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Chronique cinéma
octobre 2010

 par Lucie Poirier, journaliste-analyste

Spécial FFM : la relation réalisateur-producteur, la rencontre cinéastes irakien-américain, la visite de Gérard Depardieu. Entrevues, analyses, premières mondiales et plus encore.

« Ah! qu'est-ce que je ne ferais pas pour Lucie?» m'a aimablement déclaré le réalisateur Bertrand Tavernier. Avec lui, ainsi qu'avec Jean-Paul Salomé et Gabriel Aghion, j'ai discuté des relations entre réalisateurs et producteurs. Je me suis entretenue avec plusieurs autres cinéastes brièvement de passage au Festival des Films du Monde. Cette année, la programmation du FFM permettait de voir plusieurs films à caractère historique ou biographique. Et, surtout, comme chaque année, elle offrait l'occasion d'apprécier des films auxquels nous n'aurions pas accès en dehors de cet événement.

EN ENTREVUE

Bertrand Tavernier m'a remerciée de m'intéresser à son œuvre. Une telle gentillesse prouve que ce sont les gens les plus admirables qui sont les plus humbles. Il disait : « Vous ne pouvez pas savoir comment je suis heureux de montrer ce film ce soir.
In the electric mist et La princesse de Montpensier (présenté en clôture du festival, il sortira en janvier 2011) sont 2 films dont je suis fier et qui me tiennent à cœur ».

Mettant en vedette Tommy Lee Jones dans le rôle du lieutenant-détective Dave Robicheaux, In the electric mist se déroule en Louisiane où la corruption et la misère prolifèrent pendant que les bayous et les musiciens s'avèrent toujours aussi fascinants. La version présentée le soir où je me suis entretenue avec Monsieur Tavernier est appelée «version du réalisateur ». Je lui ai demandé pourquoi il y avait une autre version et quelles en étaient les différences. « C'est la version que j'ai montée à Paris. Elle est telle que je la voulais. Avec le producteur américain, on ne s'entendait pas sur le sens du film. J'ai passé un accord et au Canada vous voyez la version que j'ai voulue. Aux États-Unis c'est différent. Quand j'allais faire ce film Philippe Noiret m'a téléphoné, c'est la dernière fois que je lui ai parlé d'ailleurs, il m'a dit « Tonton, parce qu'il m'appelait ainsi, Tonton, Bonne chance, surtout ne rate pas le Général. » Le Général, c'est la conscience de Robicheaux. Et, il l'aide à solutionner les meurtres. Dans la version américaine, il paraît que le Général n'est presque pas présent ».

Dave Robicheaux, incarné par Tommy Lee Jones, enquête sur une série de crimes relativement récents et sur un meurtre datant de 1965. Fréquemment, il converse avec le Général John Bell Hood, un fantôme, qui l'accueille dans sa troupe pendant la guerre de Sécession. À la fin du film, dans un livre feuilleté par la fille de Robicheaux, une photo réunit Robicheaux et les hommes de l'armée. Tavernier est à l'aise avec ce mystère : « On peut même remonter jusqu'à H.G, Wells et sa machine à voyager dans le temps. Je voulais cette co-existence entre le passé et le présent. Le Sud des États-Unis est unique. Il est peuplé de fantômes. S'il est aussi hanté, c'est parce qu'il est gorgé de sang. La violence a créé les fantômes. Tous les meurtres du présent ont leur source dans le passé. La version que je voulais comporte la violence et la réflexion, les thèmes et le Général qui éclaire le film. Et surtout l'amour pour la Louisiane. Car moi, j'ai aimé ce pays. »

Parallèle à la succession événementielle du film, une voix-off exprime le monde intérieur de Robicheaux. Tavernier a ajouté : « Menteur comme un générique de film disait Prévert. Ce que vous lisez dans le générique pour le scénario n'est pas en accord avec ce qui s'est passé. Le scénario a été fait par Tommy Lee Jones, James Lee Burke et moi-même. »

Alors que je m'inquiétais si les déboires post-productions le décourageaient de continuer à tourner, il m'a rassurée et m'a incité à lire son récit de tournage Pas à pas dans la brume électrique publié chez Flammarion.

C'est aussi en Louisiane, en se basant sur un livre, en s'associant avec un producteur américain que Jean-Paul Salomé a tourné le drame intitulé
Le caméléon. Il a adapté le roman de Christophe d'Antonio sur l'histoire véritable de Frédéric Bourdin, usurpateur d'identités. «J'avais envie de quelque chose de plus intime après avoir fait de gros films. Ça a été compliqué à faire parce que j'ai mis 2 ans pour trouver de l'argent. Dans le livre, l'épisode américain fait environ 20 pages mais il condense tout sans être explicatif. Je ne me sentais pas les armes pour faire la psychologie de Bourdin. C'est un garçon opaque et je voulais faire un film où tout n'est pas expliqué. C'est ma vision de son histoire. Il est allé voir le film et il m'a écrit que ça l'avait touché et pour moi c'est le plus beau compliment.»

En Espagne, Mark, un garçon de 16 ans est retrouvé après une disparition de 4 ans. Il réintègre sa famille en Louisiane. Peu à peu, le mystère entoure les protagonistes en suggérant que le garçon n'est pas Mark et que celui-ci a été tué par son frère. La motivation de l'usurpateur ne concerne jamais l'argent. Enfant rejeté par sa mère en France, il se cherchait des familles, des liens d'affection.

Dans le rôle de la mère toxicomane et malpropre, la belle et sexy Ellen Barkin est surprenante de laideur et de prostration. Elle a regardé des photos de la vraie mère Louisianaise sur Internet. Le tournage a duré trois semaines. Mais, les Américains ont remonté le film. «Moi, a ajouté Monsieur Salomé, je ne présente que ma version. 9 fois sur 10 dans les co-productions américaines, le film est remonté et il ne veut plus rien dire. Par exemple, quand il rase les poils de son torse, (à 24 ans il prétend être un ado de 16 ans) les américains n'aimaient pas ça, ils ont coupé la scène.» Je lui ai posé la même question qu'à Bertrand Tavernier et il a m'a répondu : «Oui, ça me décourage de tourner encore en co-production avec les Américains. À moins d'avoir le final-cut. Je travaille un autre scénario mais pour l'instant je garde ça secret».

