drame et a choisi d'en faire un film. Avec Nuna A boy's sister, Lee Won-sik nous a offert un sujet rare, une patiente réalisation et un beau film.

 

Ta

La réalisatrice Kunlakan Chanakan Mamber m'a dit qu'elle vit aux États-Unis et qu'elle est retournée en Thaïlande pour tourner le film Ta. Le mot Ta signifie grand-papa en langue Thaï. Elle s'est inspirée de son grand-père, un moine important dans son village. La tante de Kunlakan lui a raconté que, lorsqu'elle avait 14 ans, elle l'avait vu faire un exorcisme. Dans ce film, les images nous charment et nous fascinent. Kunlakan a voulu transmettre : « There are ghosts but you don't have to be afraid of ghosts".

La sensualité des images suggère la spiritualité: les rais de lumière traversent l'enchevêtrement des branches, l'eau de la coupe dorée est versée dans l'herbe, la fumée de l'encens s'élève près des fleurs et de la chandelle.

« You have nothing to fear, it is all in the mind » dit Ta. Et comme lui, la petite fille écrit ses pensées sur le bout de ses doigts.

The falling feather

J'ai photographié Xiaoxiao Liuet sa merveilleuse robe avec des cœurs rouges sur fond or et noir. Cette actrice interprète Nan Suo, une villageoise du Yunnan où s'arrête Mo Ke, un peintre. La relation entre les deux jeunes est au cœur du film d'une beauté exceptionnelle : The falling feather de Wang Yi. Le peintre Mo Ke est réellement célèbre; le film est son histoire sauf quelques éléments imaginaires.

Les costumes colorés des lavandières, les heures de tournage, brumeuses ou éclatantes de lumière, les formes des cultures en terrasses des montagnes, tout a été pensé pour contribuer à faire de chaque image une véritable toile. D'ailleurs, Wang Yi a étudié la peinture et la photographie avant de réaliser The falling feather, son premier film de fiction.

Les deux jeunes se promènent dans cette nature préservée à la frontière du sud-ouest de la Chine. Mo Ke offre un dictionnaire à Nan Suo pour faciliter sa lecture du Livre des proverbes. Elle l'inspire avec sa plume de paon dans les cheveux. Il lui promet qu'il reviendra le 9 janvier pour elle.

Mais, des considérations culturelles séparent le couple. Nan Suo, orpheline, s'occupe de la vieille femme malade qui l'a recueillie et Mo Ke doit obéir à son père qui le pousse à se consacrer à sa carrière de peintre en voyageant. Mo Ke a respecté ses obligations familiales, m'a dit Wang Yi, parce que c'est dans la culture chinoise. Il travaillera pendant dix ans à une toile qui rappelle son amour.

Après la projection, Xiaoxiao Liu nous a privilégiés en chantant a cappella la chanson thème du film. The falling feather nous fait vivre un instant de grâce à chaque image, ce film est un enchantement pour les yeux et une délectation pour les âmes romantiques.

Bun-no-ui- yul-li-hak An ethics lesson

Dans Bun-no-ui- yul-li-hak An ethics lesson le réalisateur coréen Myung-ran Park (avec moi sur la photo) renouvelle le film policier. Nous découvrons d'abord Ji-na, une jeune mannequin qui est espionnée par son voisin. Après l'assassinat de la jeune femme, nous suivons le jeune voyeur, puis, le bandit qui avait prêté de l'argent à Ji-na et son chauffeur violent, et, l'amant qui trompait sa femme avec elle.

Par une succession de personnages, Myung-ran Park transforme le processus narratif du film policier dont les codes sont stricts. Chacun devient momentanément le personnage principal. Cette structure s'accorde avec le fait que chacun pense que les autres ont tort et que lui est correct d'après son code de valeurs. Pour le réalisateur, les conflits dans le monde viennent de ce que chaque personne a son éthique, une éthique de la colère. De plus, c'est le même thème musical qui revient avec un rythme différent. Le public voit donc d'une manière omnisciente et non d'un seul point de vue.

Avec son scénario, qu'il a commencé il y a 8 ans, il renouvelle certes le genre policier mais aussi la narration filmique. Il nous présente une scène puis, nous montre une scène avec les événements qui l'ont précédée. Il renouvelle donc le déroulement de l'histoire. Il nous raconte les faits d'une façon inusitée. Myung-ran Park est un réalisateur créatif qui sait offrir des images attrayantes.

Landes

Des images magnifiques encadres le film Landes de François-Xavier Vives : celle du début, avec de longs pins traçant leurs ombres élancées dans l'eau immobile et celle, finale, de Liéna avançant dans les vagues mousseuses qui la frappent; entre les deux, le passage de la stagnation au changement. En 1920 dans le sud de la France, Liéna Duprat, jeune veuve et héritière d'un vaste domaine landais avec des pins et des métairies, entreprend des réformes.