 

 

 

BANDES ANNONCES

FILMS TRAITÉS en analyse :

In the electric mist Bertrand Tavernier, 2008
Le caméléon Jean-Paul Salomé, 2010
Manon Lescaut Gabriel Aghion, 2009
Bo Hans Herbots 2010
Sonhos Roubados Sandra Werneck 2009
Charley Dee Austin Robertson, 2010
Goodbye Babylon Amer Alwan, 2010
The accordion Jafar Panahi 2010
La Voisine Naghmeh Shirkhan, 2010
Amore liquido Marco Luca Cattaneo, 2010
Le stelle inquiete Emanuela Piovano 2010
Che. Un Hombre Nuevo Tristan Bauer, 2010
Kongzi-Confucius Mei Hu 2010
Murder by proxy : how america went postal Emil Chiaberi, 2010
Vivir del aire David Macian, 2010
Norman Talton Wingate 2010
Prinsessa Arto Halonen, 2010
Gilles Jacob l'arpenteur de la Croisette Serge Le Péron, 2010
Emir Chito S. Roño, 2010
Vous êtes servis Jorge León, 2010
Christine Cristina Stefania Sandrelli, 2010
Avoir 32 ans Robbie Hart et Luc Coté, 2010
Quand toutes les feuilles seront tombées Alanis Obomsawin, 2010
Enfants de soldats Claire Corriveau, 2010

FILMS RÉFÉRÉS au cours de la chronique :

La princesse de Montpensier Bertrand Tavernier, 2010
Monsieur Max Gabriel Aghion, 2006
Stavisky Alain Resnais, 1974
I've heard the mermaids singing Patricia Rozema, 1987
Les brigades anti-foeticides en Inde Laetilia Ohnonna, 2008
Filles de jardiniers Karina Marceau, 2007
La femme oubliée Dilip Mehta, 2008
Avoir 16 ans. Robbie Hart et Luc Coté, 1992
Les épouses de l'armée Claire Corriveau, 2007
Les Valseuses Bertrand Blier, 1974
1900 Bernardo Bertolucci, 1976
Le camion Marguerite Duras, 1977
Cyrano de Bergerac Jean-Paul Rappeneau, 1990
Le Comte de Monte Cristo Josée Dayan, 1998
Un pont entre deux rives Gérard Depardieu, Frédéric Auburtin, 1999

«C'est en lisant le scénario de Rémi Waterhousse que j'ai eu envie de faire ce film. Mais, quand on veut faire un film avec des costumes, les producteurs doutent car ils croient que les gens hésiteront à le voir». Gabriel Aghion a réussi à réaliser Manon Lescaut. Nous avons parlé de ses liens avec les producteurs et du choix des acteurs pour ce beau film à caractère historique. «Les producteurs savent que je réussis bien les comédies mais moi je voulais faire une histoire d'amour, m'attaquer à ce défi. J'ai misé sur des comédiens sortant des écoles et capables de jouer un tel texte. Je ne voulais pas de visages connus à cause des attentes des gens qui avec le roman se sont imaginés plein de choses.» Certes, Monsieur Aghion réussit les comédies mais c'est aussi à lui que nous devons le magnifique Monsieur Max (2006) qui reconstituait une époque mais surtout une mentalité.

Le roman de L'Abbé Prévost a déjà été adapté au cinéma jusquà être transformé en Manon 70 (Jean Aurel, 1968) mais la réussite de Gabriel Aghion réside dans l'évidence de l'histoire d'amour qui unit les personnages. Sa présentation de l'amour, en tant que besoin et en tant qu'exigence, distingue sa version. Il montre Manon Lescaut, non en opportuniste vénale, mais en femme amoureuse et aimée. «Je m'intéressais à ces jeunes qui ne veulent pas ressembler à leurs parents. Surtout le fils Tonnerre, il voit Manon et il est amoureux parce que cette femme apporte la vie, elle les fait vivre d'amour, et pourtant elle va mourir.» D'ailleurs, une réplique du fils Tonnerre résume quête, sentiment et passion vécus avec paroxysme par les personnages mis en scène par Aghion : «Vous êtes Des Grieux et pourtant vous êtes plus malheureux que moi. Les pères sont des bourreaux».

Les interprètes charment par leur regard : celui de Céline Perreau (Manon) est direct et celui de Xavier Gallais (Christian Lescaut) foudroie quand il affronte son adversaire lors du combat fatal pour libérer Manon emprisonnée à la Salpetrière. D'ailleurs, le sort cruel fait aux femmes calomniées et maltraitées parce qu'elles se sont prostituées est aussi mis en évidence et accentue le clivage entre ceux qui peuvent aimer et ceux qui ne savent qu'utiliser les femmes. Cette Manon Lescaut de Gabriel Aghion propose un point de vue à la fois plus humain et plus romantique que les précédentes et nombreuses adaptations du roman.

Le thème de la prostitution a été abordé dans d'autres films : Bo (de Hans Herbots, réalisateur belge de documentaires) et
Sonhos Roubados (de Sandra Werneck, réalisatrice brésilienne spécialisée dans les films à caractère social). Tous deux basés sur des romans, tous deux consacrés à la prostitution juvénile dans des lieux aussi éloignés que la Belgique et le Brésil, ces films détaillent la pauvreté, la naïveté et la vulnérabilité des jeunes filles dans un engrenage rapide, avilissant et dangereux.

En banlieue d'Anvers, Deborah, 15 ans (Bo) et, dans une favela de Rio de Janeiro, Daïane 14 ans (Sonhos Roubados) vivent dans la pauvreté et constatent que leurs amies, par manque d'argent, se prostituent. En les imitant, elles découvrent que prendre de la drogue aide à endurer la situation qui inclut toujours de la violence. Toutes, elles côtoient des bandits : Deborah surprend celui qu'elle aimait alors qu'il vend son passeport, Daïane constate que Jessica, déjà à 17 ans, est la maman de Britney, a un client en prison, un autre qui la viole, la bat, l'abandonne sous la pluie dans la boue, et que son autre amie, Sabrina, est enceinte d'un voleur armé.

Dans l'espoir de s'en sortir, Deborah demande l'aide de sa mère, qui pourtant l'a déjà fait arrêtée. Les 3 jeunes Brésiliennes n'ont pas de mère; Daïana trouve une mère-substitut en Dolorès qui lui apprend la coiffure, Jessica devient serveuse dans un restaurant, Sabrina continue la prostitution; l'engrenage s'avère donc plus inéluctable pour elle. L'amitié qui lit les 3 filles représente leurs seuls moments de rires et de partages; elle insuffle solidarité et affection à leurs efforts pour survivre.

«Les gens qui aiment les chats évitent les rapports de force. Ils répugnent à donner des ordres et craignent ceux qui élèvent la voix, qui osent faire des scandales. Ils rêvent d'un monde tranquille et doux où tous vivraient harmonieusement ensemble. Ils voudraient être ce qu'ils sont sans que personne ne leur reproche rien.» Par une fascination infrangible, la beauté de l'actrice Anny Duperey a imprégné le film Stavisky (Alain Renais, 1974) avant que son talent d'écrivaine rare et sensible transmette ses impressions et réflexions incomparables dans des ouvrages tels que Les chats de hasard (Seuil, 1999). Cette citation cristallise les caractéristiques de cette rencontre emblématique et précieuse qui prouve une réussite simple et naturelle due à des élans du cœur vers l'art. Car lorsqu'elle ajoute : «Ils ne supportent pas les entraves ni pour eux-mêmes ni pour les autres. Ils mettent au-dessus de tout l'individu et ses dons personnels et sont assez peu enclins à la politique.» elle prolonge une description traduisant les déterminismes qui ont associé lors d'une même séance de projection de leurs créations respectives, Dee Austin Robertson, réalisateur américain du court-métrage de fiction
Charley et Amer Alwan, réalisateur irakien du documentaire Goodbye Babylon.

Déjà dans la complémentarité des genres, fiction/documentaire, se profilait cette possibilité de co-existence des spécificités si indispensable non seulement à la continuité mais favorable à l'évolution, l'épanouissement. Les cinéastes ont réussi là où échouent les politiques, ils ont contribué à une transmission conjointe de l'idéal, diversement exprimé, d'une respiration de la vie avec fraîcheur et amour. «Je ne suis pas un politicien, je suis un rêveur» a déclaré Amer Alwan en serrant les épaules de Dee Austin Robertson. L'Irakien et l'Américain se souriaient. Et m'ont sourit pour une photo significative.

En 10 minutes Charley rassemble des représentations liées au félin; peinture, comédie musicale, imprimé de tissu, émaillent le séjour d'un jeune couple à New-York. Dans la chambre d'hôtel, plane un mystère dont la révélation brouille davantage les codes dans un éclatement d'interprétations enjouées. Un chat chante et enchante.

Amer a porté son projet de film Godbye Babylon pendant un an et demi. Son frère, Sattar, et un producteur espagnol, Antonio Mansilla, l'ont encouragé. Dans sa ville natale, Babylone, Amer a rencontré le sergent Frank O'Farell. Il l'a filmé pendant ¾ d'heures et lui a proposé d'aller tourner chez-lui avec sa famille aux États-Unis pour recueillir les enchevêtrements de sa mémoire et les circonvolutions de son espérance traversés par de bouleversantes réflexions et de pénibles questions.

Frank a pris le relais de l'ONU quand il s'est rendu en Irak avec l'armée américaine. Il avait confiance en son gouvernement. La caméra se joint aux soldats qui visitent Babylone pendant les explications sur le cunéiforme, une des plus anciennes écritures et qui origine de cette ville datant du néolithique dont le nom signifierait Porte de Dieu ou des Dieux. D'ailleurs, la Porte d'Ishtar qui s'y trouvait est aujourd'hui à Berlin. On se croirait avec un guide touristique pour des vacances.
Les pierres parlent de l'homme qui produit lui-même sa misère et sa ruine. Dans ces lieux marqués d'excès contradictoires, Frank a développé des amitiés avec Joël, un autre militaire, et Dyar, un interprète, dont il se rappelle : «Il a été un ami incroyable. Il a contribué à faire de mon expérience en Iraq quelque chose de positif».

Beaucoup de soldats se sont demandés ce qu'ils étaient venus faire en Irak. Joël rapporte : «J'ai cru le gouvernement. Mais, avec le recul, je crois que c'était une grosse erreur».

Frank se considère chanceux d'être en sécurité mais reste tourmenté par le sort de Dyar puisque beaucoup d'interprètes ont été tués en Irak par des fondamentalistes. Pendant que Frank lit un ouvrage donné par Dyar, ce dernier a changé de nom et travaille comme chauffeur de taxi. C'est l'occasion pour Amer de filmer la réalité du peuple irakien : le client et le garçon qui, dans cette terre d'abondance pétrolière, vend de l'essence au format d'un jerrycan qu'il verse avec une bouteille coupée. On s'entraide ou on s'entretue.

Frank fait des cauchemars tant il est inquiet pour son ami au loin. Combien d'années faudra-t-il pour que leurs familles se rencontrent?

Le 3 décembre 2008, Dyar est mort dans l'explosion de sa voiture piégée.

Amer a terminé son film abruptement, dans le choc de ce meurtre qui nous laisse avec l'évidence de la vacuité des conflits durcis, amplifiés, pérennisés. Et les larmes d'un Américain pleurant un Irakien devenu son ami par des liens qui transcendent les hargnes et les mépris.

«Personne ne peut m'enlever d'avoir vécu ça» s'était souvenue Sheila McCarthy relativement à son séjour à Cannes pour le film I've heard the mermaids singing (Patricia Rozema, 1987). Personne ne peut m'enlever d'avoir vu Dee et Amer ensemble pour la séance de projection réunissant leurs films, personne ne peut m'enlever d'avoir été là avec eux pendant cet instant qui permet encore l'espoir du monde. Lots of hugs and kisses Dee! Merci de transmettre votre prédilection pour l'affection et la paix Amer!