Liéna, interprétée par Marie Gillain, veut installer des poteaux et fournir l'électricité aux paysans de ses terres. Elle ne rencontre que désapprobation de la part des autres propriétaires et de ses fermiers. Elle découvre la misère des gens à travers les revendications des syndicalistes. La grève est déclenchée. Une partie de sa forêt est brûlée. Elle sera confrontée à la résistance des autres bourgeois quand elle fera connaître ses intentions pour améliorer le sort des pauvres. Le chef des syndicalistes lui apprend que ce ne sont pas eux qui ont brûlé ses arbres mais une bourgeoise qui voulait la discréditer. Le film s'achève avec Liéna qui avance dans la mer. Elle ira en Amérique, terre d'une plus grande modernité, correspondant à son envergure. Elle y emmènera Suzanne, sa nièce. Les mesures Duprat seront appliquées et resteront une référence.

François-Xavier Vives (avec moi sur la photo prise par Marie) m'a précisé que son inspiration lui est venu de récits de famille et particulièrement de ceux de son grand-père. La véritable Liéna était la sœur de son arrière-grand-mère maternelle. Mais, au contraire de la Liéna du film, elle n'est pas allée en Amérique, elle s'est retirée dans un couvent.

Aussi, je me suis entretenue avec Marie Gillain (avec moi sur la photo prise par François-Xavier) dont je suis la carrière depuis L'appât avec Richard Berri. Elle souhaite d'ici deux ans réaliser un court métrage.

Landes est plus que le portait d'une femme innovatrice, c'est l'évidence d'une misère sociale. François-Xavier Vives s'est intéressé à des êtres peu souvent représentés : les femmes d'exception et les défavorisés. Il a réalisé un beau film significatif.

La maison du pêcheur

Au Québec, avant les martyrs de l'été 2012 (dont Francis Grenier) il y a eu les idéalistes de l'été 1969. Le film La maison du pêcheur est dédié par Alain Chartrand « à mon père syndicaliste ».

Le film commence en couleurs par une arrestation violente perpétrée le 6 novembre 1970. Puis, en noir et blanc, nous revenons à l'été 1969 en Gaspésie. Bernard constate que la banque vient reprendre le Marie-Louise, le bateau de son grand-père que son père, Lucien, utilisait pour la pêche, « la rallonge de crédit a été refusée ». Il va à Percé où la police brime les gens de l'endroit pour plaire aux touristes et où les employeurs méprisent leurs employés; situation emblématique malgré laquelle il croit qu'il pourra trouver un emploi.

Il retrouve Geneviève, sa fiancée, qui lui rappelle qu'il ne parle pas anglais. « Pour laver de la vaisselle ? » rétorque-t-il, « pour toute » lui dit-elle.

Il rencontre alors Paul et Jacques Rose ainsi que Francis Simard qui viennent de Montréal pour ouvrir La maison du pêcheur, boîte à chansons et lieu de conférences. Ils veulent sensibiliser la population au fait que parmi les groupes ethniques du Canada ce sont les Francophones, les Inuits et les Amérindiens qui sont les plus pauvres, que 40% des chômeurs du pays sont au Québec, que la loi n'est pas la même pour tout le monde et que le système essaie toujours de blâmer les autres, les victimes, les chômeurs, les pauvres, ceux qui sont désignés à répétition par les mots : « les crottés ».

Le trio espère ouvrir éventuellement une maison des bucherons, une maison des mineurs; « on a rien à vendre sauf des idées et des convictions ». Ils veulent aussi parler de la place de la langue française et de l'indépendance du Québec.

Les trois idéalistes paient d'avance et comptant le loyer pour la « shed » que le bonhomme Gagné ne louait plus depuis trois ans et ils paient pour le permis d'ouvrir un restaurant. Puisque le permis leur est refusé, bien qu'il l'ait payé, ils donnent de la limonade sans sucre pour être solidaire avec les grévistes de la Redpath. « Mais ils ne sont pas en grève! » « ils vont l'être bientôt ». Car des gens, comme Lucie qui travaille avec Geneviève dans un restaurant, veulent fonder un syndicat. D'ailleurs, le patron de Geneviève lui loue une chambre en planches de « plywood » où l'eau coule du plafond et où il lui interdit que son fiancé vienne coucher, relents méphitiques du système féodal et du droit de cuissage.

Bernard lit Les Nègres Blancs d'Amérique, ouvrage dans lequel Pierre Vallières analyse et dénonce les conditions de vie des francophones québécois à travers l'Histoire; il se reconnaît et se sent interpellé. Il est accablé par le mépris qui concerne tous « les crottés de la Terre ». Surtout, qu'André Duguay, échevin et propriétaire d'un camping, répète l'insulte quand il ordonne aux pompiers d'incendier les tentes des jeunes autour de la Maison du pêcheur.

Robert, un photographe, documente les actions du groupe et veut montrer l'envers du « gros décor » qu'est Percé. Le groupe peinture Québec Libre sur la route et recouvre les mots en anglais sur les panneaux après avoir retiré les drapeaux américains et canadiens.