EN ANALYSE

Des documentaires dont Les brigades anti-foeticides en Inde (Laetilia Ohnonna, 2008) et
Filles de jardiniers (Karina Marceau, 2007) nous apprennent les conséquences des foeticides féminins en Asie où des millions de femmes ne sont pas nées parce que leurs mères ont avorté lorsqu'elles ont su qu'elles attendaient une fille. Or, dans des films présentés pendant le FFM, ce sont les personnages de fillettes qui modifient la trajectoire d'une existence et qui sont porteuses de messages.

Dans
The accordion, en 7 minutes, Jafar Panahi nous montre dans la rue un frère jouant de l'accordéon et sa jeune sœur frappant son tabla; les enfants chantent et ramassent l'argent que leur donnent les passants. Un homme s'empare de l'accordéon et, bien qu'il ignore comment en jouer, il l'utilise pour quêter. Le frère ramasse une grosse pierre pour frapper l'homme mais la fillette lui dit : «Il est plus pauvre que nous». Les enfants et l'homme se réunissent pour quêter. Extrait du film Then and now produit par Adelina Von Furstenberg, le court métrage, par la parole de la fillette, exprime une incitation au partage.

Avec La Voisine Naghmeh Shirkhan signe son premier film. Une jeune femme, Shirin, vit à Vancouver, a un logement (qui n'est pas insalubre), gagne sa vie (en étant appréciée dans ce qu'elle fait), se distrait en allant à des soirées de Tango, vient de quitter un amant, regarde des vidéos de sa grand-mère en Iran et traîne un ennui aussi long que l'air misérable de son visage. Alors, surgit dans sa vie une gamine, Parisa, qui la fait sourire. C'est la fille de sa voisine Leila. Cette enfant suscitera chez les deux femmes des prises de conscience et des expressions d'affection qui transformeront leur vie.

L'Italien Marco Luca Cattaneo a écrit et réalisé
Amore Liquido dans lequel Mario, un balayeur de rues de 40 ans, prend soin de sa mère incontinente et handicapée. Le seul dérivatif qu'il se permet est la fréquentation de sites pornographiques. Jusqu'à ce qu'il rencontre Agatha et sa fillette Viola qui instaurent dans sa vie la possibilité d'être en relation. Imprévisibles parfois, elles sont aussi prêtes à l'aimer. Ce défi de la découverte de l'autre et de l'ouverture à être connu de l'autre n'est pas relevé par Mario qui symboliquement apparaît dans la scène finale à moitié nu avec, aux bras, les flotteurs qu'il prévoyait offrir à Viola; Mario s'enlise, reste submergé par sa difficulté à laquelle des adjuvants ne peuvent pallier. Cattaneo a filmé la réalité masculine comme peu de cinéastes parviennent à le faire grâce à la complicité du talentueux acteur Stefano Fregni qui a su transmettre la sensibilité et la peine, l'expectative et le désarroi du personnage.

Fillettes ou garçons, les enfants interviennent souvent dans les films en apportant un message d'humanité. Message que veulent aussi livrer des penseurs à travers leurs écrits et leurs actions.

Deux philosophes déterminés par la passion et l'action ont actualisé leur volonté de se confronter à la misère du peuple. Simone Weil (1909-1943) et Ernesto Guevara (1928-1967) avaient bénéficié d'une solide instruction qui aurait pu leur éviter les réalités adverses dans lesquelles ils se sont impliqués. Tous deux ont laissé des écrits ayant inspiré des cinéastes.

Le Stelle Inquiete, écrit et réalisé par Emanuela Piovano, se concentre sur le mois que la mystique Simone Weil a vécu avec le philosophe Gustave Thibon et son épouse Yvette en 1941. Pendant la guerre et l'occupation en France, Weil ne croit plus autant au communisme et cherche à comprendre la docilité des asservis. Gustave et Yvette discutent des convictions et des principes auxquels Simone s'astreint dont le refus de la beauté, du confort. Elle veut souffrir une expiation pour améliorer le monde . Elle essaie d'exécuter des travaux manuels, pour lesquels elle n'a aucun talent, mais qui lui permettent de comprendre ce que vivent les paysans. « Tout donner, rien garder » répète-elle.

L'ascétisme de Weil est contrebalancé par la poésie des images récurrentes la transformant en ombre indistincte dans la brume de la forêt nocturne et par celles montrant des natures mortes composées avec des fleurs et des fruits entamés. À retenir : la construction de l'image lors de son arrivée, elle glisse lentement entre les visages des époux en déclarant : « Dans chaque passion, il y a un prodige ».

Dans le documentaire, Che. Un Hombre Nuevo, Tristan Bauer transmet son admiration pour « el Che » Guevara. Après de nombreuses démarches, le cinéaste a réuni des films d'archives inédits, photographié des documents jusqu'alors inconnus ou inaccessibles afin de transmettre les étapes de la vie d'un homme résolu à changer le monde. Films de famille, lettres, journaux, photographies, enregistrements sonores nous font découvrir que cet homme dès son adolescence a entretenu de grands idéaux. À 17 ans, il a commencé la rédaction d'un dictionnaire philosophique. Il gardait une liste de ses lectures. Il a eu une formation de médecin ce qui l'a amené à rencontrer Fidel Castro qui lui a demandé d'être le médecin de son armée. Sa culture était extraordinaire.

Le documentaire nous le présente faisant un discours en français. Son écriture était constante et soignée. Il avait prévu les dangers de la bureaucratie et avait prédit qu'en Russie le communisme se transformerait en capitalisme. Il était contre l'impérialisme. Il a enregistré des poèmes d'amour pour sa femme. D'ailleurs lors des longs trajets dans des forêts boueuses, il marchait en récitant des poèmes. Il aura pu s'enivrer de pouvoir mais il a choisi de continuer à lutter pour libérer le peuple de la dictature. Un portrait appuyé d'un homme célèbre mais peu connu véritablement.

Avec l'encre indélébile dont sa femme avait découvert la recette, Confucius a lui aussi écrit des ouvrages auxquels s'est référée la réalisatrice Mei Hu pour Kongzi-Confucius. Elle nomme les nombreux personnages de la cour, de la famille ou de l'armée et précise leur fonction par un sous-titre dès qu'ils apparaissent. Les intrigues politiques entourent Confucius qui souhaite l'obéissance aux lois autrement que par peur d'une punition. Il veut abolir le sacrifice des esclaves tués dans le tombeau du maître décédé. Il préconise : «Helping others is a measure of bravery». Ses stratégies permettent d'éviter des affrontements. Mais sa renommée fait des jaloux et il est condamné à l'exil dans lequel des disciples l'accompagneront jusqu'à sa mort.

Les grands esprits sont préoccupés d'égalité. Simone Weil, Che Guevara, Confucius ont réclamé l'instruction pour tous.

Dans les années 80, le président des États-Unis Ronald Reagan par ses directives favorise les employeurs, freine la syndicalisation et affaiblit les droits des employés. Les « mass murders » vont tripler pendant les années 80 jusqu'à devenir un phénomène de société. Favoriser les investisseurs, actionnaires et employeurs au détriment des travailleurs a d'abord concerné le service postal américain : d'une agence gouvernementale, USPS est devenue une entreprise gouvernementale avec l'obsession du profit. Le documentaire
Murder by proxy : how america went postal de Emil Chiaberi analyse le phénomène des employés excédés qui prennent les armes. Les explications du Dr Michael Welner, du Dr Gary Namie, du criminologue Alan Fox ainsi que le témoignage de Charlie Withers déconstruisent le mythe du tueur fou atteint de problèmes mentaux, du minable incapable d'admettre ses échecs, de l'inadapté social sous l'emprise de médicaments. Car, les «cover-up» continuent. Les politiciens, même les syndicats, refusent d'admettre que les conditions de travail sont la cause problématique, endémique, épidémique de ces tueries.

Les employés qui aiment leur travail, comme les jeunes qui aiment l'école, deviennent les cibles de l'hostilité. L'agression et la surconsommation sont approuvées. La cruauté et le stress sont considérés inhérents au milieu scolaire, au monde du travail.

Dans une reprise de pouvoir par une personne victime d'injustice, la violence devient la seule réponse. Les instances décisionnelles refusent d'admettre les relations toxiques, l'aliénation, le harcèlement, le bullying, l'intimidation, la diffamation, l'humiliation donc la déshumanisation. Cette situation ne cesse d'empirer à travers le monde.

Vivir del aire- de David Macian permet d'associer un visage à un sifflement internationalement connu : celui du guitariste Curro Savoy qui siffle pour accompagner ses prestations. Il a contribué à la célébrité des mélodies d'Ennio Morricone et des «western spaghetti» de Sergio Leone. Il siffle en souriant et ses dents sont assurées. Bien qu'il ait contribué il y a longtemps à leur renommée, ce n'est que récemment qu'il a rencontré Morricone et ce n'est pas encore arrivé qu'il ait parlé avec Leone. Aussi nommé Kurt Savoy pour sa carrière internationale, il reste associé au répertoire de Morricone alors qu'il aime siffler d'autres mélodies plus douces ou amoureuses. Dans le portrait filmé que Macian lui a consacré, il interprète d'ailleurs L'été indien de Joe Dassin.

Des cinéastes parviennent à communiquer la beauté et la force de leurs personnages en révélant leur fragilité et leur marginalité. Ainsi en est-il de Norman et de
Prinsessa.

Pour le scénario de Norman, Talton Wingate s'est basé sur l'histoire d'un adolescent suicidaire qui filmait des messages à ses amis et sur ce qu'il vivait lui-même alors que son père mourait d'un cancer. Dans cette réalisation de Jonathan Segal, Norman, 18 ans, règle chaque jour sa montre pour entendre l'alarme à 3 :36, l'heure de la mort de sa mère dans un accident d'auto. Alors, il fait un acte d'autodestruction. Pour interpréter ce personnage, Segal m'a dit avoir fait passer des auditions à 200 garçons, peut-être même 300. Dan Byrd avait toujours de bonnes initiatives et c'est lui qui a eu le rôle . Il interprète Norman avec une rare intensité pour un si jeune acteur. Le film transmet la douleur de l'adolescence, la difficulté d'être, la crise identitaire; il témoigne de l'humanité que dissimulent des attitudes contradictoires. Nous sommes dans une tragédie qui frôle le suspense. Norman se révèle autant qu'il se dissimule, il admet autant qu'il invente : il avoue n'avoir jamais embrassé une fille et raconte que c'est lui qui est atteint d'un cancer. Sa détresse l'envahit, sa peur est perceptible. Il est seul, épouvantablement seul, avec lui-même, parmi les autres, au début d'une vie doublement marquée par la mort.

«J'ai lu un article sur elle à cause d'un cénotaphe qui lui a été consacré. J'ai été fasciné. C'est une histoire vraie, touchante et drôle. Je devais faire un film parce que ça prend un sens pour l'époque et pour aujourd'hui encore.» Arto Halonen a scénarisé et réalisé Prinsessa, une réconciliation avec la vie, une incitation à l'acceptation des spécificités, un hommage à une femme imaginative qui a embelli l'existence ingrate de ses semblables.

Dans un hôpital psychiatrique de Finlande en 1945, Anna Lappalainen, pauvre et banale, dont sa mère veut se débarrasser, arrive en déclarant qu'elle est une princesse. Elle parvient à sauver une véritable baronne du suicide, à en faire sa dame de compagnie et à s'enfuir avec elle. Elles voyageront jusqu'en Suède, en donnant des spectacles de chant et de danse (elles étaient très talentueuses), à rencontrer des personnalités importantes, avant d'être ramenées à l'hôpital. Prinsessa instaure la bonté, l'amabilité, la générosité entre les gens. Le Doctor Lonka qu'elle appelle Prince Henri, interviendra pour lui éviter la lobotomie. Elle exécutait aussi des travaux de couture. Son amitié avec la baronne a été indéfectible. Son personnage l'aidait personnellement, aidait les autres patients et même le personnel. L'hôpital Kelloloski , son château, a été le 1er en Finlande à brûler les camisoles de force.

Le Doctor Lonka lui a consacré un livre paru deux semaines avant le FFM. Le film Prinsessa ressemble à un conte de fées alors qu'il est une histoire vraie. Sur la photo me réunissant au réalisateur, nous tenons ce livre où en couverture apparaît le portrait de Prinsessa avec sa couronne, bien sûr. Cette femme a fait d'un univers sordide, un monde de rêves. Des années après son décès, elle était avec nous, apportant encore de la joie.