Paul déclare : « On est prêt à tous les sacrifices ». Le groupe avec des chômeurs envahit la radio de New Carlisle pour dénoncer la situation des pêcheurs, dire la misère noire qu'ils vivent : leur poisson est volé par des compagnies étrangères avec la bénédiction des gouvernements. « C'est ça qui se passe, c'est ça qui est grave. Vive les pêcheurs libres. Vive le Québec libre ».

Ils seront encore attaqués par des anciens policiers avec des haches et des bâtons et les pompiers utiliseront leur boyau pour les arroser violemment. Le groupe quitte Percé avec Bernard, l'observateur transformé, le personnage qui représentait le public découvrant les faits; Bernard se tourne vers la caméra.

À la fin du film, des esquisses des portraits de chaque membre du groupe sont accompagnées d'évocations de leur sort. Les quatre idéalistes assumeront la mort du ministre Pierre Laporte (bien que Paul n'était pas sur les lieux lors du décès du ministre, il fera une détention considérée comme l'une des plus longues et des pires incarcérations d'un prisonnier politique à travers le monde).

La sobriété de la facture visuelle et la valeur du répertoire chanté confèrent authenticité, charme et nostalgie à l'ensemble.

À remarquer : Michel Brault, qui a réalisé le film Les ordres sur les arrestations lors de l'application de la loi sur les mesures de guerres (jusqu'à 250 arrestations par jour sans mandat avec incarcération sans procès ni possibilité de cautionnement), a lui aussi procédé avec une succession de scènes en couleur et de scènes en noir et blanc.

Depuis des années, les américains tournent des films qui remettent en question les versions officielles concernant la mort de JFK. Notre cinéma est resté plutôt laconique sur les événements d'Octobre 70.

Avec La maison du pêcheur Alain Chartrand a réalisé un film beau et nécessaire, le film dont nous avons besoin au Québec parce que le peuple peut enfin voir une partie de son Histoire, un reflet de son passé encore trop actuel par la misère dont il témoigne.

Les années passent et le FFM s'avère le rendez-vous des cinéphiles qui ont l'occasion de voir des films qui autrement leur resteraient inconnus. Et un film qui nous permet de connaître davantage la réalité humaine à travers une excellence cinématographique devient souvent un classique. De plus, les sujets traités dans ces films s'avèrent des réalités rarement montrées et les réalisations mettent en évidence des qualités esthétiques, rythmiques, photographiques bien maîtrisées. Des films qui conscientisent, éblouissent et parfois même font l'un et l'autre simultanément.

Le 38ième Festival des Films du Monde se déroulera du 21 août au 1 septembre 2014. Il représentera pour moi le 20ième anniversaire de la première fois où, en tant que journaliste-analyste, j'ai couvert le FFM.

EN DÉTENTION

Au moment d'écrire ces lignes, le réalisateur canadien John Greyson, qui a inclus le thème de l'homosexualité dans ses films, est détenu en Égypte depuis le 16 août 2013. Il était accompagné du Docteur Tarek Loubani et ils étaient entrés dans un poste de police pour demander leur chemin jusqu'à l'hôtel; ils n'en sont pas ressortis.

Greyson était dans la région pour tourner un documentaire à Gaza en passant par l'Égypte. Leur détention sans procès dans une zone de conflits sanglants n'a rien de rassurant.

EN PROJECTIONS EXTÉRIEURES

La 42e édition du Festival du Nouveau Cinéma se déroule du 9 au 20 octobre à Montréal. Parmi ses activités, quatre projections extérieures gratuites commençant à 19 heures permettront au public d'apprécier Pink Floyd live at Pompei présenté par le réalisateur Adrain Maben, Lola de Jacques Demy en version restaurée, La chute de la maison Usher de Jean Epstein avec la musique du groupe Rock Forest et Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone en version originale avec sous-titres en français au Parterre du Quartier des spectacles.

EN SOUVENIR

Est-ce que l'un a dit à l'autre : viens me rejoindre que nous parlions de la netteté des images quand on tourne des scènes extérieures en plein froid hivernal, que nous affirmions qu'il fallait montrer les visages, les gestes, pour témoigner avec une valeur documentaire et artistique de la réalité québécoise , que nous nous souvenions d'avoir été les premiers à faire du cinéma direct?

À quelques jours d'intervalle, deux de mes professeurs en cinéma à l'Université de Montréal sont décédés. Arthur Lamothe a filmé les bucherons, les Amérindiens, les Innus, Michel Brault a tourné avec les élèves convaincus de la nécessité de défendre leur langue, avec les familles de l'Isle-aux-Coudres, tous deux ont aussi créé des films de fiction qui ont la valeur de documents humains et historiques dont Le silence des fusils (Lamothe, 1996) Entre la mer et l'eau douce (Brault, 1967)et Les ordres (Brault, 1974).

Dans leur sillage persistent la force et la beauté qu'insufflent la passion de garder les dernières traces de traditions et la conviction d'exprimer les prémices des parcours de revendications en amalgament inventivité et témoignage, technique et art, excellence et humanisme.