D'autres maladies que la maniaco-dépression et la schizophrénie inspirent des cinéastes. «Je me suis intéressé au président du Festival de Cannes Gilles Jacob et à sa maladie : la cinéphilie» me disait Serge Le Péron, réalisateur du film Citizen Cannes-Gilles Jacob l'arpenteur de la Croisette.Avec son credo «J'ai envie d'aider le cinéma» Jacob est un phénomène; responsable de l'attrait que représente le festival de Cannes, il peut voir régulièrement 6 films par jour. Au cours des ans, il a défendu des oeuvres qui, sans lui , n'auraient jamais circulé. Avec lui, le festival est devenu celui des metteurs en scène, des auteurs, sans nier l'importance des vedettes que, du haut du fameux escalier avec le tapis rouge, il accueille en les photographiant. Le stress qu'il endure est énorme. Exemple : Invitée à la projection d'une réalisation de Gilles Jacob, Elisabeth Taylor est arrivée avec des heures de retard, à la fin du film, et accompagnée d'une quarantaine de personnes. Le film divulgue que Fellini avait trouvé du financement pour un de ses films parce que l'épouse d'un producteur voulait monter les marches et que déjà elle avait fait faire une robe rouge pour l'occasion. Le Péron a su élaborer un portrait qui révèle la pression qu'il subit, les projets qu'il aboutit et l'idéal qu'il poursuit.

Les mêmes faits peuvent être traités de façon opposée par différents cinéastes et producteurs. Avec chansons et chorégraphies, Emir présente les jeunes Philippines quittant leur pays pour travailler en Arabie Saoudite en tant que bonne, couramment appelée yaya. Produit par le gouvernement philippin, le film résulte de l'adaptation d'une comédie musicale. Les yaya voyagent avec leurs maîtres à travers le monde, s'habillent en fashionatas, mènent une vie follement trépidante. Certes, une des yaya est violée par un de ses employeurs mais le soleil brille toujours et les rêves se réalisent en gardant le sourire. «Hé! Come on! Let's dance with the yaya!»

Jorge León dans Vous êtes servis accompagne les jeunes Indonésiennes qui reçoivent une formation de 6 mois pour aller servir dans les émirats. Ces séquences alternent avec les témoignages d'employées et des extraits de lettres rédigées par des bonnes exilées. L'une d'elles fut giflée au point de perdre connaissance, une autre a été abandonnée par son mari qui lui a volé tout l'argent qu'elle avait envoyé; une autre a été mordue par l'enfant dont elle s'occupe et son amie Philippine a été tellement battue par la patronne et le patron qu'elle voit de moins en moins clair. Elles essuient leurs larmes, se résignent; il leur faut laisser leurs enfants à leurs mères pour aller soigner ceux des autres. La rupture du lien mère-enfant correspond à un assaut prédateur tel qu'on en voit dans le règne animal. Elles font parvenir l'argent à leur famille. Chaque mois 35 000 Indonésiennes coupent les relations avec ceux qu'elles aiment sans même avoir le droit d'apporter leur cellulaire. Elles acceptent de travailler 7 jours par semaine, de ne jamais demander de congé, de ne pas réclamer leur salaire si elles ne sont pas payées, de rembourser l'agent, les frais administratifs, la formation, l'avion, le passeport.

Une même réalité : le travail domestique des femmes est indispensable; deux versions : l'une de propagande, l'autre documentaire.

Des siècles avant Mallarmé, Khan, Apollinaire, Éluard, Roubaud, une poétesse, Christine de Pisan (1364-1430) considérait la création poétique sans le recours systématique à la rime. L'actrice et réalisatrice Stefania Sandrelli avec
Christine Cristina (2009), un film magnifique et documenté, honore cette poétesse. Par son écriture, elle a conscientisé les esprits de son temps au sort des êtres qui sans elle restaient méprisés; entre autres, elle a fait un poème sur les veuves et une incitation à secourir les persécutés; elle interpellait : «Combien de pauvres faut-il pour faire un riche?»

De superbes citations émaillent le film : «Je veux que les mots restent sur le papier et se multiplient». Elle a inventé une encre permanente, fabriqué des livres et entrepris d'éditer. Altruiste, érudite, ne se limitant pas à la diffusion de ses œuvres, elle a édité Pétrarque. Éprise d'égalité, passionnée par l'acquisition et la transmission du savoir, elle a été dédaignée ainsi que son écriture. Ostracisée des lieux de la Connaissance, elle a réclamé à travers un duel poétique «mon unique chance de continuer à faire ce que je sais faire». Mais l'Université de Paris lui a refusé l'occasion de communiquer son art. Ses livres ont été brûlés.

Stefania Sandrelli l'a fait exister à nouveau à travers son œuvre littéraire et philosophique certes mais aussi par ses choix de vie puisqu'elle la présente avec ses enfants et ses amis dont Gerson, un théologien «divisé entre le Christ et Christine». Encore aujourd'hui, ses convictions restent marginales, en 2008 Dilip Mehta signait un documentaire La femme oubliée sur les veuves en Inde, le temps passe mais le sort des victimes de discrimination appelle toujours des changements. Ce que Christine de Pisan exprimait il y a des siècles reste une déclaration actuelle : «La femme est de nature douce, elle craint la guerre».


EN PREMIÈRES MONDIALES

Dans le contexte du Festival des Films du Monde, l'Office national du film du Canada, l'ONF, présentait des documentaires en premières mondiales.

Avoir 32 ans prolonge le portrait de cinq jeunes présentés dans la série Avoir 16 ans. Robbie Hart et Luc Coté, seize ans plus tard, retrouvent Rosie en Jamaïque, Pintinho au Brésil, Puttinan en Thaïlande, Idrissa au Niger et Sonam en Inde. En alternant des séquences de 1992 et de 2008, les réalisateurs se sont demandés «s'il y a quelque chose d'universel quand on vieillit?»

À travers des captations léchées, véritables invitations aux voyages, les interventions des jeunes, maintenant adultes, parfois même parents, essaiment regrets et certitudes, satisfactions et déceptions.

Certains propos transmettent la dureté des jugements d'alors (Delta parlant de sa fille Rosie enceinte à 16 ans) ou de maintenant (la mère de Sonam le critiquant parce qu'à 25 ans, de moine, il est devenu laïc). D'autres expriment la douceur de l'appréciation actuelle : JR le fils de Rosie remercie sa mère de l'avoir gardé, bien qu'éloignés sur la planète, Puttinam et Pintinho font la même déclaration, ils admirent leur mère d'être à la fois une mère et un père, Pintinho ajoute : «Ma mère est plus belle que jamais» et pleure parce qu'il doit travailler loin d'elle pour lui envoyer de l'argent. Cette maman assure : «Mon fils mérite un hommage et tout mon respect». Puttinam pleure aussi quand elle interprète une vieille chanson qui lui fait penser à sa mère qu'elle appelle lorsqu'elle est loin d'elle. La séquence est suivie de la scène en 1992 quand à 16 ans elle chantait les mêmes paroles en pleurant.

Le chemin a été âpre pour Pintinho. Populaire auprès du public et des médias, le footballeur, recruté par Flamengo, restait sur le banc. L'entraîneur et la direction de l'équipe ont ruiné sa carrière. Encore aujourd'hui il s'exerce et peut affirmer à 32 ans n'avoir jamais bu un verre de bière.

Idrissa a voulu défendre les ressources naturelles de son territoire alors que Puttinam intervient pour protéger les ressources humaines de son pays : les enfants et particulièrement ceux qui travaillent. Grâce à une ONG, elle a brisé l'exploitation dont elle était victime dans un atelier et a sensibilisé le gouvernement au sort des enfants ouvriers. Elle s'est aussi adressée directement aux enfants pour qu'ils se protègent.

La venue d'un enfant n'entraîne pas toujours des réjouissances. Deux des cinq participants ont été désapprouvés dans leur choix d'assumer leurs enfants. Sonam maintient les convictions qu'on lui a inculquées dès l'âge de 6 ans : il considère que ses conditions de vie dépendent de son karma. Il cautionne les calomnies à son égard parce qu'il a eu un enfant. Il s'évalue d'après les critères cruels qu'il a entendus. Rosie se réjouit de son rôle de femme et de la force qu'elle y a consacré. Mère célibataire de JR, 16 ans et de DJ 2 ans, elle a aussi pris soin de Delta, sa mère. Elle espère avoir deux autres enfants. L'œuvre de sa vie est constituée d'êtres humains. Idrissa, qui avait des ambitions centrées sur le matérialisme, vit de nouveau dans son village, marié avec un fils auquel il veut transmettre les traditions touaregs.

Le film s'achève avec des affirmations moins tranchées que celles exprimées par les protagonistes à leur adolescence. «Je me suis déjà trompé une fois» remarque Sonam. Comment sera leur 48 année? Est-ce un rendez-vous?

Alanis Obomsawin débute son court-métrage Quand toutes les feuilles seront tombées en alternant images d'archives et reconstitutions en noir et blanc avec une actrice enfant qui la représente. Elle évoque l'espoir ressenti en 1940 quand sa mère lui avait suggéré que son père tuberculeux serait avec sa famille pour une autre année «quand toutes les feuilles seront tombées». Seule amérindienne de sa classe, Wato est bouleversée par la description des «sauvages» qui est enseignée dans les livres d'école. Frappée par d'autres élèves, elle apprécie l'aide d'une passante attentionnée.

La réalisatrice a su transmettre l'importance symbolique de cet événement qu'elle relie à toute l'histoire de son peuple, particulièrement, le morcellement du territoire et la disparition de la langue. Puis, elle utilise la couleur pour représenter le rêve de retrouvailles avec la nature et avec sa culture. Devant sa vieille tante, la fillette danse avec des animaux.

«Raconter nos vies pour devenir visibles» résumait Claire Corriveau lorsque nous nous étions entretenues relativement à son film Les épouses de l'armée projeté au FFM en 2007. Elle démontrait que l'armée réactualise un système coercitif et stéréotypé au détriment des femmes des soldats «L'égalité n'est pas encore atteinte pour les femmes». Elle m'avait alors annoncé son intention de réaliser un autre documentaire : «je veux montrer la réalité des enfants de militaires qui n'ont clairement pas choisi ce mode de vie-là».

Enfants de soldats nous introduit au quotidien des enfants, de leurs mères et de leurs pères, à la base de Petawawa . Si l'amorce semble dans l'insouciance de l'adolescence rieuse, rapidement le témoignage d'un ingénieur des Forces Canadiennes, Roger Perreault, nous confronte à la réalité, il a été blessé par un explosif improvisé en Afghanistan et en garde des séquelles. Il admet ses sautes d'humeur constantes. Il est père de quatre enfants. Il est traumatisé et pleure. Il a vu son sergent mourir et un camarade se suicider. Scott Mills, un autre militaire, lui aussi pères de quatre enfants, a remis la mission en question.

Audrey Ménard, adolescente, doit s'occuper de réconforter Monique,sa mère. Maddie Mills, elle aussi, épaule Cindy, sa mère. Car les épouses sont responsables de tout, toutes seules et «Ça finit par peser. On a besoin d'autrui pour faire la part des choses et trouver des solutions».

La situation des enfants inclut la tristesse, l'inquiétude et la responsabilité de l'humeur du père : «Il faut faire attention, faire en sorte qu'il ne se mette pas en colère ou quoi que ce soit. Il faut s'adapter» articule Marissa Perreault en pleurant avant qu'il soit question des coupures qu'elle s'est infligée. Elle se scarifiait.

Evan Mills redoute la colère de son père et admet : «c'est un peu mieux quand il est absent. S'il n'était pas soldat, il serait peut-être plus gentil» ce qui n'apaise pas sa peur qu'il soit tué en Afghanistan.

Les filles aînées doivent garder leurs frères et sœurs, reprendre les responsabilités de leur mère dès que celles-ci doivent sortir pour aller à l'épicerie par exemple. Elles sont aussi les confidentes de leurs mères dont l'une reconnaît : «c'est une enfant qui a droit à sa vie».

Jilll Kruse a appris à ses enfants que les Talibans ont tué leur père. Sa fille considère son père comme un héro. Jill, elle, déplore l'entrave que les militaires ont faite à la famille lors des funérailles. «It's their show».

Instabilité, déménagements, absences, retours, réadaptation, séparations. Alisha Perreault découragée, résignée, conclut : «Nous ne surmonterons jamais ça, ce sera toujours notre vie».

«La guerre ça se règle pas avec la guerre» «Les guerres ne devraient pas exister» «Pourquoi les gens s'entretuent?» «Je ne veux pas tirer même sur un bout de papier» les enfants expriment des convictions pacifistes.

Le documentaire précédent laissait une impression d'injustice occultée; celui-ci instille une tristesse irrémédiable. Même le chien semble pleurer dans ce film! Devenant un échos de la détermination de la réalisatrice, la mère de Marissa, Frances Perreault, déclare : «En parler me rend plus forte. Je donne une voix à la situation».

EN CLASSE DE MAÎTRE

«J'ai eu plusieurs pères de cinéma» confiait, dans une allocution très courue , un sympathique, et même jovial, Gérard Depardieu, lors d'un rapide passage à Montréal le 6 septembre 2010 au Cinéma Impérial pour une classe de maître. «Michel Simon, Bernard Blier, énumère-t-il, Jean Gabin, il m'a appris ce qu'était un objectif».

Mais, aussitôt, il évoque Patrick Dewaere, suggérant l'irrémédiable d'une plaie lointaine. «Il a porté la douleur d'une enfance maltraitée et il a terminé comme ces gens abusés. Je lui avais offert une carabine…Il a reçu un coup de téléphone…Il était déjà fragilisé.»

(Convoquons brièvement le souvenir de cet acteur écorché vif, Patrick Dewaere, dont le talent surgissait impétueusement avec le drame ou la désinvolture et dont le regard transmettait irrépressiblement une gravité triste . «Je suis un enfant né dans une poubelle» tranchait-il car son père avait refusé de la reconnaître. Trahi par un ami journaliste, boycotté par les médias, quitté par son épouse, affecté par une consommation de drogues, il a cumulé les blessures profondes jusqu'au 16 juillet 1982 quand il s'est tiré une balle. Il avait 35 ans et jouait au théâtre et au cinéma depuis l'âge de 4 ans.)

Monsieur Depardieu rappelle qu'en 1974 Patrick Dewaere et lui ont connu une célébrité soudaine grâce à «l'aventure exceptionnelle de faire Les Valseuses (Bertrand Blier). C'était un nouveau langage cinématographique». Il précise encore ses débuts : «Mon père ne savait ni lire ni écrire. J'ai eu envie de parler de transmettre des émotions. Ma vocation s'est faite par amour de la vie. Par amour du verbe.»

Puis, il a tourné 1900 (Bernardo Bertolucci, 1976) avec Robert De Niro. «Je faisais de la boxe et j'ai passé l'audition avec un coquart. J'ai dit : "Donnes-moi le même prix que l'Américain". On tournait à Parme. Les Américains notaient pendant les rushes» alors que lui ne notait rien.

Il a aussi travaillé avec Marguerite Duras (voir ma précédente chronique) et il ne tarit pas d'éloges à son sujet. «Elle a la notion du silence. Elle fait comprendre la phrase et l'émotion. On en parlera dans 500 ans. C'est un grand poète. Le Camion (1977) c'est 26 ou 28 plans "séquence" sur une femme amnésique. Il n'y avait qu'elle pour envoyer ça à Cannes. Duras c'est un mouvement incroyable. Duras, elle savait écrire».

Puisqu'il a tourné 2 films avec François Truffaut, il se souvient : «J'avais une belle complicité avec François. Il était véritablement un homme à femmes. Je lui faisais à manger. François était un voyou. Tous ces gens qui sont partis sont là en moi. Il ne se passe pas 1 jour sans que je voie comme eux. Beaucoup de gens, comme Proust, vivent en moi sans arrêt.»

Pour étayer l'importance des mots, il réfère à Cyrano de Bergerac (Jean-Paul Rappeneau, 1990) «Le verbe est tellement beau qu'on le décortique. C'est le travail de quelqu'un qui aime les mots rendre ces mots sans effacer l'auteur. Le mot, le langage, c'est très important. Sans forfanterie, c'est une espèce de musique. Faire chanter les émotions. Ça coule de source. Encore les mots faut-il les vivre, les colorer de vécu. De ce qu'on a vécu.»

Et ce travail d'acteur, qu'exige-t-il? «C'est surtout sur ce qui nous échappe qu'est le talent. Qu'est la vie. Tout ce qui nous échappe, c'est finalement ce qui est le mieux. On est rigide quand on a peur. Je n'ai jamais eu peur du ridicule. N'ayez jamais peur d'être ridicule. Pour Le Comte de Monte Cristo (Josée Dayan, 1998) j'ai changé la fin. Parce qu'une fois qu'on s'est vengé, qu'est-ce qui reste? Rien. Moi j'ai changé Monte Cristo, je voulais qu'il ait un grand cœur. J'ai changé la fin. Les gens n'attaquent que ceux qui ont peur. Ceux qui n'ont pas peur sont libres.»

Avec une débonnaireté qu'il réserve peut-être plus qu'il ne la divulgue (il ne peut avoir jouer certaines scènes de sa co-réalisation avec Frédéric Auburtin Un pont entre deux rives (1999) sans y avoir puisé), il exulte : «J'aime tout dans la vie. J'aime bien vivre. Faire partie d'une équipe. Je sens toutes les peurs des autres. Je les détends un peu. J'aime la vie. J'aime les gens. Ça me permet de m'oublier.»

Une certitude plane dans la salle comble où les gens se lèvent pour l'applaudir après ces moments imprégnants, nous, nous ne voulons pas l'oublier.


Par son internationalité, par la diversité des genres, par l'importance qu'il accorde aux courts-métrages, par les occasions uniques qu'il propose, le FFM s'avère une providence pour des réalisateurs et une manne pour des cinéphiles.